‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 136 sur 161 · Pas-de-Calais, arr. d'Arras, cant. de Vitry-en- Artois · texte numérisé non relu

Pas-de-Calais, arr. d'Arras, cant. de Vitry-en- Artois

3. Bruxelles, 1902, t. I, p. 55 et suiv., et t. II, p. 45 et suiv.

4. « Hugo filius Rotberti pactum securitatis accepit a Nordmannis, terra filiorum Balduini. Rodulfi quoque de Gaugeio atque Hilgaudi extra securitatem relicta » (Annales de Flodoard ', éd. Ph. Lauer, p. 32).

Ponthieu), — et la terre de Raoul de Gouy : si par cette dernière expression il fallait entendre le Cambrésis, on devrait supposer que Hugues disposait de quelque autorité dans ce comté lotharingien ; mais de plus on se heurterait à cette difficulté que le comte de Cambrésis était alors incontestablement Isaac, et qu'il n'y avait donc aucun motif de parler de la terre de Raoul de Gouy. D'ailleurs, les Normands ne menaçaient pas alors le Cambrésis. Flodoard, qui fait de cette invasion un récit très circonstancié, ne parle pas du territoire de Cambrai ! . »

Si la thèse de M. Vanderkindere est vraie, Raoul de Cambrai est un mythe. Mais est-elle vraie ? Je n'ai pas de compétence pour en décider. Si j'étais sûr quelle est fondée, la présente étude serait vite achevée. Au témoignage de Flodoard, les fils d'Herbert tuèrent en

1. Je laisse décote les autres considérations de M. Vanderkindere, l'histoire qu'il tâche de reconstituer des comtes d'Ostrevant, etc. Je ne suis pas en état d'apprécier ces combinaisons qui, en quelques endroits, me sont suspectes (par exemple, M. Vanderkindere allègue un texte sans autorité d'Aubri de Trois- Fontaines, SS., t. XXIII, p. 763 ; ailleurs, t. II, p. 48 etsuiv., il dit que le poète Bertolai de Laon s'est inspiré de la Chronique de Waulsort, qu'il date, — en le vieillissant trop d'ailleurs, — de la fin du xi e siècle : mais Bertolai de Laon, s'il a existé, a vécu au x*). Je m'en tiens à son raisonnement fondamental, ci-dessus rapporté. Des trois arguments proposés, celui-ci du moins me semble résistant : si Flodoard désigne le Cambrésis, comment l'appelle-t-il la terre de Raoul de Gouy et, non la terre d'Isaac ? Supposé qu'un Raoul de Gouy ait alors possédé un petit territoire, l'Arrouaise, limitrophe du Cambrésis ou enclavé dans le Cambrésis, n'est-il pas bizarre que, dans le texte de Flodoard et dans le traité conclu par Hugues, ce pays minuscule ait été mentionné auprès de ces vasles régions, la Flandre et le Ponthieu ?

943 un Raoul qui n'avait rien à faire avec Cambrai ; selon la légende, les fils d'Herbert tuèrent Raoul de Cambrai : la légende procéderait donc d'une fausse interprétation du texte de Flodoard. Il me suffirait de montrer, — comme je le ferai bientôt, — qu'au xn e siècle, les clercs d'une certaine église de Cambrai pouvaient s'intéresser à un certain Raoul connu dans leur église, et qu'ils se représentaient comme un ancien comte de Cambrai. L'un d'eux, lisant Flodoard, y rencontre un Raoul de Gouy ; quel Gouy, sinon celui qu'il connaît à quelques lieues de sa ville de Cambrai, Gouyen-Arrouaise ? Il identifie par l'erreur la plus facile et la plus commune le Raoul de son église avec le Raoul dont Flodoard racontait la mort tragique : et la légende de Raoul de Cambrai sort d'un contre-sens *.

Mais si la thèse de M. Vanderkindere est fragile et si quelque historien la réfute un jour, je ne voudrais pas que mon étude fût compromise du même coup. Je renonce donc à faire état de Gouy-en-Ostrevant. Je ne retiens rien de la thèse de M. Vanderkindere et je ne fonde rien sur elle. J'admettrai dans ce qui va suivre que le Raoul de Flodoard, comme celui de la chanson de geste, a bien vécu en Arrouaise, donc en Cçunbrésis.

En cette hypothèse, il reste que Raoul n'était pas, comme le prétend la chanson de geste, comte de Cambrai. En 943, le comte de Cambrai s'appelait Isaac : il n'y a nul doute à cet égard. Tous les historiens de

1. On comprendrait dès lors que l'auteur du roman de Raoul de Cambrai mentionne plusieurs fois l'Arrouaise : puisque ce serait le nom de Gouy-en-Arrouaise qui aurait provoqué le contresens et toute la légende.

Cambrai, M. Reinecke { et M. Vanderkindere " 2 entre autres, savent retracer la longue histoire dlsaac, d'après Flodoard et d'après des chartes et diplômes nombreux : documents de 916, 921, 924, 939, 941, 946, 947, 948. Ils le peignent sous les traits d'un vassal fidèle de Charles le Simple, puis de Louis d'Outre-Mer, qui posséda sans interruption le comté de Cambrai pendant une trentaine d'années et jusqu'à sa mort, survenue sans doute en 948.

Il existait donc en 943 un Isaac, comte de Cambrai ; il n'existait pas de Raoul, comte de Cambrai. Peut-on croire qu'à côté d'Isaac, comte de Cambrai, il y eût un ou plusieurs comtes de Cambrésis et que notre Raoul fût l'un d'eux ? C'est l'hypothèse que forme M. Longnon, tacitement : il ne parle nulle part d'Isaac : mais si, averti, l'on relit son étude, on constate qu'il a senti la difficulté ; parle-t-il du Raoul épique ? il l'appelle Raoul de Cambrai ; du Raoul historique ? il l'appelle Raoul de Cambrésis, ou Raoul, comte en Cambrésis. M. Ph. Lauer, de même, en son livre sur Louis IV d'Outre- Mer 3 . Malheureusement, ils ne possèdent, semble-t-il, sur ces comtés hypothétiques nul témoignage, rien que leurs interprétations 4 des passages de Flodoard où il

1. Geschichle der Stadt Cambrai bis zur Erteilung der « Lex Godefridi » (1227). Marbourg, 1696, Excurs I, Die Laiengrafen von Cambrai, p. 220 et suiv.

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