Au témoignage de Mabillon
2. Montaigne, Journal de Voyage, publié par Louis Lautrey, 1906, p. 54.
un très vieux battimant où ils montrent l'habitation d'Ogier le Danois et sa sale... Il y a entre autres choses une très vielle tumbe et honnorable, où il y a l'effigie de deux chevaliers élan dus, en pierre, d'une grandeur extraordinaire. Ils tiennent que c'est le corps de Ogier le Danois et quelqu'autre de ces Paladins. 11 n'y a ni inscription ni nulles armoiries: sulemant il y a ce mot en latin, qu'un Abbé y a fait mettre il y a environ cent ans, que ce sont deux héros inconnus qui sont là enterrés. Parmi leur thresor, ils monstrent des ossemans de ces chevaliers. L'os du bras depuis Fespaule jusques au coude est environ (le la longeurdu bras entier d'un homme des nôtres de la mesure commune, et un peu plus long que celuyde M. de Montaigne J . Ils monstrent aussi deux de leurs espees qui sont environ de la longeur d'une de nos espees à deux mains, et sont fort détaillées de coups par le tranchant 2 .
Le mausolée d'Ogier et de Benoît m'apparaît comme le symbole matériel de l'alliance des moines et des jongleurs de geste, et il sera facile de montrer que cette alliance dura pendant des générations et qu'elle fut féconde en fictions.
c) Le Moniage Ogier et les fictions diverses qui manifestent la collaboration des jongleurs et des moines de Saint-Faron.
C'est d'abord un premier fait que les auteurs de chansons de geste connaissaient fort bien le monument de
1. Cf. Toussaints {Histoire de Meaux, p. 77) : « 11 falloit qu'Ogier et Benoit fussent des geaos ; un des os de la cuisse a un pied et demi de longueur, et le crâne quatre lignes d'épaisseur. »
2. Sur ces épées, voyez Mabillon (l. laud.) et P. Paris, Recherches sur Ogier (Séances publiques des cinq académies, 2 mai 1842). Un passage amusant de Du Cange (s.v. Spatha) nous montre Du Cange brandissant l'épée Courtain.
LE MOSIAQE OGIER 299
Meaux. Le poète de la Chevalerie Ogier dit en terminant son œuvre que le bon Danois rendit de grands services a'Charlemagne :
Puis vesqui tant com a Deu vint a gré ; Après sa fin fu a Mialx enterrés, Lés lui Benoit, de cui fu tant amés.
Les continuateurs de la Chevalerie Ogier feignent qu'Ogier fut ravi « en Faerie », et Ion ne sait, disent-ils, s'il est mort ou s'il vit toujours ; mais ils savent que Von montre son tombeau à Saint-Faron, et, pour tout concilier, ils disent que ce tombeau est un cénotaphe :
One n'est nus clers, tant soit enlatinés,
Qui sache dire se puis [Ogier s) fu retornés,
Ne se il est ou vis ou trespassés.
Dieus en ait l'ame ! s'il est mort, c'est pités.
Aies a Miaus, s'espee troverés,
S'i est sa tumbe et la Benoit delés,
Son escuier, que il ot conquesté
En Faerie, si com ouy avés.
Ci fault Tistoire d'Ogier le redouté ' .
C'est la fée Morgue, lit-on ailleurs, qui enleva Ogier et l'enleva au pays de Féerie :
Dedens un riche char qui tout de feu sembloit
Fist eslever Ogier et si le ravissoit
Et ne seust qu'il devint l'abbé qui la estoit ;
Ensement fu ravi en Faerie tout droit.
Qui va a saint Pharon la tombe d'Ogier voit
Ou bien la cuidoit mètre Tabé, quant mort seroit,
1. Vers cités par Adrien de Longpérier, dans le Journal des savants, 18~6, p. 233.
Et Couriain son espee, de quoy Oger frappoii Sur les félons payens ens ou temps qu'il regnok ,#
Ce n'est point par accident que les poètes font allusion à saint Ogier de Meaux : ils ont pris à son sanctuaire de Meaux plus d'une donnée de leurs romans.
Ils lui ont pris d'abord le personnage de Benoît. Benoît est, dans tous nos romans, l'écuyer d'Ogier; il est inséparable d'Ogier, comme Pylade l'est d'Oreste, comme Gorvenal l'est de Tristan. Benoît n'est guère un nom de laïc, mais plutôt un nom de religion* 2 . Le Benedictus que Ton vénérait à Meaux était sans doute un personnage réel, à moins qu'on ne veuille mettre en doute que ÏOthgerus de Meaux soit lui-même un personnage réel. Il faut donc que le premier jongleur qui a introduit Benoît dans une chanson de geste ait visité l'église de Saint-Faron 3 .