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Cité par Du Cang-e

250 LES CllANSOiNS DK (IKSIH KT LES ROUTES d' ITALIE

Pierre. Qui donc a pu le plus facilement faire ce rapprochement, sinon un homme qui avait vu de ses yeux, à quelques centaines de mètres l'une de l'autre, cette colline de Alontjoie et cette mosaïque de Saint-Jeande-Latran, où Charles agenouillé recevait l'enseig-ne liomaiiic des mains de saint Pierre ?

Ajoutons que le nom de Montjoie semble avoir été imposé au Monte Malo par des pèlerins. Gregorovius, M. Pio Rajna, et l'auteur du Ligurinus avant eux ', l'ont supposé : ce nom exprimerait la joie des romieux au moment où ils découvraient pour la première fois le tombeau des Apôtres. Cette conjecture est confirmée par le fait (jue les pèlerins du Saint-Sépulcre appelèrent pareillement Mons Gaudii la colline du haut de laquelle leur apparaissait Jérusalem ~. Et les pèlerine de Saint- Jacques baptisèrent du même nom l'élévation d'où ils découvraient la basilique de l'apôtre ''\

1. Voyez-ci-dessus (p. 238) la citation que nous avons faite de Gunlher.

2. « Quand les croisés arrivés sur une éminence découvrirent à l'horizon Jérusalem, ils donnèrent le nom de Monijoie [Mons Gaudii) a la colline du haut de laquelle leur était apparue pour la première fois la ville sainte. Cette colline sur laquelle s'élevait un monastère dédié à saint Samuel (aujourd'hui mosquée de Nébi Samouil) était distante d'environ trois lieues de Jérusalem à l'Ouest. Delà l'ordre de Notre-Dame de Monjoye fondé vers 1080. » {.]. Delavillc Le Roux, dans la Revue deVOrienf latin, t. I, 1893, p. 42). Cette colline estplusieurs fois nommée dans la Chanson de la Conquête de Jérusalem (voir Langlois, Table des noms propres).

3. Voyez, dans Vllistoria Composiellana [Espana sagrada, t. XX, p. 54), le chapitre intitulé : De ecclesia in Monte Gaudii

Ainsi, au terme des trois pèlerinages majeurs, à Rome, à Jérusalem, à Compostelle, se dressait un Mons Gaudli.

Les pèlerins et les croisés qui baptisèrent ainsi ces collines furent, semble-t-il, surtout des pèlerins français: ce qui expliquerait que le développement du mot Moût joie, passant plus tard au sens de colline quelconque, soit propre à la langue française.

La légende que nous rapporte la (Chanson de Roland, si du moins ces vers disent bien ce que nous leur avons fait dire, est donc l'invention d'un romieu qui, averti par la mosaïque de Saint-Jean-de-Latran, considéra Charlemagne comme le gonfalonier de saint Pierre et comme un pèlerin armé.

Mais il se peut, après tout, ({ue le vers Mes de Munjoieiliiec ont pris eschange reçoive quelque autre explication. Les pages que je viens d'écrire perdront alors toute vraisemblance. Kn ce cas, il restera encore que notre légende ne saurait être, comme le voulait Gaston Paris, une chose « antique », qui aurait échappé, par un merveilleux hasard, à la manie de destruction des « remanieurs ». Il est fort invraisemblable, à mon sens, ([ue le souvenir du don de l'enseigne à Charlemagne provienne de «traditions» ou de « chants lyricoépiques » du viii'^ siècle. Trois autres éléments, en

fahricala ; voyez aussi 'ibid., p. 224) un récit d'une entrée solennelle de l'archevêque Diego Gelmirez dans Compostelle (il vient de suivre la route des pèlerins par Carrion, Léon, etc.): i< Postfjufiin episcopus venil ad Montcm Gaudii, scilicet ad Ilumiliatorium, clerus et popuhis lolius civitatis occurrunt ei obviain... <i

252 Li:s CHANSONS IJE (lESÏE ET LES ROUTES d'iTALIE

elïet, forment notre lég'ende : Geoffroi d'Anjou y porte l'orifliunme.et Geoll'roi d Anjou est un personnage du x*" siècle ; — on y mentionne la Montjoie de Rome, et cette colline n'a porté ce nom qu'à partir du x*^ siècle au plus tôt : — on y donne Monljoic ! comme le cri d'armes des rois de France, et les rois de France n'ont commencé à crier Montjoie ! qu'au xi*^ siècle. Ces trois traits sont imaginaires et n'ont pu être imaginés au viii'^ siècle; il est invraisemblable que le quatrième, le seul trait historique qui subsiste dans ce récit [Seint Piere fui, si aveit niiin Romaine), provienne seul dun poète du viii®. Il provient plutôt du texte des Annales royales : « Léo... ad regem... vexilliini Ronianae urbis ilirexit. » 11 est malaisé de croire, dira-t-on, qu'un jongleur ait été chercher ce texte latin. C'est pourquoi je préfère croire qu'un jongleur a regardé, dans le ^r/cZi'njum de Saint-Jean-de-Latran, l'image de Charles, chevalier de saint Pierre.

16, Rome Le comte Amile erre à la recherche d'Ami.

62 Tant que il vint a Bore c'on dist au pont,

c'est-à-dire au Borgo, près du Pons Neronianus (Pont- Saint- Ange) ' :

63 La se harberg^e chiés un oste félon :

1. Sur \ePons Neroniauus, voyez les Mirabilia Urbis Roniae, dans Urlichs, Codex Urbis topographicus, 1871, p. 9o.

ROME 2o3

Icelle nuit i jut li genliz hom

Et au matin s'en vint en Pré Noiron.

Le Pré Noiron, cestrancienay^r F^/tcanus, aujourd'hui les Prati di Casiello, qui portaient déjà au vi*^ siècle le nom de Néron '. La forme française Noiron, qui ne correspond pas au latin Neronem, a dû naître sous 1 influence des légendes qui représentaient Néron, auprès d'Apollin, de Tervagant ou de Baratron, comme un démon noir -. On lit fréquemment dans les chansons de geste des vers tels que ceux-ci :

Gascelins broche a coite d'esperons Et cil esploitent Jou lignage Noiron •*.

Et l'on Y trouve presque à chaque page, comme chacun sait, quelque personnage qui juré

Par cel apostre c'on quiert en Noiron pré... Parcel apostre c'on a Rome requiert...

Par cel apostre c'on quiert a Rome ou pré... Par cel apostre c'on quiert en pré Noiron...

1. On peut voir dans le livre de M. R. Lanciani, The ruins and excavations of ancient Rome, Londres, 1887, p. 561 et p. o62, deux vues des Prati di Castello, Tune prise en 1870, lorsqu'ils étaient cncoreoccupés par de beaux jardins cultivés, l'autre en 1890, qui les montre couverts des maisons de rapport d'un quartier neuf. Cf. De Rossi, Fiante iconografiche e prospetliche di Ronia anteriori al secolo XVI, Rome, 1879, p. 8o-6.

2. Sur ces légendes, voyez Comparetti, Virgilio nèl medio evo, t. II, p. 196, et A. Graf, Roma nella memoria e nelle immarjizioni del medio evo, t. Il, p. 350.

3. Vers dWuhry le Rourguignon, cités par Godefroy, au mot Noiron.

254 LES CHANSONS DE fiESTE ET I<ES ROL'TES d'iTAEIE

à moins qu'il ne s'écrie, au cours d'une prière :

(.< Dieus, beaus dous père, qui formas toi le moiil,

Meïs saint Piere el chief de Pré Noiroa

Va convertis saint Pol, son compaignon... »

Tout le monde au moyen âge vénérait saint Pierre et pouvait jurer par son nom. Pourtant, la formule de serment « par l'apostre qu'on quiert en Pré Noiron » se rencontre-t-elle souvent ailleurs que dans les chansons de geste ^ ? Ce qui est sûr, c'est que les jongleurs de geste la répètent avec une insistance singulière, et comment expliquer le fait sinon par cette supposition qu'elle aurait été employée d'al)ord dans des chansons à l'usage des « romieux » ?

Puisque le Gharlemagne des chansons de geste passe le meilleur de sa vie à guerroyer aux quatre coins de l'horizon de fantastiques Sarrasins, il était naturel d'imaginer aussi que le gonfalonnier de saint Pierre avait défendu contre eux la ville de l'Apôtre. Les poètes n'y ont pas manqué : Rome conquise par les Sarrasins et délivrée par Gharlemagne, c'est le sujet de plusieurs chansons de geste : les Enfances Ogier, la Destruction de Rome et Fierahras '.

1. J'ai cherché vainement la mention du Pré Noiron aux tables d'une vingtaine de romans de la Table Ronde ou romans d'aventures, et à la table du Recueil des Fabliaux, publié par A. de Montaig-lon et G. Raynaud.

2. Dans Otinel aussi, la donnée est que les Sari-asins occupent Rome ; mais l'action se déi'oule dans uneautre région, et je traiterai plus loin de ce roman. — Un épisode du Couronnement de Louis raconte la délivrance de Rome par Guillaume d'Orange : l'élément historique, comme je l'ai montré au tome I de cet ouvrage, s'j' réduit à rien.

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Sujet purement fictif, puisque Charlemag-ne n"a jamais combattu les Sarrasins en Italie; et, s'il ne les y a pas combattus, la raison en est forte : les Sarrasins n'ont atterri qu'une fois de son vivant sur le rivage romain, et ce fut à Gentocelle, en 813 ; mais ils ne pénétrèrent pas à l'intérieur des terres; ils se rembarquèrent presque aussitôt.

Pourtant, une trentaine d'années après la mort de Charlemagne, en 816, ils revinrent et prirent Rome: (( c'est la seule fois qu'un peuple étranger au christianisme a visité Rome depuis que cette ville a été évangélisée. » Il convient d examiner s'il n'y a point, dans tel ou tel des romans, par ailleurs fabuleux, qui conduisent Gharlemagne à Rome, quelque souvenir de cet événement mémorable '.

Les critiques ont à bon droit renoncé à chercher de telles réminiscences dans la première branche de la Chevalerie Ogier, qui n'est qu'un tissu d'aventu'^^s g-alantes et chevaleresques, d'invention visiblement récente. Ils s'en tiennent à la légende de Fierabras. Elle formait le sujet d'une chanson de geste, aujour-

1. Cette hypothèse fut proposée pour la première fois, je crois, par A. Graf, Roma nella menioria ciel medio evo, Turin, 1882, t. I, p. 221 ;puis, par M. C. Voretzsch, Ueber die Sage von Orjier deni Dânen, Halle, 1891, p. 81. Elle a été développée par M. Ph. Lauer dans un mémoire intitulé : i-e poème de la Destruction de Rome et les origines de la cité Léonine {Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par VEcole française de Rome, t. XIX, 1899, p. 307-36.")J ; puis par M. Mario Roques, L'élément historique dans Fierabras [Romania,t. XXX, 1901, p. l(ll-17o).

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dliui perdue, mais que nous connaissons suffisamment, parce que Philippe Mousket l'a résumée avec soin dans sa chronique ', et parce que nous possédons deux poèmes, Fierahras ■' et la Destruction de Borne '^ qui en sont dérivés et qui confirment et complètent le résumé de Philippe Mousket ^\

L'action de ce poème, qu'on est convenu d'intitule^ Balan, était à peu près celle-ci. Les païens, conduits par le roi Balan et par son fils Fierabras, se sont emparés de Rome et l'ont mise à feu et à sang. Ils y ont violé les églises et notamment la basilique de saint Pierre ; ils en ont enlevé des trésors et, entre autres reliques insignes, deux barils contenant les restes du baume (( dont Jesu Cris fu embaumés ». Ils ont tué le pape et pris Ghàteau-Miroir. Le duc Garin de Pavie, qui défendait Piome, a été obligé de se retirer dans Château-Croissant et d "implorer le secours de Charlemagne. Charlemagne lui a envoyé une armée commandée par deux de ses barons, Gui de Bourgogne et Richard de Normandie. Ceux-ci assiègent Ghàteau- Miroir et le reprennent. Mais leur armée n'est que l'avant-garde de Charlemagne. Il anive à son tour :

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