Ouvr. cité, t. II, p. 52 et suiv
3. M. Lauer parle à plusieurs reprises d'Isaac, comte de Cambrai (p. 41, n. 6, p. 43, n. 4, p. 157, n. 3) ; mais (p. 95Ï de Raoul, comte en Cambrésis.
4. Celle même que M. Vanderkindere conteste, comme on a vu plus haut.
parle de Rodulfus de Gaugiaco. Par contre, l'histoiren de Cambrai, M. Reinecke, semble avoir prouvé qu'Isaac n'était pas seulement comte de Cambrai (Stadtgraf), mais comte de Cambrésis (Gaugraf) x . Où donc pouvait être le domaine du Raoul légendaire ?
Malgré ces doutes, puisque des historiens aussi considérables que MM. Longnon et Lauer croient possible que le Raoul tué en 943 ait été comte en Cambrésis, je le suppose aussi. Je me borne à remarquer qu'en tout état de cause l'action de notre roman apparaît désormais comme irréelle. Le trouvère Bertolai savait, en sa qualité de témoin oculaire, qu'Isaac gouvernait Cambrai depuis trente ans ; que Raoul de Gouy n'y était rien. Comment la chanson de Raoul de Cambrai peut-elle appeler le père de ce personnage celui « qui de Cambrai tint l'onnour » (v. 6), celui « cuifu liges Cambrai » (v. 15) ? Comment fait-elle de Cambrai le fief, la ville forte, la résidence unique de Raoul ? C'est là qu'il convoque et rassemble ses hommes, là qu'on l'ensevelit aux côtés de son père, là que son successeur Gautier (v. 4012, etc.) réside à son tour. C'est « Cambrai ! » qui est le cri d'armes de Guerri le Sor 2 et de Raoul 3 . Surtout la donnée initiale et dominante du roman n'est-elle pas que Cambrai a été repris injustement par le roi Louis à
1. Un comte de Cambrai du ix e siècle, Raoul (858-878), est appelé cornes pagi Cameracensis (Reinecke, p. 23) ; dans une charte où est mentionné le comte Arnoul, probablement fils d'Isaac, il est dit que le Cateau-Cambrésis est situé in pago Cameracensi ac comitatu Arnolfi comitis (Reinecke, p. 223).
Raoul qui veut le reconquérir *? Si Bertolai avait conté une seule de ces scènes, tandis que le vieil Isaac gouvernait en paix sa ville, il eût soulevé la risée de tous.
Pour apprécier certaines autres incohérences du poème, il suffit de se rappeler ces quelques faits de l'histoire de France. Le roi Charles le Simple; emprisonné en 923 par Herbert de Vermandois, meurt en prison à Péronne en 929. Dans les treize ans qui suivent son emprisonnement, de 923 à 936, règne Raoul, duc de Bourgogne. Mais, à la mort de Raoul (14 janvier 936), les grands restaurent la dynastie carolingienne ; ils rappellent d'Angleterre, où il avait été emporté tout enfant par sa mère, le fils exilé de Charles le Simple : c'est Louis IV, surnommé d'Outre-Mer, qu'ils couronnent à Laon le 19 juin 936. Louis IV avait alors seize ans. Cela posé, voici le relevé de quelques-unes des incohérences de notre roman.
1 . Louis IV n'avait en 943 que vingt-trois ans ; la chanson le représente pourtant comme un homme d'âge, presque comme un vieillard. Bertolai devait le peindre sous d'autres traits.
1. Voy. v. 663-664. De certains autres passages, il semble résulter pourtant que le roi a donné au Manceau Giboin tout le Cambrésis, sauf la ville de Cambrai. Il lui dit, parlant de Raou :
127 « Cambrai tenra, nul ne l'en puet veer, Mais l'autre terre te ferai délivrer. »
S'il en est ainsi, l'incohérence de Bertolai est plus visible encore. Son Raoul, au rebours de Raoul deGouy, est comte de Cambrai, non en Cambrésis. Que fait-il d'Isaac, qui était probablement comte de la ville de Cambrai et du Cambrésis, mais incontestablement comte de la ville de Cambrai ?
2. La chanson fait du roi Louis (v. 2519) le parrain de Louis, l'un des quatre fils d'Herbert de Vermandois. Bertolai n'a pu se permettre une telle fantaisie, d'abord parce qu'Herbert n'a pas eu de fils nommé Louis, puis parce que Louis IV, exilé dès l'enfance, n'a pu baptiser aucun des fils de celui qui avait emprisonné son père.
3. Voici qui est plus grave. Louis a dépossédé du Cambrésis son neveu, Raoul, à sa naissance, c'est-à-dire en 926 ! . Venu à 1 âge d'homme, en 943, Raoul, par représailles, exige que le même roi Louis l'investisse du Vermandois : « 11 se met par là», écrit G. Paris, « dans son tort aux yeux du poète et de toute la société féodale. La chanson de Bertolai devait s'étendre sur ces questions encore brûlantes ; elle devait blâmer plus nettement que le poème actuel la conduite du roi 2 . » — Ce n'est pas
1. Puisque son père meurt à cette date, au témoignage de Flodoard. De toute façon, Bertolai le connaissait comme né au plus tard en 926, puisqu'il le voyait commander une armée en 943.
2. P. 45. G. Paris ajoute : « Il devait rattacher cette conduite, ce que le poème actuel ne fait plus, à la haine de Louis IV contre Herbert de Vermandois, ce terrible vassal dans la prison duquel Charles, père de Louis, était mort. » Et à la note : « Le souvenir de cette hostilité de Louis IV s'est maintenu dans la Chronique de Waulsort, où Louis donne à Raoul la terre des fils d'Herbert, reciproca cruçtelitate a genitore puerorum et pat mis se vinculatum reminiscens. Seulement, c'est Louis lui-même qui aurait été mis en prison par Herbert. » G. Paris a fait ici une confusion. La Chronique de Waulsort ne connaît pas le roi Louis. Elle ne mêle à l'histoire de Raoul de Cambrai d'autre roi de France que le roi Charles : elle dit qu'il fut emprisonné en 923 à Péronne par Herbert et que, pour venger cet outrage, Charles, à la mort d'Herbert, lança contre le Vermandois Raoul de Cambrai ; selon la chronologie du chroniqueur, la mort de Raoul de Cambrai doit survenir en 930 ou 935 au plus tard. Ces données sont incon-
seulement invraisemblable, c'est impossible. Ces questions n'étaient pas brûlantes, au temps de Bertolai, mais inexistantes. D'abord, comme nous l'avons vu, si Raoul, à sa naissance, a été dépouillé d'un fief, ce n'était pas du fief de Cambrai ; puis, s'il a été dépouillé d'un fief quelconque en 926, Louis IV n'y était pour rien : comment Taurait-il fait, s'il était alors un enfant de six ans, réfugié outre-mer? — Si ce n'est lui, c'est donc son père, ou bien quelqu'un des siens ? — Pas davantage, puisque son père, Charles le Simple, était alors en prison, et puisque le roi régnant, Raoul, était un ennemi de son père et des siens.
4. La mère de Raoul de Cambrai est donnée dans le poème actuel comme une des sœurs de Louis IV et comme une femme déjà vieille, « vieille et chenue » (v. 1204), « vieille et remasue » (v. 1212). Si Bertolai faisait d'elle une sœur de Louis IV, il ne pouvait la représenter comme une femme vieille et chenue, car la plus âgée des sœurs de Louis IV ne pouvait avoir en 943 que trente-cinq ans 1 .
ciliables avec celles de la chanson de geste. Il faut choisir entre les unes et les autres. Si celles de la Chronique deWauUort représentent la version primitive, c'est donc que Bertolai n'a jamais existé et que l'histoire de Raoul de Cambrai a été combinée à une longue distance des événements par un clerc. Si les données de la chanson de geste représentent la version primitive, Bertolai ne pouvait parler de la captivité de Charles le Simple à Péronne sans que le thème de la spoliation de Raoul enfant par Louis tombât du même coup. Il faut choisir.
1. Charles le Simple (voy. Ph. Lauer, ouvr.cilé, p. 9, n. 4) n'eut de filles que de sa seconde femme, Frédérune, qu'il épousa en 907 avant le mois d'avril.
5. Mais Bertolai pouvait-il dire qu'A a lais était une sœur de Louis IV * ? L'une de ses sœurs s'appelait, en effet, Adelheidis, mais elle était née entre 910 et 913. Pour qu'elle eût, en 943, un fils de dix-sept ans au moins, Raoul de Cambrai, il faudrait qu'elle se fût mariée très jeune, entre douze et quinze ans. Ce n'est pas impossible, comme le dit justement M. Auguste Longnon ; par malheur, le même poète sur la foi duquel nous faisons d'Aalais, mère de Raoul, une sœur de Louis IV, la représente (v. 360S) comme ayant mis au monde, avant Raoul, une fille ; il faudrait donc qu'elle se fût mariée avant l'âge de quinze ou de douze ans. Bien mieux, elle est, en 943, grand'mère d'un enfant de dix ans au moins, Gautier : en admettant que la fille d'Aalais se fût mariée à quinze ans, il faudrait qu'Aalais elle-même se fût mariée âgée de huit ans, si elle est née en 910, de cinq ans, si elle est née en 91 3 2 .
1. (( Ces circonstances, dit M. Longnon (p. xxi), sont loin d'être invraisemblables. Aalais est, en efTet, le nom d'une des nombreuses sœurs de Louis d'Outre-Mer, issues du mariage de Charles le Simple avec la reine Frédérune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date delà mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient été les sujets de son père ; d'autre part, en supposant que Raoul de Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils, ce fils posthume, lors de la mort d'Herbert de Vermandois, en 943, aurait eu dix-sept ans environ, ce qui n'est en désaccord ni avec le texte de Raoul de Cambrai, ni avec ce que nous savons de l'époque carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active et surtout dans la vie militaire. »
2. Les six filles de Charles le Simple, nées entre 908 et le 10 février 917 (voy. Raoul de Cambrai. Introduction, p. xxi, n. 2), sont énumérées dans cet ordre : 1 Hyrmintrudis; 2 Frederuna ; 3 Adelheidis;k Gisla;5 Rotrudis ; 6 Hildegardis. J'admets ci-
6. La chanson dit que cette même Aalais appartenait au « lignage de Jofroi de Lavardin ». Bertolai n'a rien pu dire de semblable. C'est à partir du milieu du xi 6 siècle seulement que les obscurs seigneurs de Lavardin *, s 'étant alliés aux comtes d'Anjou, ont pu être mis en relations avec de grands personnages 2 .
7. Dans la chanson, Raoul de Cambrai envahit la terre de Vermandois pendant la semaine sainte, et c'est le vendredi saint qu'il brûle Origny. « Il revient à sa tente (j'emprunte ici l'analyse de G. Paris) et dit à son sénéchal : « Sers-nous à manger des paons rôtis, des cygnes « au poivre et de la venaison, et que tous en aient à « cœur-joie ! » Le sénéchal se signe : « Avez- vous renié a la chrétienté ? On doit jeûner en ce jour solennel, et « nous qui venons de faire tant de mal, de violer une « église, de brûler des nonnes, vous voulez nous faire « encore offenser Dieu? — Bah! dit Raoul, pourquoi « ces bourgeois m'ont-ils courroucé? Ils m'ont tué deux « hommes ; c'est justice qu'ils l'aient payé cher. Mais « il est vrai que j'avais oublié le carême. » Et, renonçant à manger, il demande des échecs et se met à jouer,
dessus qu'Adelheidis était la troisième des six ûlles, et par suite qu'elle est née en 910 au plus tôt, en 913 au plus tard. Si Ton veut que Tordre où les filles de Frédérune sont rangées ne corresponde pas à Tordre de leur naissance, il restera qu' Aalais, quand elle mit au monde la mère de Gautier, avait dix ans si elle était Taiiiée des six ûlles, un an si elle était la dernière née.
1. Lavardin, cant. de Montoire, arr. de Vendôme (Loir-et-Cher).
2. Voy. les Chroniques d'Anjou, recueillies et publiées par P. Marchegay et A. Salmon (Publications de la Société de Thistoirede France), t. I, 1856, p. 155-161 ; et Louis Halphen, Étude sur les chroniques des comtes oV Anjou et des seigneurs d'Amboise, Paris, 1906, p. 56.
le cœur encore tout gonflé de colère. « Il est impossible, « ajoute G. Paris, d'imaginer des scènes plus caracté- « ristiques et qui nous reportent mieux aux temps « effroyables de la féodalité naissante. On voit que le « seul frein qui puisse être apporté aux férocités et aux « convoitises est le frein de la religion et Ton voit aussi « combien ce frein est peu puissant. » — Par malheur, cette scène (qui d'ailleurs conviendrait aussi bien au xiv e ou au xv e siècle qu'au X e ) ne peut pas avoir été imaginée aux temps effroyables de la féodalité naissante par un témoin oculaire : Flodoard place la mort d'Herbert de Vermandois tout au commencement de l'année 943, et l'année commençait alors le 25 décembre. Dans l'histoire comme dans la chanson, l'agression de Raoul de Cambrai se produit aussitôt après la mort d'Herbert, quelques jours ou quelques semaines après, donc à plusieurs mois de distance du carême et du vendredi saint. Si Bertolai a pris part à la bataille et s'il en a vu « tôt le greignor fais », c'est dans un paysage d'hiver qu'il Ta nécessairement placée. Il n'a eu garde d'asseoir Raoul, le jour du sac d'Origny, dans un pré fleuri :
1592 Por lachalor osta son mantel gris.
8. J'ajoute que, en 943, Bertolai a bien pu voir des serfs aux abords du monastère d'Origny, mais non des « bourgeois » (v. 1413).
9. Le poème donne le comté d'Arras à Guerri le Sor. Bertolai, en 943, ne pouvait le donner qu'à Arnoul de Flandre 1 .
1. Voy. Raoul de Cambrai, Introduction, p. xxm, et Léon Van- J. Bbdier. — Les légendes épiques, t. II. 24
10. Le poème actuel (v. 2036) donne au comte de Soissons le nom de Raoul. Le seul comte de Soissons qui ait porté ce nom régit le Soissonnais de 1180 à 1237*. C'est le chansonnier bien connu .
11. Le poème introduit un évêque de Beauvais du nom de Guion (v. 57). La chanson de Bertolai, si elle a nommé un évêque de Beauvais, devait rappeler Herlouin 2 .
12. L'évêque de Cambrai s'appelait Renier, s'il faut en croire le poème (v. 3808). En réalité, il s'appelait Foubert (933-956).
13. Le poème dit que l'abbaye d'Origny fut fondée par les fils d'Herbert de Vermandois. Bertolai savait nécessairement que c'était en 943 une maison déjà centenaire 3 .
14. La mère de Bernier, abbesse d'Origny, s'appelait, selon le poème, Marsent. Bertolai devait, semble-t-il, l'appeler autrement, car nous avons une liste de vingt abbesses d'Origny : Marsent n'y ligure pas 4 .
15. Guerri le Sor, selon notre poème, tue (v. 3335 et suiv.) Herbert d'Hirson, l'un des fils d'Herbert de Vermandois. Bertolai, témoin oculaire de la bataille, n'a pu commettre cette erreur, puisque cet Herbert épousa huit ans après la veuve de Charles le Simple et survécut
derkindere, La Formation territoriale des principautés belges, 1. 1, p. 325.