RAOUL DE CAMBRAI
II. La théorie traditionnelle de l'origine de cette légende — 1. Prétendu archaïsme des données du poème. — 2. Bertolai. — 3. L'élément historique.
III. Essai d'une interprétation nouvelle. — Raoul de Ca/nbrai et l'église de Saint-Géri. — 2. L'abbaye d'Origny- Sainte-Benoîte. — 3. Les abbayes de Waulsort, Hom-
BLIERES, SaINT-MiCHEL-EN-ThIÉRACHE, BuCILLY.
Le poème de Raoul de Cambrai* ne nous est parvenu, comme tant d'autres chansons de geste, que sous une forme rajeunie, de la fin du xn e siècle 2 . La forme pri-
1. Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et À. Longnon, Paris, 1882* iii-8° (Publications de la Société des anciens textes français). Voyez Timportante étude de G. Paris dans son mémoire intitulé : Publications de la Société des anciens textes français (Journal des Savants, 1886, p. 539-550; tir. à part, Impr. nationale, 1887, p. 35-49). Depuis 18^6, il n'a paru aucun travail qui soit spécialement consacré à Raoul de Cambrai; les critiques qui ont eu à parler, en passant, de ce poème, se sont tous fondés sur les belles recherches de MM. Meyer, Longnon et Paris.
2. P. Meyer et Longnon, Introduction, p. lxx. — Raoul de Cambrai compte, dans le manuscrit unique qui nous Ta conservé, 8.726 versde dix syllabes : les 5.555 premiers vers sont en tirades rimé es, le reste en tirades assonancées. Ce n'est pas seulement le système de versification qui change si l'on passe de la première partie à la seconde, c'est le ton, l'esprit même de la chanson, qui commence en épopée et qui tourne ensuite au roman d'aventures. Sans choisir entre les deux hypothèses formées Tune par
mitive était-elle plus ancienne de quelques années, seulement de vingt-cinq ans, par exemple, ou de cinquante? — Non, ont répondu les critiques ; mais de près de deux siècles et demi. Le sujet de ce roman est tiré d'événements historiques de Tan 943 : c'est à cette date, ou peu après, que l'original fut composé ; il eut pour auteur et pour premier public les témoins et les acteurs mêmes de ces événements. — C'est la seule opinion qui ait été exprimée jusqu'ici. Est-on tenu de l'accepter?
Pour la clarté de la discussion qui va suivre, il est nécessaire de résumer d'abord la chanson de geste.
Raoul Taillefer, comte de Cambrai, est mort laissant enceinte sa femme Aalais, sœur du roi Louis ; bientôt elle met au monde un fils, qu'elle nomme Raoul, comme son père. Quand l'enfant a déjà trois ans, le roi Louis, voulant récompenser de son service un de ses hommes, le Manceau Giboin, décide que sa sœur Aalais se remariera avec ce Giboin, qu'il investit par le gant du fief de Cambrésis. 11 spécifie toutefois que Giboin n'en aura que temporairement la garde : il tiendra la terre jusqu'à ce que l'enfant Raoul ait grandi; quand Raoul sera d'âge, il reprendra le fief paternel.
Mais la veuve se refuse au mariage qui lui est con-
M. P. Meyer, l'autre par M. G. Paris, pour expliquer ce fait anormal que la partie rimée est, pour le fond du récit, plus ancienne que la partie assonancée, je reconnais avec eux que la deuxième partie est postiche, et je la négligerai.
seillé : plutôt que de « laisser le mâtin prendre la place du lévrier », elle choisit de vieillir dans le veuvage, gardant sa colère. Le roi Louis passe outre : le Manceau Giboin entre en possession du fief ; Aalais reste pourtant à Cambrai et l'orphelin désh'érité grandit entre sa mère et son oncle, Guerri le Sor, comte d'Arras : excité par eux, le jour où il pourra revêtir le haubert, il réclamera la terre paternelle 1 .
Les années ont passé, et ce jour approche. Raoul est conduit à la cour du roi Louis par son oncle, le vieux Guerri. Le roi l'accueille avec honneur, l'arme chevalier. Puis une « grant pièce » de temps s'écoule, que Raoul passe paisiblement à la cour, entouré d'une mesnie toujours accrue de jeunes hommes qui viennent à lui pour le servir : car il est en faveur, et le roi a fait de lui son sénéchal et son gonfalonnier. Un jour de Pentecôte -, Guerri le Sor juge que le temps est venu : il se présente seul devant le roi Louis et le requiert de rendre à Raoul la terre de Gambrésis. Le roi le rebute : Guerri s'en va
1. « Rien n'est moins clair dans le poème que cet exposé. Aalais est sœur de Louis... et en même temps elle appartient au lignage de Lavardin, et c'est à ce titre qu'elle possède le Cajnbrésis. Giboin semble, à plusieurs reprises, être mis en possession du Gambrésis, et cependant Raoul est évidemment maître à Cambrai. Avail-il la ville et Giboin le pays? Guerri menace beaucoup Giboin et ne fait rien contre lui, etc. Il est visible que le remanieur ne comprenait pas grand'chose à tout cela » (G. Paris).
2. Le jour de Pâques qui précède, les jeunes bacheliers qui entourent Raoul ont tué dans une échauffourée, à Saint-Denis, les deux fils du marquis Ernaut de Douai. L'épisode est obscurément raconté : il est dit seulement que les « barons du pays » ont attribué ce double meurtre (on ne voit pas pourquoi) à Raoul, qui en sera plus tard cruellement châtié par Ernaut de Douai.
J. Bbdibr. — Les légendes épiques,, l. II. 21
trouver Raoul qui, ne sachant rien de la tentative de son oncle, jouait tranquillement aux échecs. Guerri le saisit par le bras si rudement qu'il lui déchire sa pelisse : « Mauvais ribaud, lui dit-il, tu joues en paix et tu n'as pas assez de teVre à toi pour y faire brouter un cheval ! »
665 Raous Toi, desor ses pies sailli ; Si haut parole que li palais frémi :
« Qui la me tout? Trop le taing a hardi ! »
Guerris respont : « Ja te sera gehi :
Li rois meïsmes, bien te tient a honni. »
Raoul, suivi de deux de ses chevaliers, et Guerri s'en vont trouver le roi. A son tour Raoul réclame le fief qui avait été celui de son père. Louis refuse encore : ce qui est fait est fait. Pourtant il offre un accommodement : que son neveu prenne patience un peu; un jour ou l'autre un comte mourra ; quel qu'il soit, le roi donnera son fief à Raoul. On apporte les reliques des saints; Louis jure sur elles cette convention ; en présence de toute sa cour, il donne à Raoul quarante otages pour la garantir.
A un an et quinze jours de là, comme Raoul était retourné en Cambrésis, le comte Herbert de Vermandois mourut. Raoul et le vieux Guerri courent à Paris à franc étrier et réclament au roi la terre du mort. Mais Herbert de Vermandois a laissé quatre fils déjà hommes faits : comment les dépouiller du fief paternel ? Le roi supplie Raoul de renoncer à sa prétention : qu'il laisse en paix les fils d'Herbert ! Une autre fois, en une autre occasion plus favorable, il sera pourvu d'un fief. Mais Raoul s'en tient aux termes du pacte juré naguère : le
roi lui a promis le fief du premier comte qui mourrait « entre Loire et Rhin » ; Herbert de Vermandois est ce comte ; que le roi l'investisse donc de ce fief! — « Soit, répond Louis, je te le donne, mais à une condition, c'est que tu le conquerras toi-même. Les fils d'Herbert sont puissants; prends leur terre, si tu peux, mais sans mon aide. »
909 Et distRaous : « Et je mieus nedèmant. »
Il rentre k Cambrai, décidé à envahir le Vermandois. Il dit son dessein à sa mère Aalais. Aalais, fidèle à ellemême, et qui se souvient d'avoir souffert lorsque son fils fut dépouillé, supplie Raoul de ne pas dépouiller, à son tour, des orphelins : « Beau fils, lui dit-elle, ton père et le comte Herbert furent toujours amis; n'attaque pas leurs fils » :
1001 « Biaus fius Haous », dist Aalais la bêle, « Je te norri del lait de ma ma mêle ; Por quoi me fais dolor soz ma forcele ?
Qui te dona Perone et Peronele Et Ham et Roie et le bore de Neele Ravesti toi, biaus fius, de mort no vêle... »
Mais Raoul jure, par le Dieu qui naquit d'une Vierge, qu'il conquerra cette terre :
1015 Ainz qu'il le lait en iert traite boele Et de maint chief espandue cervele.
En plusieurs laisses dont la monotonie est belle, la mère de Raoul reprend et prolonge sa prière obstinée : que son fils renonce à cette guerre impie ! D'ailleurs,
les fils d'Herbert sont plus forts que lui ; lui, il ne peut pas compter sur ses vassaux de PArrouaise, qui sont lâches... Mais Raoul la renvoie à ses chambres :
1 100 « Je le taing por lanier,
Le gentil homme, quant il doit tornoier, A gentil dame quant se va consellier !
Dedens vos chambres vos alez aasier ; Beveiz puison por vo pance encraissier, Et si pensez de boivreetde mengier, , Car d'autre chose ne devez mais plaidier ! »
Alors, ayant épuisé toutes les formes de la supplication, Aalais maudit son fils : « Puisque tu veux revendiquer une terre où jamais ton père ne prit un denier, et puisque tu ne veux pas y renoncer pour l'amour de moi, que le Dieu qui doit juger toute créature ne te ramène pas ici sain et sauf :
1132 «Cil Damerdieus qui tout a ajugier
Ne t'en ramaint sain ne sauf ne entier! »
Elle a dit. L'exécrable parole une fois lancée ne peut plus être reprise : par une conception semblable à celle des mythes grecs 1 , la malédiction prend forme et vie au sortir des lèvres maternelles :
1 134 Parcel maldit ot il tel destorbier
Com vos orrez, de la teste trenchier.
De même que la malédiction proférée par Œdipe ou par Clytemnestre devient une divinité méchante et implacable et qui lance vers des destinées criminelles les