L'élément historique
Il n'y a pas, dans notre vieille poésie, une seule chanson de geste qui contienne autant de traits historiques que Raoul de Cambrai.
Le chroniqueur Flodoard, qui rédigeait ses Annales au jour le jour et au fur et à mesure des événements, y écrivit ces quatre lignes :
« En Tan 943 mourut le comte Herbert, que ses fils enterrèrent à Saint-Quentin; puis, ayant appris que Raoul, fils de Raoul de Gouy [Rodulfus de Gaugiaco), venait pour envahir les domaines de leur père, ils l'attaquèrent et le tuèrent. Cette nouvelle affligea fort le roi Louis. »
Les plus anciens historiens, pour peu qu'ils connussent quelque chose de la légende de Raoul de Cambrai, Font rapprochée de ce texte : presque tous { ont reconnu dans le Gaugiacum du chroniqueur Gouy-en-Arrouaise et identifié le Raoul épique au Raoul tué par les fils d'Herbert en 943. Ces quatre lignes de Flodoard sont en effet comme un sommaire de la chanson de geste.
1. Voy., par exemple, le Recueil des historiens delà France, t.IX, p. 66 ; VArt de vérifier les dates, t. II, p. 703 ; Gomarl, Essai sur Vhistoiredela ville de Ribemont (1869), p. 31 ; Karl von Kalckstein, Geschichte des franzôsischen Kônigsthums unter den ersten Capetingern, Leipzig (1877), p. 239-240, etc.
A ce rapprochement fondamental, la riche et impeccable érudition de M. Auguste Longnon en a ajouté bien d'autres. Voici, d'après son beau travail, la liste des faits et des personnages historiques connus par le poète du xn e siècle :
4° Ce poète sait que le père de son héros Raoul s'appelait aussi Raoul : c'est le Raoul de Gouy de Flodoard, mort en 926.
2° Il sait qu'Herbert de Vermandois laissa à sa mort quatre fils adultes 1 .
3° Il sait les noms de deux de ces fils : Eudes, qu'il appelle Wedon de Roye, Herbert, qu'il appelle Herbert d'Hirson.
4° Il fait combattre dans l'armée des fils d'Herbert deux personnages qui ont pu, en effet, prendre part à la guerre de 943, Ernaut de Douai et Bernard de Rethel, tous deux mentionnés à plusieurs reprises par Flodoard,
5° Ces divers traits et personnages historiques nous sont connus par les Annales de Flodoard. Le poète introduit en outre deux personnages dont Flodoard n'a point parlé : c'est d'abord Aalais, la mère de Raoul de Cambrai; nous savons, non par des sources narratives, mais par des sources diplomatiques, que cette Aalais a réellement existé. Le poète dit qu'elle était une sœur dp roi Louis et que son fils Raoul est né après la mort de son mari : « Ces circonstances, » écrit M. Longnon, « sont loin d'être invraisemblables. »
1. « Cinq en réalité; mais le troisième d'entre eux, Hugues, ne dut point prendre part à la lutte, car il occupait le siège archiépiscopal de Reims » (Longnon, p. xxx).
6° Enfin le poète appelle l'un des quatre fils d'Herbert Ybert de Ribemont, et il fait de cet Ybert le père de Bernier. Aucun des fils d'Herbert n'a porté ce nom ; mais de nombreuses chartes nous font connaître un Eilbertas ou Egilbertus « qui était assurément l'un des plus riches vassaux d'Herbert de Vermandois..., et rien n'empêche de croire que le château de Ribemont, situé sur la rive gauche de l'Oise, à une lieue et demie de l'abbaye d'Origny, incendiée par Raoul de Cambrai, ne fût réellement le chef-lieu de son fief 1 . »
1. Longnon, p. xxv. M. Longnon tient aussi pour un personnage historique Guerri le Sor, d'Arras ou de Chimay. Comme preuve unique, il invoque (p. xxiv) ce début de l'histoire des seigneurs d'Avesnes insérée par Baudouin d'Avesnes (-J* 1289) dans son recueil de généalogies : « Werris li sorsfu sires de Leuzeet sougist a lui aucunes terres entour. . . Li quarz hoirs après lui fut sires de Leuze et d'Avesnes et ot non Weris a la barbe. . . Quant il fut morz, Tieriz ses filz tint la terre. . . Adonc avoit chanonnes a Liessies, mais cis Thierris les en osta et y mist moines noirs. » Où Baudouin d'Avesnes a-t-il pris le nom de Guerri le Sor ? Sans doute, dit M. Longnon, dans une « tradition de famille ». Si en effet on se reporte, comme y invite l'éditeur de Baudouin (Mon. Germ. hist., SS. y t. XXV, p. 427), à la Chronique de Liessies (Mon. Germ. hist., SS., t. XIV, p. 487), on y voit que Baudouin d'Avesnes n'a fait que traduire quelques lignes de cette chronique, laquelle fut composée en 1204-1205. Or, l'auteur de la Chronique de Liessies (près Avesnes), qui retrace l'histoire de la fondation de cette abbaye par Thierry en 1095, dit qu'il n'a point de documents sur l'origine de ce personnage et qu'il se borne à rapporter « quod a pluribus curialibus per Hainau refertur ». Il faut admirer ces curiales du commencement du xm e siècle qui ignorent le nom du grand-père de Thierry, celui de son bisaïeul et celui de son trisaïeul, mais qui, à deux siècles et demi de distance, se rappellent le nom de son quadrisaïeul (Guerri) et son surnom (le Sor), nom et surnom qui se trouvent , comme par hasard, être le nom et le surnom portés par l'un des héros d'une
Ces diverses notions historiques, relatives à Tan 943, comment, vers 1180, le poète de Raoul de Cambrai les possédait-il ?
Supposé (ce qui n'est pas le cas) qu'elles se retrouvent toutes dans les Annales de Flodoard, peut-on imaginer qu'il les ait prises là, et que, cherchant un beau sujet de roman, il l'ait tiré de ces quatre lignes de Flodoard, comme Racine a tiré Bérénice de quatre lignes de Suétone? Qui le dirait prendrait par là même son brevet de béotisme. Cette phrase de Flodoard est perdue dans un fatras et un tohu-bohu de faits de guerre et de politique, et rien n'est mieux fait que ces Annales confuses pour rebuter un poète. Si l'on voulait supposer sans absurdité que la légende de Raoul de Cambrai procède de l'utilisation de Flodoard et d'autres sources latines, il faudrait nous montrer, au lieu et place des jongleurs presque illettrés du xii° siècle, des clercs habiles à lire les chroniques et les chartes et qui aient eu des raisons particulières de s'intéresser à Raoul, à Herbert, à Ybert de Ribemont et aux autres. Et sans doute, dira-t-on, l'entreprise serait malaisée.
Le plus simple est donc, semble-t-il, de s'en tenir à l'autre hypothèse, la seule qui ait été proposée jusqu'ici : les traits historiques donnés par le poème que nous avons étaient groupés déjà dans un poème composé au lendemain des événements de 943 par un premier auteur qu'il ne coûte rien d'appeler Bertolai de Laon.
Cette explication semble nécessaire. Je voudrais pourchanson de geste célèbre alors dans la région. — M. Ph. Lauer (Louis IV (T Outre-Mer y p. 214, n. 3) propose comme prototype de Guerri le Sor un autre personnage.
tant montrer qu'elle ne va pas sans quelques difficultés.
Qu'était-ce au juste que ce poème du X e siècle? M. Auguste Longnon s'en tait ; « La chanson de Bertolai a pu et dû éprouver bien des altérations ; mais il n'y a place ici que pour des conjectures, puisque l'état primitif du poème nous est absolument inconnu 1 . » Pourtant, cette « conjecture » que Raoul de Cambrai a été composé d'abord en 943 porte en elle-même, qu'on le veuille ou non, certaines autres conjectures de moindre volée. « Il est fort difficile », dit G. Paris, « de se représenter ce que pouvait être la chanson primitive 2 . » Il est vrai : mais il n'est pas difficile de se représenter ce qu'elle ne pouvait pas être, je veux dire il est aisé de dresser une liste des traits du poème conservé qui ne peuvent pas avoir été introduits dans l'histoire de Raoul de Cambrai par un « témoin oculaire ».
« Conçue au lieu même de la bataille, destinée à être entendue par ceux mêmes qui y avaient pris part 3 », il est clair que la chanson primitive était généralement véridique. Or, le remaniement de ce poème si chargé de réalité n'est plus, comme on le constatera, qu'un tissu baroque de coq-à-1'âne historiques. — Ce sont les altérations fatales de l'histoire par la légende. — J'entends bien ; il est utile pourtant d'apprécier ici, pour la première fois, la gravité de ces altérations.
D'abord, il se peut que, en Tannée 943, les hommes du Cambrésis ne se soient point battus contre ceux du Vermandois et que notre roman ne soit rien qu'un roman.