P. Meyer, Romania, t. VII, p
Berthe, celle de Thierry, leur fils. Ailleurs, au § 531 , le poète écrit, en retraçant la détresse de Girard et de Berthe au temps de leur exil : « Si Ton vous contait tous leurs embarras, la faim, la soif, les peines, ainsi que le dit V écrit qui est au moutier ! » Qu'est cela, sinon la déclaration nette qu'il a lu un récit hagiographique du genre de la Vita ? et dans quel moutier peut-il l'avoir lu, sinon dans celui qu'il n'a pas même besoin de nommer à son public, parce que son public, comme ses héros, comme lui-même, se savent sans cesse dans le voisinage immédiat de l'abbaye de Pothières et comme sous son regard ?
Donc, les deux pôles de l'action sont toujours Valbeton, c'est-à-dire Vézelay, — Roussillon, c est-à-dire Pothières. Il en est ainsi dans les seuls textes anciens que nous ayons : la Vita et la chanson de geste renouvelée ; il en était donc nécessairement ainsi dans la chanson primitive, du moins si l'on admet avec M. P. Meyer, et comme j'ai fait aussi, que nos deux textes remontent, indépendamment l'un de l'autre, à une même source épique.
Mais si quelqu'un, pour un motif quelconque, veut contester que ce rapport soit le vrai, s'il refuse de spéculer sur ce poème primitif, puisqu'il est perdu, soit. J'admets, pour un instant, que ces localisations à Pothières et à Vézelay sont des inventions tardives et utilitaires de moines, et dans la chanson, des interpolations récentes. Il restera ce fait considérable que, dès la seconde moitié du xu e siècle, les jongleurs ont emboîté le pas à ces moines, ont accepté et propagé leurs fables intéressées. Il restera encore que, Valbeton et Roussillon
écartés, Ton ne saura plus en quelle région pouvait se dérouler, avant l'intervention des moines de Pothières, la lutte de Charles et de Girard. De quelque manière que Ton conçoive le rapport de la chanson de geste et de la Vita, de deux choses Tune : ou bien nous nous en tiendrons à ces deux textes, tels qu'ils sont, nous refusant, textes nous offrent en commun, ce n'est pas seulement par défiance des hypothèses, à regarder au delà, et alors nous ne pourrons que constater le fait concret qui est sous nos yeux, à savoir, que, selon ces deux textes, la destinée de Girard se noue à Vézelay et se dénoue à Pothières ; ou bien nous supposerons que quelque chose a précédé ces deux textes, quelque chose dont se sont inspirés, soit indépendamment l'un de l'autre, soit l'un copiant l'autre, nos deux auteurs, et alors nous sommes tenus, pour que cette supposition ait un sens, de nous représenter ce que pouvait être ce quelque chose de plus ancien.
Imaginerons-nous à l'origine une chanson tout héroïque, sans autre attache avec nos abbayes que les noms de Girard et de Berthe, puis, sur le tard, un moine de Pothières qui aura le premier eu l'idée de « transformer en saint ce héros épique, plein de belles qualités assurément, mais ayant, même au point de vue assez indulgent du moyen âge, d'assez graves défauts » ? Mais si, par une opération de l'esprit d'ailleurs arbitraire, on supprime de cette primitive chanson, pour en faire un poème purement héroïque, tous les éléments pieux ou cléricaux, que restera-t-il de la légende de Girard de Roussillon? Supprimez par la pensée le miracle des gonfanons que brûle le feu du ciel, la péni-
tence de Girard charbonnier et de Berthe couturière, la reprise des guerres atroces terminées enfin par le renoncement du héros aux vanités du siècle, que restera-t-il? Des récits de batailles que se livrent, on ne sait où, un vassal et un seigneur qui se haïssent, on ne sait pourquoi.
Il ne restera rien que l'histoire banale d'un héritage que se disputent deux beaux-frères. Or ce que nos deux textes nous offrent en commun, ce n'est pas seulement cette banale histoire ; ce sont, en outre, comme on a vu, les mêmes données topographiques, si pleines de sens; et c'est bien plus encore : une même action, déterminée par une même idée; ici et là, un héros qui s'agite et que Dieu mène. L'orgueil et l'amour de la guerre le dominent ; Dieu l'avertit par des signes (le miracle des gonfanons), que d'abord Girard ne comprend pas ; mais Dieu lui impose des châtiments plus graves (l'exil, la longue pénitence) ; pourtant, il retourne à la vie chevaleresque et la desmesure le reprend ; Dieu, qui l'aime, le courbe sous sa main par d'autres épreuves encore (la mort de ses enfants) et par des marques nouvelles de ses desseins sur lui (les victoires qu'il lui accorde), jusqu'au jour où, définitivement abaissé devant Dieu et grandi pour s'être humilié, il s'abandonne au Seigneur, le choisit pour son héritier, et, de concert avec Berthe, la compagne de ses épreuves, fonde les monastères où sa vie orageuse s'apaisera. L'idée inspiratrice de la légende est une idée religieuse, et elle domine pareillement les deux textes.
Supprimez-la par la pensée, Girard de Roussillon n'est plus rien. Si c'est l'auteur de la Vita qui l'a imaginé le premier, c'est donc lui l'unique créateur de la J. Bbdibr. — Les légendes épiques. 5
légende. S'il a au contraire trouvé ces éléments dans un texte épique antérieur, il n'avait plus rien à faire pour « transformer en saint un héros épique ». Sans doute il a pu multiplier les histoires de miracles et les épisodes où Girard s'humilie devant le roi, inventer çà et là une apparition d'ange, une anecdote cléricale. Mais il n'avait plus rien à faire pour transformer son héros en saint : il lui était donné déjà comme tel; non pas comme un saint de vitrail, confit en oraison, mais pareil à tant d'autres grands saints que l'Église honore parce qu'ils furent d'abord de grands pécheurs, et notre moine luimême a comparé saint Girard de Roussillon à ce David qui fut l'adultère et l'homicide d'Urie et qui a pourtant mérité d'être le père du Christ. Les fautes de Girard, il ne les dissimule pas ; il lui prête même (en son chapitre De lapsu et compunctione comitis) une assez laide histoire de concupiscence, qui est probablement de son invention personnelle ; mais, non plus qu'aucun autre hagiographe, il n'a été gêné par les « défauts » de Girard ; plus les passions du pécheur furent violentes, plus il est grand de les avoir domptées. Que la Vita ait insisté sur les épisodes édifiants et la chanson de geste sur les épisodes de guerre, c'est évident ; mais il n'y a entre les deux écrits nulle autre différence.
Bref, si rien n'a précédé ces deux écrits, ce sont deux compositions en l'honneur des monastères de Pothières et de Vézelay. Si quelque chose les a précédés, c'était, — on peut choisir, — ou bien une chanson de geste, mais telle que, pour transformer ce héros épique en saint, les moines de Pothières n'eurent qu'à la conserver ; ou bien une composition hagiographique, mais telle que,
pour transformer ce saint en héros épique, les jongleurs n'eurent qu'à la conserver. Qu'y avait-il à l'origine? Une légende hagiographique? ou une légende épique? Ce qui est remarquable, c'est précisément qu'on ne puisse distinguer l'une de l'autre, que tous les résumés de la chanson de geste et de la Vita donnent deux récits foncièrement identiques et que l'œuvre des moines et l'œuvre des jongleurs soient choses indiscernables.
A moins donc de vider la légende de Girard de son contenu et de l'exténuer, il nous faut admettre qu'elle a germé à Pothières, issue des tombeaux de Girard, de Berthe et de leur enfant. Mais pourquoi? A quelle occasion ces tombes ont-elles attiré l'attention des moines et des poètes ?
'Le véritable auteur de la légende de Girard de Roussillon, c'est, j'espère le montrer, sainte Marie-Madeleine, et nous n'aurions ni la chanson de geste, ni la Vie latine, si jadis, à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, Marie n'avait répandu le nard sur les pieds de Jésus et ne les avait essuyés de ses cheveux.
c) Sainte-Maric-Madeleine et Girard de Roussillon.
A l'époque qui nous occupe, sainte Marie-Madeleine n'était encore vénérée ni à l'église de Saint-Maximin d'Aix, ni dans la belle et sauvage caverne de la Baume, chère à Mireille. Son unique sanctuaire était à Vézelay. Or, elle tient une place dans les préoccupations du moine de Pothières, auteur de la Vita Girard i, une place aussi, ce qui est plus curieux, dans celles du poète, auteur de la chanson de geste.
La Vita (§ 229} compare le pécheur que fut Girard à la pécheresse Madeleine, qui, pour avoir « vescu en la seignorie des sept deables », n'en fut pas moins l'amie du Christ ; ailleurs (§31), la Vita montre Berthe appliquée comme Marthe aux œuvres actives, et comme Marie-Madeleine aux œuvres contemplatives de la piété : « et aucunes fois seoit Berthe avec Marie as piez Jhesu-Crit et ooit la parole d'icelui et arousoit ses piez par abondance de ses larmes et lour donnoit baisiers de pitié et les terjoit par les chevous de veraie devocion. »
De même la Madeleine joue un rôle dans la chanson de geste. Quand Girard et Berthe, fugitifs, errent dans la forêt d'Ardenne, Girard épouvante par sa violence Termite qui leur donne asile; alors le vieillard « se prosterne contre terre, les genoux et les coudes nus, et demande à Marie-Madeleine de lui inspirer les prières salutaires (§ 514) ». C'est en l'honneur de Marie-Madeleine que Berthe aide un pèlerin à porter au haut de la colline de Vézelay les sacs remplis de sable ; nul ne sait le nom de ce pèlerin : mais plus tard (§ 666-7), on découvre qu'il est un baron allemand, Guintrant, vassal et parent de Girard, et qui avait disparu ; qu'était-il devenu depuis tant d'années? et pourquoi, de retour, peinait-il ainsi à construire le moutier de la sainte ? Il le raconte ainsi : « J'allai au saint sépulcre. A notre retour y un mécréant me prit. Plus de quinze ans j'y fus, je n'en pus revenir, quand Dieu me fit délivrer par sa Madeleine. Celui qui jeta Jonas du ventre de la baleine envoya son amie me délivrer; c'est pour cela que je suis son serf et que je travaille pour elle. » Le poète qui a imaginé l'épisode de Guintrant savait donc que la Madeleine
était surtout invoquée à Vézelay comme la patronne des prisonniers ; que les premiers visiteurs de son sanctuaire avaient été, selon la légende, ces malheureux, venus l'un d'une ville d'Auvergne, un autre de Bourges, un autre de Château-Landon, qu'elle avait visités dans leurs cachots et qui avaient apporté à Vézelay leurs fers brisés par ses belles mains. Et sans doute le poète avait vu de ses yeux dans l'église de Vézelay, devant l'autel, cette grille faite au temps de l'abbé Geoffroi du métal des chaînes et des carcans, déposés en ex-voto par tant de •captifs que la Madeleine avait délivrés. En outre, notre poète rapporte une certaine version de la translation de la sainte, et cette version, on le verra bientôt, représente un des moments les plus archaïques du développement de sa légende et de son culte.
On sait, en effet, que les origines du culte de la Madeleine bourguignonne sont fort récentes 1 . Mgr Duchesne écrit dans son admirable étude sur la légende de Madeleine : « Lazare, Madeleine et leur groupe ne furent longtemps connus dans tout l'Occident que par l'Evangile et les martyrologes; ils n'ont ni légende, ni sanctuaire spécial ; cette situation se maintint pendant le
1. J'exploite, pour ce que je dis du culte de Marie-Madeleine, l'utile compilation de textes de l'abbé Faillon, Monuments inédits sur V apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, 1848; l'étude de Mgr Duchesne dans les Annales du Midi, t. V, 1893; celle de Georges Doncieux (Annales du Midi, t. VI, 1894), que suit une note très précieuse de M. Antoine Thomas ; un mémoire de M. G. de Manteyer, les Légendes saintes de Provence et le martyrologe <T Arles-Toulon (Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'École française de Rome, t. XVII, 1897, p. 467) et quelques pages de M. Isak Collijn dans les Uppsatzer i romansk filologi tellagnade Prof. P. A. Geijer, 1901, p. 243-250.
x e siècle tout entier ; nul lieu dans tout le monde latin où Madeleine, Lazare et ses sœurs fussent honorés avant le milieu du xi e siècle. » A Vézelay, non plus qu'ailleurs : l'abbé Fa il Ion avant Mgr Duchesne, et bien avant eux l'abbé Sollier 1 , les auteurs de la Gallia christiana 2 , tous les historiens ecclésiastiques ont reconnu ce fait certain : il suffit en effet de parcourir 3 la longue série des documents relatifs à l'abbaye de Vézelay depuis sa fondation par Girard et Berthe jusqu'à une lettre de Sylvestre II, datée de Tan 1001, pour constater que l'abbaye est toujours placée sous l'invocation du Sauveur, de Marie sa mère, et des saints Pierre et Paul ; de sainte Marie-Madeleine, nulles nouvelles. Elle n'apparaît qu'au temps de l'abbé Geoffroi, lequel gouverna le monastère à partir de Tan 1037, et qui entreprit de la relever de la décadence où elle était tombée. Alors pour la première fois le nom de Marie-Madeleine est introduit dans la titulature de l'abbaye, et c'est dans cette lettre adressée par le pape Léon IX à l'abbé Geoffroi :
Léo, episcopus, S.S.S. Dei, Gaufrido, abbati Vizeliacensis coenobii, quod est in honore Do mi ni nos tri Je su Chris ti et veneratione ejusdem genetricis et B.D. apostolorum Pétri et Pauli et B. Mariae Magdalenae ejusdemque successoribus in perpetuum *.
C'est comme l'acte de naissance de la Madeleine bourguignonne : il est daté du 27 avril 1050.