‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 140 sur 161 · Herbert d'Hirson, Bernard de Rethel · texte numérisé non relu

Herbert d'Hirson, Bernard de Rethel

6. Aalais, prétendue sœur de Louis IV ; Ybert de RibemonL prétendu fils d'Herbert.

tions et de leurs sentiments réciproques ; ils ont transporté l'action du cœur de l'hiver au printemps, et ainsi modifié le décor : s'ils avaient gardé pourtant ce trait de détail, quel appui n'auraient-ils pas apporté à l'hypothèse d un poème du X e siècle! Mais non, ils se sont acharnés contre les traits les plus indifférents de leur original, et en même temps contre ses données les plus profondes et les plus essentielles : puisqu'ils ont transformé le héros primitif en un chimérique comte de Cambrai,, prétendument dépouillé par un roi non moins chimérique, et par là ce qu'ils ont transformé, ce sont les ressorts mêmes de l'action, les passions, les caractères. Ne serait-ce pas qu'ils n'ont rien transformé? Et que le poème du X e siècle n'a jamais existé?

Si nous réservons en effet, pour nous en expliquer bientôt, ces deux noms propres : Aalais, Ybert de Ribemont, tout ce qu'il y a d'historique dans Raoul de Cambrai tient dans les quatre lignes de Flodoard qui retracent l'agression de Raoul, fils de Raoul de Gouy, contre les fils d'Herbert, la mort de ce Raoul et le chagrin du roi Louis ; et il suffit de parcourir les trois ou quatre pages de Flodoard qui précèdent et qui suivent ce texte pour y trouver en outre quatre autres noms utilisés par le romancier : les noms de deux fils d'Herbert, Wedon, Herbert ; les noms de ces deux comparses, Bernard de Rethel, Ernaut de Douai. Certes, nous le savions avant d'entreprendre cette discussion ; mais pour l'avoir faite, nous savons en outre que le poème de Raoul de Cambrai n'est qu'un farrago de bévues historiques. Tout s'y passe comme s'il n'avait pas été composé d'abord par un témoin oculaire, mais comme si, cent cinquante ou deux

cents ans plus tard, quelqu'un, qui ne savait rien de l'histoire vraie du x e siècle, avait ramassé dans les Annales de Flodoard quelques noms propres et quelques faits.

Ce quelqu'un, — il va sans dire, mais je le redis, — ne saurait être un jongleur presque illettré, un romancier en quête d'un sujet de roman. Qui pouvait-il être ?

Remarquons d'abord que l'action du roman se déroule sur un territoire fort limité et qui semble familier au conteur et à son public. Elle est localisée principalement à Cambrai et entre Cambrai et Saint-Quentin. Si l'on se place sur les bords de l'Oise, à Origny-Sainte- Benoîte, où est le centre de l'action, et que l'on trace autour d'Origny une circonférence de cinquante kilomètres de rayon, tous les lieux mentionnés par le poète se trouvent compris sur le petit territoire ainsi circonscrit : Cambrai, l'Arrouaise, Clari, Péronne, Saint-Quentin, Roye, Nesle, Ham, Ribemont, Hirson, Laon. Agrandissez le cercle de quelques kilomètres ou de quelques lieues encore, vous y ferez entrer Arras, Douai, Chimay, Rethel, Soissons. Ainsi, l'imprécision historique fait contraste dans le roman avec la précision géographique. Ces « remanieurs » qui auraient altéré si gravement les données historiques de leur modèle en auraient en même temps respecté la topographie : à deux siècles et demi des événements, la légende de Raoul de Cambrai semble encore enracinée à Cambrai;

ajoutons que le remaniement si tardif que nous avons, autant qu'on peut en juger par les caractères linguistiques, a été rimé dans la région même où ont vécu les personnages du roman.

C'en est assez pour nous inviter à chercher à Cambrai et autour de Cambrai les points de formation de la légende.

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