Romania, t. XXI (1802), p
3. Depuis, j'ai visité le champ de bataille légendaire. Pour le faire, il m'a suffi, à Saint-Père-sous-Vézelay, de demander à deux petits paysans qui sortaient de l'école s'ils pouvaient m'indiquer le chemin vers a les Vaubouton » : ils m'y ont conduit tout di'oit.
LES ABBAYES DE POïIIIÈRES ET DE VÉZELAY 57
jour des sarcophages dont il subsiste encore des débris à Foissy. » Il suit de là que le poète primitif, • en plaçant la bataille et le miracle des g-onfanons embrasés non pas dans un lieu imaginaire, mais à Saint-Père-sous-Vézelay, entendait bien placer ces événements au pied même de la montagne où son héros devait un jour élever un monastère. Il suit de là, en outre, que ce premier poète utilisait un dépôt de sarcophages, qu'il avait dû voir de ses yeux ^
Ces faits acquis, voici un petit problème singulier, La chanson de geste dit (|:^ 126, etc.) que dans la plaine de Valbeton coule la rivière d'Arsen et la Vita (§ 147) appelle cette même rivière VArsis. Il semble impossible de séparer Arsis d'Arsen, et ce nom devait se lire dans le poème primitif, de quelque forme d'ailleurs qu'il y fût revêtu. Mais une seule rivière traverse la plaine de Pierre-Perthuis et de Valbeton, et c'est la Cure. L'auteur de la chanson ne nomme jamais la Cure; au contraire, le moine auteur de la Vifa explique que la Cure s'appelait aux temps anciens Arsis : mais, dit-il, au jour de la bataille entre Girard et Charles, elle fut grossie par le sang des blessés {morientiiim cruore) et, à cause de la douleur de cœur
1. Il utilise, pour y placer les batailles légendaires, deux autres de ces mystérieuses agglomérations de tombeaux, celle de Quarré-les-Tombes, celle de Civaux : les archéologues modernes font exactement les mêmes rapprochements, J.-A. Dulaure, par exemple [Des cultes qui ont précédé Vidolâtrie, Paris, 1805, p. 333-4), qui assurément n'avait jamais lu Girard de Roussillon, décrit les sarcophages de Civaux et à la page suivante ceux de Quarré-les-Tombes.
(a dolore cordis) ressentie par les amis de ceux qui périrent, elle cessa de s'appeler T/lrsis pour prendre désormais le nom de Core.
Deux explications sont possiJDles, et deux seulement, je crois. La première consiste à admettre que la Cure se sera, en efl'et, appelée d'abord d'un nom comme Arsis ou Arsen. Ce n'est pas impossible : il y a sur cette rivière une commune nommée Arcy (canton de Vermanton) , qui fij^ure dans des documents du xii*' et du xiii" siècle sous les formes Arsi, Arseium, Arsiacum'^, et le cours d'eau a pu, à une certaine époque ou sur certains points de son parcours, recevoir son nom de ce « finas'e ».
Mais cette explication est improbable, car dans les luêmes documents anciens où il est fait mention du territoire d'Arcy, on appelle la Cure la rivière qui le baigne -, et, d'autre part, le nom de la Cure est attesté dès l'an 330 '''. Il est donc presque certain que le nom d'^rs/s ou d' Arsen est imaginaire '*. S'il
1. Voyez Quantin, Carlulaire général de VYonne, t. II, pages 102, 118, 310, 46;j, etc., et Recueil de pièces pour faire suite au carlulaire de l'Yonne, p. 118.
2. Quantin, Carlulaire, t. II, p. 443 : finagium de Arsi dira Coram fluvium el ultra. Cf. ibidem, p. 335.
3. Dès 350, Ammien Marcellin nomme le vicusde Cora, qui lui a donné son nom. La Notice de Vempire romain de l'an 400 parle de ce même Chora, et le nom, appliqué à la l'ivièro, se trouve dès le milieu du vu'' siècle chez Johannes de Bobbio, fréquemment depuis. (Voyez L.-M. Duru, Bibliothèque historique de VYonne, Auxerre, 1850, pages 22, 43, 164, 337, 339.)
4. Le moine aura inventé ce nom soit sous l'influence d'Arcy-sur-Cure, soit parce qu'il connaissait l'un des cours d'eau
est imaginaire, c'est un vrai jocus monachoi'um, provoqué par le désir d'introduire la belle étymologie : (' Core, a dolore cordis ». L'auteur de la Vita est coutumier de ces amusettes ; il donne une étymolog-ie non moins belle du nom de Pothières : « Pulteriae, quod dicitiir quasi pulverem terensi) et il propose jusqu'à trois étymologies du nom de Roussillon : Rous- Si7/on viendrait soit de ros (rosée), — soit de rossignol, — soit de Ro + Silla, (combinaison où Ro serait un mot signifiant magister, et où Silla désignerait l'adversaire de Marins, qui fuit magistei\ et consul Romanort/m). Quant aujeuarchéologiquequi consiste à expliquer le nom actuellement vivant de tel lieu par quelque événement de l'histoire, il est aussi fort habituel aux auteurs de ces compositions monastiques : l'un d'eux nous apprend que la vallée de La Grasse (Aude) s'est appelée Vallis iV/ac/'^ jusqu'au jour où, engraissée par les bienfaits de Charlemagne, elle mérita de changer ce triste nom en celui de Vallis Crassa ; ou bien, s'il faut en croire la Vita sanctoru/n Aniici et Ainelii, la ville de Mortara en Lombardie s'appelait au temps jadis Pulcra Silvula; mais Didier y fut vaincu par Charlemagne, et, à cause du massacre qui y eut lieu, locus ille usque hodie Mortalis vocatur. A mon sens, nous sommes ici en présence d'une fantaisie de cet ordre. Si cette explication est la vraie, si Arsis n'a jamais désigné la Cure que pour les besoins du calembour a dolore cordis, qui est un jeu de clerc, on
de France qui s'appellent Aire (un ruisseau de ce nom se jette dans l'Ource à sept ou huit lieues de Pothières) ; ou bien l'a fabriqué à plaisir.
60 LA LÉGENDK DE filRARl) DE ROUSSILLON
voit la conséquence : ou bien lauleur de la chanson renouvelée a été chercher son Arsen dans la F«e latine, ou bien l'auteur de la chanson primitive Ta recueilli dans une autre rédaction monastique de la bataille légendaire de Valbeton ; dans Tune et l'autre hypothèse, nous prenons sur le fait \in poète épique en train de se renseig'ner auprès des moines K
On le voit : aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de la légende, pour les moines comme pour les jongleurs, de tout temps, l'un des épisodes les plus mémorables de la vie de Girard se déroule à deux pas de Vézelay. Mais c'est dans son château de Roussillon que le héros réside à l'ordinaire : qu'est-ce que Roussillon ? (^e nom est une énigme ; en revanche, nos textes désignent avec précision la montagne sur laquelle s'élevait ce château.
La charte de fondation de Pothières et de Vézelay dit qu'une abbaye sera construite à Pothières in pago Laticensi. La Vita (§ 102) dit que cette abbaye est placée près de la Seine secus montem Latiscum, qiiem vulgiis corrupte Lascum nuncupat; elle ajoute que le très noble château de Roussillon se dressait au sommet de ce mant, qu'il fut détruit par les Vandales, puis réédifié par Girard.
1. On conçoit que le poète nomme Arsen la rivière quand il raconte la bataille de Valbeton, puisque la Action est qu'elle n'a changé de nom qu'après cette bataille ; on conçoit aussi qu'il ait omis d'expliquer que l'Arsen devint ensuite la Cure, s'il a estimé que son public n'avait pas de préoccupations étymologiques ; et mieux encore, qu'il ait expliqué la chose, mais qu'un remanieur ou un copiste ait laissé tomber le passage où il l'expliquait.
Ce mont, la carte de lEtat-major et celle du Dépôt des fortifications le désignent encore sous le nom de Mont Lassois *. Il a environ oOO mètres de longueur du nord au sud, et 200 mètres de largeur ; il surplombe la rive gauche de la Seine d'une hauteur de 307 mètres. Il s'élève entre Ghàtillon et Pothières, à 6 kilomètres en aval de Ghàtillon, à 2 kilomètres environ en amont de Pothières. C'est sur cette élévation qu'était jadis le castrum de Lafisco, chef-lieu du pagus Latiscensis, qui comprenait Chàtillon. Lafisco fut un centre important à l'époque gallo-romaine, et bien plus tard encore ; il y eut là longtemps un atelier monétaire ; M. Prou a reproduit dans son beau livre sur Les monnaies carolingiennes un denier de Charles le Chauve qui y fut frappé, et qui a pu passer par les mains du marquis Girard '. Une voie romaine, allant de Langres à Auxerre, longeait le mont Lassois.
Aujourd'hui on ne trouve plus guère sur cette montagne que des briques et des tuiles gallo-romaines ; mais, à l'époque où vivaient nos jongleurs, il subsistait de Latisco des ruines encore imposantes : « elles attestent, dit la Vita Girardi (§ 107), qu'une grande et puissante agglomération d'hommes y a séjourné. » On y voyait aussi des vestiges de constructions carolingiennes, s il faut en croire les érudits locaux :
1. Il semble qu'aujourd'hui on l'appelle plutôt dans le pays la montagne de Vix, du nom du villag-e le plus voisin.
2. Les monnaies carolingiennes (1896), p. 80 (n° 564). Voyez aussi d'Arbois de Jubainville, dans la Bibliothèque de VEcole des Charles, 18^7, p. 203.
« L'église de Saint-Marcel servant de paroisse aux villages de Vix et dEstrochey, qui passent pour des restes de Roussillon, peut aider à déterminer l'emplacement du château, dont elle était, dit-on, la chapelle. On trouve encore à l'entour des pierres sculptées provenant des ruines de la forteresse. Un puits d'un beau travail, qu'on remarque encore sur la montagne, l'alimentait d'eaux abondantes ^. » L'auteur du roman de Girard de Boussillon en vers alexandrins, qui a décrit, au commencement du xiv*^ siècle, le mont Lassois en homme qui le connaissait bien, n'a pas oublié de mentionner les i-uines de ce puits :
En Taut de la monteigne avoit un noble puis : Nus autres plus beaux veus ne fut avant ne puis. Et saichiés de cal puis issent sept yranz fontaines, Qui sont au piet du mont, bêles, cleres et saines "^.
Il connaît aussi sur le mont Lassois une église dédiée à saint Marcel :
On y puet bien veoir l'espee saint Marcel Et des belles reliques en haut en habitacle Ou lay en arriers ont esté fait bel miracle ^.
1. G. Lapérouse, Histoire de Châtillon, 1832, p. 75. Cf. Mignard, Histoire et légende concernant le pays de la Montagne ou le Châtillonnais, 1853, p. 34.
2. Ed. Mignard, p. 17. Montrait-on au xii'' siècle ce puits comme celui où Gui de Risnel avait jeté le fils égorgé de Girard ?