Emile Berteaux, /. laud
2. L. laud.. M. Rajna (Romania, t. XXVI, p. 61) déclare cette explication très plausible.
Divers romans carolingiens ont pour héros un personnage dont le nom revêt ces formes multiples : Hospinel, Ostinel, Otinel, Otunel, Otuel, Otes, Otonel, etc. { . Son histoire a presque autant de variantes que son nom; mais, sous ses formes diverses, c'est toujours celle d'un jeune prince sarrasin, preux et chevaleresque, qu'illumine un jour la grâce céleste : il reçoit le baptême et désormais le bon « convers » se bat aux côtés des pairs de Charlemagne, comme leur plus digne émule et leur plus tendre ami. Il est donc une doublure de Fierabras. Il a dû apparaître d'assez bonne heure dans l'épopée française, car le Pseudo-Philomena, composé vers 1175, lui confie un rôle 2 . D'ailleurs la chanson française qui porte son nom ;i n'a pas dû être composée longtemps après cette date. Une très rapide analyse de ce poème suffira ici.
1. Sur le rapport de ces formes, voy. H. Treutler, Die Otinelsage im Mittelalter (fasc. V des Englische Studien), 1882, p. 148, et surtout M. Pio Rajna dans la Ro mania, t. XVIII, p. 35.
2. Il est dit dans la chanson d'Olinel (v. 243) qu'il est le neveu de Fernagu de Nazze et le Pseudo-Philomena (éd. Schneegans. p. 66, 1. 847 ; cf. la Table des noms propres) nomme auprès l'un de l'autre Hospinel lus et Fernegandus, rex Nazzarae. Cette remarque est de M. P. Rajna, /. laud.
3. Éd. Guessardet H. Michelant (Anciens poètes delà France, 1859) . Voyez la Bibliographie des chansons de geste de L. Gautier, à laquelle il convient d'ajouter les quelques pages très précieuses de M. P. Rajna que nous venons d'indiquer et un mémoire de M. F. Gabotto, Les légendes carolingiennes dans le Chronicon ymaginis mundi de F rate Jacopo d'Acqui (Revue des langues romanes, 4 e série, t. VIF, 1894, p. 259 ss.).
256 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALlE
Charlemagne est revenu d'Espagne, où il a pris Pampelune. Il médite d'y retourner pour combattre le roi Garsile (variante : Marsile). Il rassemble ses barons à Paris et leur demande conseil. Tandis qu'il tient sa cour, un païen, Otinel, se présente devant lui, chargé d'un message insolent. Celui qui l'envoie, c'est précisément le roi Garsile, qui vient de prendre et de saccager Rome. Il mande à Charlemagne (on Ta déjà deviné) d'abjurer la foi chrétienne et de devenir son vassal : à ces conditions, il daignera lui laisser l'Angleterre et la Normandie : « Si d'ailleurs, ajoute le messager, Charlemagne et ses Français veulent rencontrer Garsile, ils le trouveront en Lombardie avec trois cent mille Sarrasins, dans une grande et forte cité qu'ils viennent de fonder :
191 « Paien l'apelent la cité d'Atillie *.
Entre .11. eves est fremee et bâtie : L'une a nom Soigne et l'autre a nom Hastie.
Diex ne iist home qui loz tolist navie Me lor chatel ne lor grant manantie.
Se la vient Karle a la barbe florie Et il i voile commencer estoutie, La verra 011 qui avra belle amie Au bien ferir de Tespee forbie ; Mes vos, veillart, la ne vendrez vos mie Par mon conseil, que n'i perdez la vie.
Par vos n'ert mes fête chevalerie, Ne hante route, ne fort targe partie.
James pucelle n'avra de vos envie, Ainz garderez ceste herbergerie... »
A ces insolences, à ces railleries, Otinel ajoute qu'il a i. Variantes: AlUir, Atylie, Atille, Hatelie.
grande hâte de venger la mort de son oncle, Fernagu de Nazze, jadis tué par Roland ; Roland relève le défi.
Ils se battent donc dès le lendemain. C'est Belissent, la fille de Charlemagne, qui se charge, et de fort bonne grâce, d'armer le païen. Au cours du combat, comme Fierabras et Olivier, et comme tant d'autres, les deux adversaires se prennent l'un pour l'autre d'admiration et de tendresse. Roland promet à Otinel, s'il renie Mahomet, Belissent en mariage, et le Sarrasin repousse d'abord une offre si belle; mais le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, descend sur lui :
577 « Li cuers li mue par le Jhesu conmanl, Puis dit deus mos qui sont bien avenant :
« Rollans, dit il, trè toi la maintenant.
Ne sai quel chose me va ci conseillant Qui m'a mué mon cuer et mon talant. • Je relinquis Mahom et Tervagant, Si croi en Dieu qui soffri le tonnent Quant le pendirent en la croiz li tirant, Et en Marie de qui il fu issant. »
Il dit et jette son épée sur l'herbe. Les deux adversaires se tendent les bras et se baisent. Tous admirent le miracle. Turpin baptise Otinel, Charlemagne est son parrain ; il lui offre sa fille :
c< Prenez ma fille Belissent a amie.
Par li vos doins Vercels et Ivorie.
Chaste(?) e Placense, Tuela(?) e Pavie ; Sire serez de tute Lumbardie *. »
1. D'après un fragment d'un ms. d'O/me/, p. p. M. E. Langlois (Bomania, t. XII, 1883, p. 433).
J. Bbiubr. — Les légendes épiques, t. II. 17
258 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALlE
« Je prendrai Belissent, répond-il, quand nous aurons conquis la Lombardie :
658 « Les noces erenl es prés sous Atylie, Quant j'avrai mort Fempereor Garsile. »
\Sost se met en route, et le poète décrit de la sorte son itinéraire :
717 Ore s'en vet li reis en Lunbardie
Li dus Rollanzal primer chief les guie.
Derrière est Naimes od la barbe florie :
Mais Otinel ne volt leisser s'amie.
Belisent munte sur un mul de Hungrie
Eissentde France, Burgonie ontguerpie.
Passent M ungiu la fiere compaingnie.
Eissent des munz,vienent a Ivorie, Desuz Vergels passèrent a navie.
Muntferant muntenl,si veient Hatelie, La fort cité u est la gent haïe.
Sus Monpoûn ' prennent herbergerie.
Lez l'eve del Ton en la praierie.
Nostre emperere fait Franceis arester.
Sur l'eve del Ton les a faitosteler...
On entend bien que désormais, en des combats autour d'Atilie, l'épée d'Otinel, Coureçouse, fera merveillles a l'envi de Durendal, deHauteclere et de Courtain.
Ogier est fait prisonnier, et c'est le principal épisode de cette guerre. Gomme Guillaume au court nez dans le Moniage Guillaume, Ogier assiste impuissant aux combats soutenus pour le délivrer, jusqu'au jour où, dans une grande bataille sous les murs d'Atilie, il parvient à s'échapper de sa prison. Sa venue sur le champ du com-
i. Fragment publié par M. Langlois : Munpounc.
bat décide de la victoire. Le roi païen Garsile est tué par Otinel. Atilie est prise et Ton y célèbre les noces de Belissent avec Otinel, qui désormais régnera sur ce pays.
Qu'est-ce qu' Atilie? L'auteur s'en est tenu aux rares renseignements topographiques contenus dans les citations qui précèdent : il doit les avoir prises dans un plus ancien poème; il ne s'y intéresse pas, il les altère 1 . Du moins on a vu que Gharlemagne et ses compagnons vont chercher Atilie en Lombardie: ils passent par le Mont Saint-Bernard, par Ivrée et par Verceil : ils franchissent le Pô sur des barques au-dessous de Verceil; puis ils montent les derniers contreforts du massif du Montferrat; puis ils voient Atilie.
Si Ton suit cet itinéraire sur la carte, on peut voir qu'il est très correct, et il nous mène au cœur du Montferrat :
Muntferant muntent, si voient Atilie.
C'est aussi au cœur du Montferrat, et plus précisément à Tortone et aux lieux qui avoisinent Tortone, que nous conduit un autre narrateur de l'histoire d'Otinel, le chroniqueur Jacques d'Acqui. Dans son Chronicon ymatjinis mundi*, composé vers 1290, il donne une variante
i. Les vers où l'eue del Ton est mentionnée sont faux. P. Paris . Histoire littéraire, t. XXVI, p. 273) et M. P. Rajna (art. cité. p. 39) y reconnaissent le Tanaro, ce qui me semble fort incertain. Qu'estce que Hastie (v. 192) ? Monpoùn est-il, comme le veut M. P. Rajna, un Pavone qui se trouve à quelque distance d'Alexandrie ? Je ne sais.
2. Publié par G. Avogadro, dans les Mon. historiœ patriœ, SS., t. 111, col. 1503-6.
260 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES d'iTALIE
de notre légende : de son récit, riche en épisodes, je rapporterai seulement les traits utiles à mon dessein.
C'est, comme la chanson d'Otinel, le récit d'une grande expédition de Charlemagne en Lombardie. Il y descend pour combattre le roi païen Marchus, qui domine dans la région. Marchus résidait dans une grande cité nommée Atylia, située au-dessus de Serravalle, dans un endroit qui s'appelle aujourd'hui Plebis de inverno : le château qui dominait Atylia s'appelait alors Castrum montis Miliantis 1 et s'appelle aujourd'hui Precipianum. Au-dessous d'Atylia était une autre cité, alors nommée Alba Spetia ou Alba Petra, aujourd'hui Tertona... Et bien d'autres lieux sont énumérés, que Jacques d'Acqui désigne pareillement par deux noms, l'un fabuleux et donné pour ancien, l'autre réel et donné pour récent.
« Or Roland, grand guerrier, neveu de Charlemagne, combattit contre Flambador, le fils de Marcus. Dans cette lutte tomba et fut fait prisonnier un jeune géant païen, nommé Ottonellus, de la cité d'Atylia. Il fut instruit dans la foi chrétienne par Roland, et, baptisé, devint son compagnon et même entra dans sa parenté, car Roland lui donna sa sœur nommée Bellis sant, et Otlonellus fut mis au nombre des d.ouze pairs. Après quoi eut lieu une grande bataille des chrétiens et des païens, à mi-route entre Crémone et Brixia en Lombardie, et à cette bataille se trouvaient Roland et Oc to ne l lu n de Attilya. Là, dans la fureur du combat, Roland et Octonellus se rencontrent, sans se reconnaître, et luttent furieusement l'un contre l'autre. Roland frappa Octonellus, qui s'écria: « Ou tu
i. Dans ce castru m montis Miliantis, Jacques d'Acqui place la légende de la captivité de Charlemagne ; Albert de Stade, comme nous avons vu, identifie ce château, à tort ou à raison, avec Montmélian en Savoie.
es le diable, toi qui m'as ainsi blessé, ou tu es Roland. » Roland le reconnut à sa voix, le releva et remporta à la ville voisine.
Il ne guérit pas. Sa femme Bel lissant vint le rejoindre.; mais il mourut sans avoir pu lui parler. Bellissant mourut aussitôt de douleur et tous deux furent enterrés ensemble dans une belle tombe dans la ville de. . . (il y a ici une lacune dans le manuscrit), entre Brixia et Crémone... Enfin Charlemagne s'empara d'Atylie. L'ayant détruite, il conduisit l'armée des chrétiens à Alba Spetia ou Alba Petra (Tortone) et l'assiégea avec une double armée : l'une qui attaquait en plaine et l'autre par le mont ubi dicitur Scholcha. C'est en souvenir de ce siège que fut fondée par Roland une église : ecclesia prima quœ dicitur usque modo Sancta Maria de Scholcha et ostium ad mensuram Bolandi. C'est ainsi que fut prise Alba Spetia et que tous les païens furent chassés de Lom hardie.
On voit dès le premier regard les différences qui séparent les récits de Jacques d'Acqui et du poète français ; mais, du premier regard aussi, on voit ces ressemblances : Ottonel est, comme Otinel, un guerrier païen qui se convertit et qui désormais combat dans les troupes de Charlemagne ; il devient un ami de Roland, comme Otinel, et si Otinel épouse Belissent, cousine de Roland, Ottonel épouse Bellissant, sœur de Roland. L'action se déroule dans les deux textes autour d'Atilie. Or Atilie est sur remplacement de Serravalle et de Precipiano près de Tortone, selon le chroniqueur Jacques d'Acqui, et, selon le poète français, c'est une ville deLombardie, plus spécialement du Montf errât, qu'on a quelques raisons d'identifier avec Tortone.
Pour se rendre compte du rapport de ces deux récits, il convient de remarquer ce fait singulier ; des textes
nombreux nous indiquent que le nom d' Atilie a été appliqué pendant plusieurs siècles tantôt à Tortone, tantôt k Serravalle, à 24 kilomètres delà.
Voici, rangés dans Tordre chronologique, quelques-uns de ces textes :
1° Atilie = Tortone. Galvano Fiamma, chroniqueur du xiv c siècle, écrit dans sa Politia novella l : « Tertona que secundum Sycardum prius dicta fuit Altilia, in ripa fluminis Scrivie apud S. Precipianum fundatur. » La source h laquelle il se réfère ici est un chapitre (perdu) de la Chronique de Sicard, évêque de Crémone, mort en 1215. Il résulte de ce témoignage que, dès les premières années du xm e siècle au plus tard, le nom d' Atilie s'était attaché à Tortone.
2° Atilie = Serravalle. A la fin du xm c siècle, Jacques d'Acqui, comme on l'a vu, distingue Tortone, jadis Alba Spetia, et Precipiano, jadis Atilie.
3° Atilie = Tortone. Paul Diacre avait écrit 2 : « Quinta vero provincia Alpes Cottiae. In hac Genua, Savona, Aquis, ubi aquae calidae sunl, Derthona, monaslerium Bobium... » Galvano Fiamma, reproduisant ce passage dans son Manipulus ftorum :i , l'interpole de la sorte : « In hac provincia est Altilia, id est Terdona, urbs antiquissima,... Aquis, ubi sunt aquae calidae, monasterium S. Columbani, id est Bobium... » etc.
Le Flos ftorum, chronique milanaise du xvi e siècle, dit pareillement : « Galli in ripa Scrivie apud S. Precipia-