‹ Les légendes épiquesChapitre 98 sur 163 · Liber Poiiti/îcalis, éd. Ductiesne, t. II, p · texte numérisé non relu

Liber Poiiti/îcalis, éd. Ductiesne, t. II, p

2(J2 LES CHANSONS DE C.KSIE ET LES ROUTES o'iTALlE

(liiiind on avait attiré leurs regards sur le luxe des ornements, on ne manquait pas de leur expliquer pourquoi le monument gardait des traces de ravage, pourquoi le trésor n'était pas aussi riche qu'il eût pu l'être, pourquoi tel objet était moderne et telle partie de la construction restaurée.

Cela intéressait vivement les pèlerins, toutes les chroniques romaines ou étrangères en font foi'. Le siège par les Sarrasins, le pillage par les soudards d'Henri IV devaient être ainsi contés aux pèlerins par les clercs de Saint-Pierre. »

Il ne nous en coûterait rien, bien au contraire^ d'accepter tout entière cette explication si simple. Le.s clercs de Saint-Pierre de Rome savaient par tradition, et au besoin par le Liber Pontificalis, que jadis leur église avait été pillée par les Sarrasins et que le pape régnant était mort pendant Tinvasion ; et aussi que jadis, en d'autres circonstances, l'église ayant été violée à nouveau, ses défenseurs avaient soutenu un siège dans Château-Croissant : le tout se sera mêlé et brouillé dans la mémoire d'un pèlerin, et c'est ainsi

1. I^e pillage de Saint-Pierre est le trait essentiel, parfois uni(jue, de tous les récits des événements de 846. Cf., p. ex., Aiin. s. Gerinani minores [Mon. Germ. hisf., SS., III, 2: « Qiio anno Sarraceni basilicam sancti Pétri et Pauli vastaverunl. » Cf. encore Prudence de Troyes : « 840. . . Ablàtis cum ipso altari. . . omnibus ornamentis atqne thesauris... i> et les traces de coups aux images sacrées dont parle ElmioîI du Mont-Soracte. La vie de Benoît III [Liber pnnlif., IL relève soigneusement les dépenses faites par ce pontife pour remplacer les ornemenis enlevés à Saint-Pierre. »

que r« élément historique dans Fierahras » se réduirait à deux ou trois de ces anecdotes que, dans tous les sanctuaires, les sacristains racontent volontiers aux visiteurs.

Pourtant, il se peut aussi bien, à mon sens, que ces deux ou trois traits qui ressemblent à des événements historiques aient été tirés par un poète de sa seule fantaisie. Un poète en effet qui choisit pour sujet, par simple jeu d'imagination, la Dévastation de Rome par les Sarrasins, et qui se promet de leur attribuer des outrages atroces et d'inventer d'horribles détails, peut, sans que cet effort risque de l'épuiser, feindre que le pape tut tué pendant le pillage, et, pour trouver cet épisode, il n'a pas nécessairement besoin d'être aidé par des récits (d'ailleurs différents) de chroniqueurs italiens ; et d'autre part, si même l'empereur Henri IV n'avait jamais assiégé Château-Croissant, on peut concevoir qu'un poète, cherchant une forte resse où abriter ses héros, ait songé spontanément à utiliser, à deux pas de l'église Saint-Pierre, ce château propice. En sorte que toutes les concordances entre l'histoire et les chansons de geste se réduiraient à une seule donnée : dans l'histoire comme dans les chansons de geste, mais en des temps différents, l'église Saint-Pierre fut saccagée par les Sarrasins. Or, on peut interpréter cette donnée, comme une fiction de poète, et qui aurait été imaginée n'importe où, et par n'importe qui.

Il reste pourtant que la légende de Balan et de Fierabras fut inventée non pas n'importe où, non pas par n'importe qui, mais bien par un conteur qui pos-

Page 1