Voir Gregorovius, ouvr. cité, t. II, p
218 LES CHANSONS i)K (Ulsi'i; i; I' ij:s uoutks d'italie
joie! — faute crailleurs d'avoir eu un cri d'armes quelconque ^ ?
De toutes ces preuves, il résulte que le récit de la Chanson de Roland nest pas historique. Cette cérémonie théâtrale de la remise de Toriflamme à Charles sur la colline de Montjoie, M. Marins Sepet a eu tort de croire qu'elle ait réellement été céléhrée. Il n'en est pas moins vrai que le poète de la Chanson de lioland la raconte, et peut-être lui aussi croyait-il à l'historicité de ce récit, qu'un autre avait inventé. C'est une légende pourtant, et, comme je m'efforcerai de le montrer maintenant, c'est une lég-ende de pèlerins.
Elle est essentiellement une tentative d'explication du cri d'armes : Montjoie ! Ce cri, si récent fiit-il à l'époque du Roland, était déjà obscur et provoquait l'effort des étymologistes. Les uns le tiraient de
1. C'est ce qui résulte à Tévidence de la Dissertation de Du Gange ; cf. A. Marig-nan. La Tapisserie de Bayeux, Paris, 1904, p. 175. Le premier historien qui mentionne le cri de Montjoie est Orderic Vital, racontant une bataille de l'an 1119 : « Latitantes vero sub stramine subito prorupuerunt et Regale, signum Anglorum, cum plèbe vociférantes, ad munitionem cucurrerunt ; sed ingressi Meum Gaadiiim, quod Francorum signum est, versa vice clamaverant. n Pour la période qui s'étend du vni" siècle à la premièrecroisade, nous ne manquons pas de descriptions de batailles, développées, pittoresques, poétiques : comme en tous les temps et en tous les pays, les combattants, au moment de charger, y poussent des cris, mais non un cri particulier; les chefs de troupe y sonnent du cor ; mais ni les rois de France, ni les autres seigneurs de France, ni les princes des autres pays n'ont de cri d'armes.
Joyeuse * ; d'autres en cherchaient ailleurs Torig-ine. Il est remarquable qu'on ait proposé dès ces hautes époques deux étyniolog-ies que devaient reprendre les historiens modernes : Montjoie est Meuin Gaudiiim, dit Orderic Vital, et c'est aussi l'opinion d'Etienne Pasquier 2. Montjoie doit être interprété par le nom de telle ou telle colline : la Montjoie de Conflans-Saintellonorine, disait Raoul de Presles, ou la Montjoie de Saint-Denis, disait Du Gange ; et c'est aussi le principe de l'explication proposée par le poète de la Chanson de Roland.
Cette explication consiste essentiellement à rapprocher la colline de Montjoie près de Rome et le fait que Charlemagne avait reçu la bannière de saint
1. La Chanson de Roland nous donne en effet, comme on sait, une autre étymologie du cri Montjoie, en le rattachant au nom de Joyeuse, l'épée de Charlemag-ne :
2501 Ceinte ot Joiuse, unches ne fu sa per, Ki cascun jur muet trente clartez.
Asez savum de la lance parler Dunt Nostre Sire fut en la cruiz nasfret. Caries en ad la mure, mercitDeu, En l'oret punt l'ad faite manuvrer.
Purceste honur et pur ceste bontet Li nums Joiuse l'espee fut dunet.
Baruns Frenceisnel deivent ublier, Enseigne en untde Munjoie crier.
Pur ço nés poet nule Rent cuntrester.
Les deux étymologies ne proviennent pas nécessairement du même auteur : l'un des deux passages peut être une interpolation.