Vers cités par Fr. Michel, Charlernagne, p. LI
2. On voit par la Table des noms propres contenus dans les chansons de geste qu'il n'y a pas dans nos romans de second personnage de ce nom. J'ai regardé aux tables des trente premiers volumes du Recueil des historiens des Gaules, des quinze premiers volumes des Monumenta Germanise, des quatre premiers volumes de l 1 Histoire de Languedoc, etc. La rareté des Benoît y fait contraste avec le grand nombre des Berengier et des Bernart, leurs voisins selon l'ordre alphabétique. Les personnages de ce nom sont des papes, ou des évêques, ou des abbés et des moines : le fondateur dWniane, Witiza, prend en religion le nom de Benoît; de même Axibert, fils du comte Raimond de Toulouse. Les deux plus anciens laïcs de ce nom que j'aie rencontrés sont un Benoit, vicomte de Toulouse au commencement du x e siècle, et un Benoît, préfet de la ville de Rome en 1088.
3. Voir, dans le même sens, les remarques de M. Voretzsch, ouvr. cité, p. 62.
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Un épisode de la Chevalerie Ogier manifeste fort bien l'alliance des jongleurs et des moines de Meaux. Comme le Sarrasin Brehus ravage la France et que Charlemagne est fort en peine de se débarrasser de lui, intervient dans notre roman un personnage rare, un abbé belliqueux, qui offre de mener tous ses moines en croisade pour secourir la France, un abbé généreux, qui offre tous ses trésors. Or, c'est l'abbé de Saint- Faron de Meaux. Il tient ce discours aux messagers de Charlemagne :
10600 Dites Kallon, mon seignor droiturier, Chaiens avons un trésor si très fier Ne le menroient cent mul et troi somier; Il l'ara tôt, se il en a mestier; S'en doint asseis as vaillans soldoiers, As dus, as contes, as vaillans chevaliers, Et as serjans et as arbalestiers.
As saietaires et as gentieus archiers...
10616 De no trésor, mentir ae vos en quier, Tenroit il s'ost demi an tôt entier.
Et si li dites, a celer nel vos quier, S'il a d'aïde besoigne ne mestier, Se trop l'apriessent la gent a Taversier, Li fel Brehus cui Deus doinst encombrier, Face mander tos les moignes cloistriers, Et les canoines, les prestres provendiers ; Tost en ara assanlé cent milliers.
Grant sont et fort, vertuous et legier.
Adont verres païens martiriier Ki la loi Dieu voelent si abaissier.
Jou et mi moigne irons el front premier, L'auberc vestu, lacié Telme d'achier Et chaint le brant au puing d'or entaillié Et bien monté sor les corans destriers.
Chaiens n'a moigne, bien le puis tesmoignier,
Qui ne soit filx a gentil chevalier :
Filx de vilain n'estra mes mes cloistriers.
Por son seignor se doit on travillier
Et la loi Dieu lever et essauchier. »
Ht dist dus Namles : « Jhesus li droituriers
Gart tel abé, car molt fet a proisier! »
Cet éloge épique des moines de Saint-Faron n est-il point parti de Saint-Faron? N'est-il pas l'œuvre d'un poète qui avait ses raisons de se faire bien venir des moines de ce monastère? Les chansons de geste, va-t-on répétant, ont été composées principalement pour la « classe guerrière », s'adressent principalement au monde seigneurial : s'il en fut ainsi, pourquoi ne trouvet-on jamais, dans une chanson de geste de la bonne époque, comme on en trouve dans les romans courtois, chez Chrétien de Troyes, par exemple, la mention d'un haut seigneur qui aurait protégé le poète, encouragé son entreprise ? Pourquoi les jongleurs de geste, s'ils s'adressent de préférence à un public aristocratique, n'ont-ils jamais employé ce genre de flatterie, connu depuis le temps de Pindare, qui aurait consisté à rattacher à la lignée de Renaut de Montauban, ou de Girard de Roussillon, ou d'Ogier, telle ou telle des familles illustres du xu c et du xm e siècle? Mais l'auteur de la Chevalerie Ogier semble avoir eu un Mécène, et ce fut un abbé de l'ordre de Saint-Benoît.
Voici de quelle façon bizarre il introduit dans son roman les moines de Saint-Faron. On se rappelle qu'Ogier, fait prisonnier par Turpin, a été enfermé par le bon archevêque à Reims ; et, pour le dire en passant, sa prison est la Porte Martre, qui est une des portes
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romaines de Reims ; de même la scène où un ange arrête le bras d'Ogier prêt à frapper Chariot était localisée (au témoignage du roman <¥Huon de Bordeaux) « el mont d'Araine », c'est-à-dire dans les arènes romaines de Reims. Ici, comme à Libarna, comme au palais Galiene de Bordeaux, etc., les vénérables ruines romaines ont abrité les légendes carolingiennes, quand elles ne les ont pas suscitées ! ... Or donc, Ogier est enfermé en Porte Martre, quand Charlemagne lui demande de sortir de prison pour combattre Bréhus. Ogier veut bien, mais il exige qu'on lui rende son cher compagnon de guerre, Broiefort, son cheval. Qu'est devenu Broiefort? Personne ne sait plus ; sans doute, il est mort, dit Turpin. Ogier se lamente, puis se résigne ; il consent à prendre un autre cheval ; mais celui qu'on lui présente, aussitôt qu'il y monte, fléchit sous le poids et tombe. Ainsi des destriers les plus illustres de l'armée : pas un ne peut porter le gigantesque Ogier. Par bonheur, un chanoine se rappelle que Turpin, il y a sept ans, a fait présent de Broiefort à un abbé ; et quel abbé ?
10520 « De Miaus estoit, siotnon Baudewin; Bien sai qu'il ot le destrier vo cosin ; Tôt droit a Miaus l'en mena, par saint Prin.
■L'autr ier i fui devant la Saint Martin :
A Saint Faron m'en alai un matin Proier a Deu qu'il m'otroit bone fin.
i. Voyez sur le Mont d'Araine, sur la porte Martre (Porta Martis) ou Chartre (Porta Carceris), et sur la popularité d'Ogier le Danois à Reims l'ingénieux mémoire de M. L. Demaison, Les portes antiques de Reims et la captivité d'Ogier dans les Travaux de V Académie de Reims, t. LXV, 1881.
Encore i vi le destrier auferin ; A télés iert a car corne ronchin Ou il traioit le quarrel marberin. »
Nairaes de Bavière va donc en message à Saint-Faron, et expose le besoin de Charlemagne à l'abbé, qui fait la magnanime réponse que Ton sait. On retrouve Broiefort, mais en piteux état : les flancs pelés et écorchés, la queue tondue, attelé à une charrette chargée de chaux et de moellons :
10556 Tel fais amainede cauch et de moilon Ne le traïssent quatre destrier gascon.
On amène Broiefort à Reims; à la vue d'Ogier, il lui fait fête :
10702 Fronque et hennit, si a du pie graté ; Encontre tiere est couciés et posés Devant Ogier par grant humilité :
Li dus le voit, si Ten prist grant pité :
S'il ne plorast, li cuers li fust crevés.
Pourquoi Broiefort est-il retrouvé dans un monastère plutôt que chez un vavasseur ou un vilain? Si Ton se rappelle que le récit du vieux guerrier qui retrouve son cheval est rapporté ailleurs de Waltharius d'Aquitaine et ailleurs de Guillaume d'Orange, c'est-à-dire de guerriers retirés dans un monastère, on en vient à la supposition que, dans une version plus ancienne de l'histoire d'Ogier, Ogier n'était pas prisonnier à Reims, mais moine à Saint- Faron. D'autre part, pourquoi Broiefort traîne-t-il des charrettes pleines de chaux, de moellons et de blocs de marbre, plutôt que de tirer une charrue, par exemple, ou
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de tourner une meule? Ne serait-ce pas que, dans quelque forme de la légende, Ogier et Broiefort travaillaient à embellirle moutierde saint Faron, comme Renaut deMontauban se fait l'ouvrier de saint Pierre à Cologne, comme Girard et Berthe portent du sable à Vézelay pour la gloire de Madeleine, comme Guillaume construit le pont sur le Verdus?
Ce ne sont pas des conjectures, ce sont les données d'un récit du De naturis rerum d'Alexandre Neckam. Ce clerc anglais qui enseigna à Paris, aux écoles du Petit-Pont, de 1180 à 1186, a pu de ses yeux voir à .cette époque, à Saint- Faron, le mausolée d'Ogier : en tout cas, il fait quelque part allusion à son tombeau 1 . Dans son De naturis rerum, il consacre un chapitre à l'esprit des bêtes -. Après certaines fables sur les chevaux illustres, prises aux Géorgiques, à la Pharsale, etc., il en vient au cheval d'Ogier :
« A la mort de l'invincible Charlemagne, il plut à Ogier le Danois, chevalier très hardi et très preux, et guerrier (primipilus) de Charles, de passera un genre de vie meilleur et plus sûr. Il se retire dans le monastère de Saint- Faron à Meaux
1. Dans son poème De laudibus divinae sapientiae (éd., procurée par Wright, des œuvres d'Alexandre Neckam, dans la Collection du Maître des Rôles, 1863, p. 455) :
Dum bona pauperibus, superis impendit honorem, Datmeldiis Meldis, laeU, mode s ta, placens.
Militiae Caroli docti ducis atque potentis Ogeri Daci, corpus honoratum.
Voir sur Alexandre Neckam et Ogier le travail de M. Voretzsch . et tant d'autres écrits relatifs à Ogier : car je ne traite guère en cette étude que de faits connus ; je me borne à insister sur certains d'entre eux, qui ont, à mon sens, une valeur considérable.