Histoire de la littérature française, p
3. De même, le vieux moine Guillaume d'Orange dans le Montage écoule un valet chanter sa propre histoire :
« Volés oïr de dant Thibaut l'Escler Et de Guillelme, le marchis au cort nés, Si com il prist Orenge la cité ? »
aurait vraiment dit, au début de la bataille, « que chanson en feroit », et il a tenu parole. Mais tournez quelques pages du roman qui nous l'apprend. Cinq ans après, donc en 948, le neveu de Raoul de Cambrai, Gautier, vient à l'improviste attaquer les fils d'Herbert; ils sont tout émus de cette agression, et Bernier les réconforte en ces termes :
414J « Soies preudoume et bon combateour :
Chascun remembre de son bon ancessour!
Je nel volroie por une grant valour Povre chançon en fust par jogleour. >
Puisque nous tenons pour véridique le passage relatif à Bertolai, il faut attacher le même crédit à celui-ci, qui est de la même main. Et comment l'interpréter, sinon en admettant que les fils d'Herbert ont été satisfaits en 943 du poème de Bertolai ; mais, en 948, la guerre reprenant, ils craignent d'avoir une « mauvaise presse » et que le poème de Bertolai, en sa seconde édition, devienne une « povre chançon ». Les deux passages sont liés. Ne pourrait-on pas les interpréter tous deux comme un développement du thème de la Chanson de Roland, qui est un lieu commun de nos chansons de geste :
Maie chançon de nos dite ne seit !
Ce qu'on m'accordera, du moins j'ose l'espérer, c'est que les vers qui nomment Bertolai n'ont aucune autorité par eux-mêmes. Ils méritent tout juste la même créance que les passages, souvent si précis, où les jongleurs attribuent la première rédaction de leurs contes bleus à un moine de telle abbaye. Le jongleur qui rima les
Enfances Guillaume affirme que le véritable auteur de ce poème fut un moine de Saint-Denis en France :
Cil nos en a les vers renovelés,
Qui ont el rôle plus de cent ans esté.
Ce moine-trouvère ressemble au soldat-trouvère Bertolai. Si nous devons croire à l'existence de ce moine et de ce soldat, ce n'est pas sur le dire et sur la foi des jongleurs; dans chaque cas, c'est l'examen de chaque poème qui doit confirmer ou infirmer leur témoignage. L'auteur du roman d'Hclyas assure que son poème est «fondé sur une histoire dictée par la princesse sarrasine Orable :
En escript la fist mètre la bone dame Orable Qui molt fu preus et sage et courtoise et amable Dedenz les murs d'Orenge, la grant cité mirable.
L'auteur du Grand Saint-Graal affirme que Jésus-Christ écrivit de sa main la première version de cet ouvrage dans un « livret » qu'il donna à un pieux ermite. Pourquoi douter que la belle Orable et Jésus-Christ aient composé ces livres, si nous croyons à la version de Bertolai? C'est, dira-t-on avec raison, qu'Helyaset le Saint- Graal sont de pures fables, tandis que Raoul de Cambrai est un roman historique. Cela revient à dire que la mention de Bertolai par un jongleur du xn e siècle n'a par elle-même aucune valeur ; elle n'en prend que si l'on considère « l'élément historique » de Raoul de Cambrai. Est-il vrai que les données historiques de ce roman ' soient si précises que seul un contemporain et un témoin oculaire des événements ait pu les recueillir et les trans- J. Bédibr. — Les légendes épiques, t. IL 23
mettre? Si oui, nous appellerons volontiers ce contemporain Bertolai de Laon. Tout le problème est là ; nous en venons à l'étudier.