‹ Les légendes épiquesChapitre 94 sur 163 · Le drapeau de France, p · texte numérisé non relu

Le drapeau de France, p

3. Léon Gautier traduit :« Geoffroi d'Anjou porte l'oriflamme qui jusque-là avait nom Romaine, parce qu'elle était l'enseigne de saint Pierre ; mais alors iiièine elle prit le nom de Montjoie. > Mais il a renoncé lui-même à cette interprétation (Epopées, t. m, P- 12S)? comme on verra ci-après, pour accepter celle de M. Sepet. Je ne crois pas en elîet quiloec puisse signifier alors. 11 est toujours adverl^e de lieu dans la Chanson de Roland. On trouve en ancien français (Filuecen avant, dès ihiec, peu d'iluec après; ie ne crois pas qu'on trouve jamais i/uec seul avec un autre sens que là. Quoiqu'il en soit, si l'on suppose qu'il signifie alors dans notre passage, on ne voit plus pourquoi le

« Montjoie, où est-ce ? » demande M. Marius Sepet, et il répond :

« Sur la colline de Montjoie près de Rome. Soit parce que la remise de la bannière Romaine à Charlemagne se lit sur la colline même en présence de son armée rangée sur le Champ de Mars, soit par suite dune circonstance quelconque de la cérémonie qui nous échappe aujourd'hui, l'enseigne retint le nom de Montjoie et le cri des Français fut Montjoie. I/anachronisme qui introduit ici GeofTroi d'Anjou semble bien indiquer que la Romaine^ devenue Mont joie, fut transmise par Charlemagne à ses successeurs et qu'elle était encore l'oriflamme par excellence, la bannière suprême portée par les grands-sénéchaux de France, comtes d'Anjou, au commencement du m"" siècle '. »

Bref, selon cette interprétation, la mosaïque de Saint- ,Tean-de-Latran assurerait toute authenticité au dire du poète, quant au fait de la remise à Charlemagne de l'enseigne de saint Pierre ; à son tour le récit du poète compléterait le témoignage de la mosaïque,

poète nous rapporterait cette anecdote : pourquoi la bannière Romaine aurait-elle pris alors le nom de Montjoie plutôt que tout autre nom? Que signifierait Montjoie ? J'admets donc qu'iloec est ici comme partout ailleurs un adverbe de lieu. Il ne peut se rapporter qu'à un nom de lieu et (puisque saint Piere du vers précédent désigne l'apôtre et non pas son sanctuaire) il signifie donc là, à Montjoie. Si le lecteur sait une interprétation meilleure, les pages qui suivent perdront pour lui tout intérêt; il en sera quitte pour ne pas les lire.

1. Notons que la qualité de grand-sénéchal n'est attribuée aux comtes d'Anjou que dans le De Senescalcia Franciae d'Hugues de Clers, qui est une source suspecte.

244 Li;s CHANSONS di-: c.estk et les routes d'italie

quant aux circonslauces de cette cérémonie. L. Gautier a tait sienne cette théorie et l'a résumée ainsi :

« C'est jorobablement sur le Mons Gauclii qu'en présence de l'armée frnnke rangée sur le Champ de Mars le pape Léon III remit à Charlemag-ne la célèbre bannière dont la représentation se trouve au TricUnium de Saint-Jean-de- Latran '. A cause de remplacement où avait eu lieu la remise de la bannière Romaine, cette bannière g-arda le nom de Monjoie et le cri des Français fut Montjoie... -. Ce n'est pas sans une joie très vive que les chrétiens de notre temps l'apprendront : cette enseigne, cette oriflamme n'était autre que la bannière de saint Pierre ou des papes; delà son nom de Romaine. Et c'était en même temps Toriflamme, le drapeau national. En sorte que, sous le règne de Charlemagne, le drapeau de France et celui du pape semblaient ne faire qu'un seul et même drapeau. Un Français, Roland, était le capitaine-général des troupes de l'église romaine ^. «

Ainsi, le poète de la Chanson de Roland nous rapporterait ici des laits profondément historiques. Et comment les pouvait-il savoir, sinon, comme l'indique G. Paris, parce que d'anciens chants épiques lui avaient transmis le souvenir de cette cérémonie théâtrale, de cette grande revue des troupes franques passée par Charlemag-ne ?

1. G. Desjardiiis remarque avec justesse {Recherches sur Ipk drapeaux français, Paris, 1874, p. 6) que l'armée rangée sur le Champ de Mars, de l'autre côté du Tibre, aurait été mal placée pour voir.

2. Les Epopées françaises, t. 111, p. 123, note. ;i. //)»/., p. 123.

MONTJOIE 2i5

Toutes ces déductions sont en effet irréprochables. Par malheur, il est aisé de montrer que les choses n'ont pu se passer dans la réalité comme les raconte l'auteur de la Chanson de Roland.

D'abord, parce que Charlemagne n'a dû recevoir à Rome aucune bannière. Nous savons par un texte unique, mais officiel, celui des Annales royales ', que Léon III, élu pape le 27 décembre 795, lui envoya aussitôt par des ambassadeurs les clefs de la confession de saint Pierre et la bannière de la ville de Rome :

« Léo mox, ut in locum ejus Hadriani) successit, misil legalos cum muneribus ad reg'em ; claves etiam confessionis sancti Pétri et vexillum Romanae urbis direxit. »

Charlemag-ne a donc reçu de Rome la bannière ; il n'est pas venu la recevoir à Rome. En avait-il reçu une autre auparavant, lors d'un séjour à Rome, des mains du pape Pladrien ? Ce n'est pas impossible - :

1. Ed. Kurze, ad annuni 796. Les autres chroniqueurs qui rapportent le fait (voyez Gregorovius, t. L P- 663 et p. 688) ne font que copier les Annales royales.

2. De B.ossi {Inscriptiones christianae, t. II, p. 146) et Gregorovius (t. I, p. 628 et p. 666) l'admettent, à titre d'hypothèse plus ou moins proliable [Paene certuni vicletur, dit de Rossi). Ils se fondent uniquement sur une inscription idout l'original est perdu), que le pape Hadrien avait fait placer sur l'autel dressé «au-dessus du tombeau de saint Pierre. En voici le texte :

Caelorum dominus qui cum patri condidit orbem

Disponit terras Virg-ine natus home, Utquae sacerdotum regumque est stirpe creatus,

Providus huic mundo curai utrumque geri.

210 LES CHANSONS DE GESTE ET I,ES ROUTES n'iTAME

ce ([ui est sûr, c'est que pas un chroniqueur ne parle (lu don d'une autre bannière, ni à propos de (vharleniag-ne, ni à propos d'un autre patrice de Rome ([uelconque.

Supposé pourtant que Cliarlemagne ait reçu une bannière, à Rome même, des mains du pape Hadrien, y a-t-il quelque apparence que la cérémonie ait eu lieu sur la colline de Monfjoie ? Tout ce qu'on peut constater, c'est que cette colline ne s'appelait pas ainsi au temps de Charlemagne. Tous les textes connus de Du Cang-e et qui parlent du Mons Gaudii sont du xu*' siècle '. Le dépouillement des Tables des Monumenfa Gcrmaniae historica ne m'a fourni de ce nom qu'une mention plus ancienne, dans un texte des premières années du xi'^ siècle '-. Jusque-là la colline est

Tradit oves fîdei Pctropastore regendas

Quas vice Iladriaiuis credcret ille sua : Quia et Romanum largitur in urbe fideli

VexUlum faniulis qui placuere sibi.

Quod Garolus [merito] praecellentissimus [et] rex

[Suscepit] dextra g:lorilicantc Pctri.

Si cette inscription avait porté Vexilluni ,s(/scp/)?7, la question serait tranclTée. Par malheur, la seule copie faite sur l'original que nous en ayons porte Ponlificatum famulis et fiuscipiet. Pour écarter Ponti/icaturn, les commentateurs ont proposé tour à tour VexiUuin, Impcrium, Patriciatum. VexUlum est, comme on voit, une simple conjecture, et peu vraisemblable.

1. Textes d'Otto do Freisingen (-j- 1158\ de Gunther (vers 1186-7), d'Acerbus Morena (-{- 1167), de la Chronique du Mon! (bassin (rapportant un événement de l'an 1111), etc.

2. Le Chronicon lene/w/n (991-1008), dans Pertz, Scrijylorcs, l. VII, p. 31.

toujours appelée, chez Benoît du Mont-Soracte par exemple, Mans Malus^ ou Mons Marins i, et ce nom subsista d'ailleurs aux époques plus récentes auprès de Mons Gauclii. On voit la conséquence : le fait que la remise de la bannière aurait eu lieu sur la collme de Montjoie, s'il est historique, de quelle source le poète du lioland peut-il 1 avoir appris ? Nécessairement d'une tradition (rix-it oral ou « cantilène ))), qui remontait au lendemain même de l'événement : mais alors c'est le nom de Mons Malus que connaîtrait l'auteur de la Chanson de Roland et non le nom de Montjoie ; pour expliquer le Monjoie de la (Chanson de Roland, il faudrait supposer qu'une tradition, implantée en France depuis le vni'' siècle et relative au Mont Malus, se serait transformée en France en une tradition relative au Mons (iaudii, dans le même temps que là-bas, à Rome, la colline prenait le nom nouveau de Mons Gaudii, — et ce serait la plus romanesque des suppositions. En outre, si la colline ne s'appelait pas Montjoie au temps de Charlemag'ne, comment Charlemagne, voulant prendre pour son cri d'armes le nom de cette colline, aurait-il pris le mol Montjoie ?

Inversement, et supposé que la colline se fut dès le temps de Charlemag'ne appelée Montjoie, comment rattacher l'origine du cri d'armes des Français, puisqu'il est assuré que ni Charlemagne, ni les autres rois carolingiens, ni les premiers capétiens n'ont crié Mont-

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