‹ Les légendes épiquesChapitre 97 sur 163 · Éd. Grôber (Bomania, t. II, 1873, p · texte numérisé non relu

Éd. Grôber (Bomania, t. II, 1873, p

4. Sur le rapport de ces divers textes, voyez Em. Ilauskneclit, introduction à son édition du Sowdone of Babi/lone. p. XI [Early english Text Society, extra-séries, 1881) ; J. Bédier, La coinposilion de la Chanson de Fierabras [Rornania, t. XVII, 1888, p. 22) ; Mario Roques, art. cité; II. Jarnick, Studie iiher die Komposition der Fierahrasdichtungen, Halle, 1903.

aidé de ses pairs, il va rétablir les chances des chrétiens. C'est alors que se déroulait, dans ce vieux poème de Balan, la belle série d'épisodes que nous lisons dans son remaniement, Fierahras. Au cours d'une escarmouche entre les païens et les chrétiens., Olivier, Roland, et les jeunes barons de l'armée auraient été défaits et pris, si les vieux compagnons de Charlemag^ne, les « vieillards barbés », n'étaient venus à leur rescousse, ce qui leur permet, lé soir, rentrés au camp, de railler les jeunes, peu généreusement, de leur aide victorieuse. Le lendemain, le prince sarrasin Fierabras s'approche du camp des chrétiens, et provoque l'un des barons de Charlemag-ne à un combat singulier. Il porte à l'arçon de sa selle les barils du baume sacré, qui a la vertu, si l'on en boit, de guérir les blessures. Roland, pour tirer vengeance de la raillerie des vieillards, refuse de relever le défi du païen ; mais Olivier, victime de la même raillerie, et blessé de la veille, accepte le combat. Il revêt de son haubert son corps sanglant, fait le signe de la croix sur le poitrail de son cheval, va requérir de l'empereur, en récompense de ses services, la grâce de faire cette bataille, et part pour Vansgarde, au pas de son cheval, tandis que Fierabras, nonchalamment étendu sous un arbre, le regarde venir, sans daigner s'armer. Fierabras ne lui est pas sacrifié par le poète : aussi noble que son ennemi, il a prononcé, comme Vivien, un grand serment :

« Ja ne sera mon hoir a nul jor reprové Que jou por François fuie un arpent mesuré. » J. Bi':niEn. — Lea légendes éijiques, t. II. 17

258 LES CHANSONS DE GESTIi ET LES ROUTES d'iTALIE

La courtoisie (rOlivier, qui arme de ses mains son adversaire, son courage quand ses plaies mal fermées se rouvrent et saignent, tandis qu'il nie être blessé et qu'il 7-efuse de boire le baume guérisseur, la noblesse de Fierabras qui otlVe son cheval à son ennemi démonté, et qui, sur le refus d'Olivier, met lui-même pied à terre... on se rappelle tous ces beaux traits chevaleresques. Enfin, Olivier réussit à s'emparer des barils du baume miraculeux ;

1049 Près fu du Far de Rome, ses a dedens gicles; Li ors qui fu dedens fu moult tost alVondrés. Or n'iert jamais li feste saint Jehan en esté Kil ne flotte sur ryawe, c'est fine vérités...

Mais le Saint-Esprit illumine de sa grâce le champion sarrasin. Fierabras se rend à son adversaire et se fait chrétien. Son père Balan et les païens vaincus reprennent la mer. Gharlemagne restaure le culte chrétien dans Rome ; un nouveau pape est élu; l'armée française repasse les Alpes.

Voici maintenant le résumé des événements de l'année 84(). Au mois d'août, une flotte d'Arabes et de Berbères, ayant pris Ostie le 23, remonta le Tibre. Les Romains envoyèrent contre eux les pèlerins saxons, frisons et fi'ancs, qui furent taillés en pièces, le 26, près de Porto. Les Musulmans investirent Rome, dévastèrent la basilique de saint Pierre, enlevèrent l'autel même qui était placé sur le tombeau de l'apùtre, avec tous les ornements et objets précieux qui s'y trouvaient. Pourtant, ayant subi un échec auprès de la basilique de saint Paul, ils se rembarquèrent. Peu

après leur départ, le 27 janvier 847, le pape, Serge II, mourut.

Entre ces événements et les récits (Je nos poètes, on a voulu établir maints rapprochements. M. Mario Roques ' a heureusement montré qu'ils sont arbitraires et forcés, ce qui me dispense de les discuter ici*. Les concordances réelles se réduisent à ceci. Dans

1, Article cité.

2. M. Ph. Lauer a soutenu, en effet, que i< le poème de la Destruction de Rome, tout remanié qu'il est, a conservé un fond ancien presque intact, le tableau très vivant et très exact de l'invasion sarrasinc d'aoùt-seplembre 846. » « La contaminalion, dit-il, n'a atteint que le détail. . . C'est uneclianson peutêtre presque contemporaine à l'orig-ine, comme la chanson de Raoul de Cambrai, œuvre peut-être d'un témoin oculaire, de quelque Franc de la schola Francorum échappé au massacre, de quelqu'un des duces de Lothaire ou de leurs écuyers. » Je crois fondées toutes les objections que M. Roques a élevées contre ce système. J'écarterai même plus nettement qu'il le fait l'identification, proposée par M. Lauer, du Gui de Bourgogne des chansons de geste avec certains personnages historiques. Voici en résumé ce qu'il en est de cette question.

Des aventures disparates que les chansons de geste font courir à un personnage nommé Gui de Bourgogne, M. Lauer en retient trois : 1°) dans la Destruction de Rome, Gui de Bourgogne conduit l'avant-garde de Charlemague contre les Sari-asins ; 2°) dans Fierabras, Gui, jeté par les Sarrasins au fond d'un horrible cachot de la ville fantastique d'Aigremore, y séduit la belle Sarrasine Floripas, la convertit et l'épouse ; 3°) dans le roman intitulé Gui de Bourgogne, les « enfants de France», las de l'absence de Charlemagne, qui depuis vingtsept ans guerroie en Espagne, élisent h sa place un roi nouveau. Gui, lequel les emmène aussitôt en Espagne au secours de Charlemagne et de leurs pères. Tels sont les trois récits de romans que M. Lauer a tâché d'identifier à trois événements

260 LES CHANSONS DK (iKSTf; KT r,ES ROUTES d'iTALIE

l'histoire comme dans les chansons de geste, Uome et l'église Saint-Pierre sont prises et saccagées. De plus, -dans les chansons de geste, le pape est tué par les

historiques dont des personnages réels du nom de Gui furent les héros, et le principe même de cette tentative est contestable, s'il est vrai que les trois événements racontés par les chansons de geste sont essentiellement fabuleux : il n'est arrivé, il n'A pu arriver à personne de combatti^e les Sarrasins devant Rome sous Charlemagne, — ni de séduire dans un cachot d'Aigremore une princesse sarrasine — ni d'être élu roi des « enfants de France » et de partir en cette qualité au secours de Charlemagne. Néanmoins, M. Lauer identifie le Gui de Bourgognedes romans français à trois Guis du ix" et dux'' siècle, qui ont dû « se fondre » en un seul, '< comme il arrive toujours dans l'épopée », dit-il. Le premier serait un Gui de Spolète (842-858), qui, peu après 846, lutta avec le roi Louis contre les Sarrasins, non pas devant Rome, mais dans l'Italie méridionale : de là, le personnage de la Destruction de nome. Le second serait un autre Gui de Spolète, lequel prétendit au trône de France en 888 et fut couronné à Laon : ce qui rendrait compte, selon M. Lauer, de la jolie légende de Gui de Bourgogne, roi des « enfants de France ». Le troisième serait un autre Gui de Spolète encoi'e, « qui paraît en 969 avec une femme appelée Flovipanda », laquelle serait le modèle de Flo~ ripas, la Sarrasine, amante de Gui de Bourgogne dans Fierahras. — Supposons un instant que tout cela soit vrai. Le travail d'imagination qui a confondu en un seul plusieurs seigneurs de Spolète, se sera produit au x« siècle nécessairement et nécessairement dans une région où on connaissait la série des seigneurs de Spolète : comment des jongleurs français du xiii^ siècle auraient-ils eu connaissance de ces légendes « italolombardes »? Il faudrait que, à des siècles de distance des événements de 84('). ces hypothétiques légendes « italo-lombardes » se fussent mélangées à ces antiques chants français, composés, peu après 846, par un « Franc de la Scliola Francoruin échappé au massacre >■. Que d'aventures surprenantes!

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Sarrasins; dans l'histoire, le pape Serge II mourut peu après leur départ, et les chroniqueurs postérieurs ont établi un rapprochement entre sa mort et l'expédition sarrasine ; c'est ainsi que la Vie du pape Léon IV ' le fait mourir de mort soudaine pendant l'invasion. Enfin, dans les chansons de geste, il est question d'un siège de Château-Croissant, c'est-à-dire du Môle d'Adrien, et l'histoire connaît un siège de ce monument, qui eut lieu, non pas, à vrai dire, en 846, mais deux cent trente-sept ans plus tard, en 1083 : en 1083, l'empereur Henri IV, combattant contre Grégoire Vil, emporta Saint-Pierre, et lit le siège de Château-Croissant, où le pape s'était réfugié. M. Mario Roques a ingénieusement rapproché ces événements de 846 et de 1083 ; il estime que le récit des chansons de geste retient des souvenirs du sac de Saint-Pierre par les Sarrasins en 846 et en même temps des souvenirs du sac de Saint-Pierre et du siège de Château- Croissant par les troupes d'Henri IV en 1083 :

« Je croirais même volontiers, ajoule-l-il, que c'est de Saint-Pierre que nous viennent directement les deux traditions des sièges de Rome et peut-être le mélange intime que nous en connaissons. Elles ont dû être rapportées de Rome par quelqu'un de ces nombreux pèlerins qui cheminaient sur la route de Rome, et Ton peut assez bien se représenter dans quelles conditions. La basilique de Saint- Pierre était un des premiers monuments que Ton montrait à la pieuse curiosité de ces pèlerins, et là sans doute, quand on avait étalé à leurs yeux les richesses du trésor,

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