Raoul de Cambrai » et Véglise Saint-Géri
Ni M. P. Meyer, dans l'analyse si substantielle qu'il a donnée de la chanson (p. iv-x), ni G. Paris, dans toute son étude, ne mentionnent même saint Géri. 11 tient pourtant une grande place dans le poème.
C'est par les reliques de ce saint que jurent, dans les circonstances les plus graves de leur vie, ces trois personnages, Raoul de Cambrai, son oncle Guerri le Sor et Bernier, qui a été élevé près de Raoul à Cambrai. Quand Guerri le Sor réclame au roi Louis l'héritage dont son neveu a été dépouillé, c'est en invoquant saint Géri qu'il le revendique :
654 Ce chaleng je, par le cors saint Geri!
Raoul menace-t-il les barons que le roi lui a donnés comme otages de les jeter en prison dans sa tour, il leur dit :
869 « Dedens ma tor, par le cors saint Geri, De grant dolor i serez raempli. »
Bernier, se plaignant à Guerri du meurtre de sa mère, s'écrie :
1524 « Mal m'a bailli Raous de Cambresi *
Ki ma mère arst el mostier cTOrigni, Dame Marsentau gent cors signori.
Gelés mameles dont ele me norri Vi je ardoir, par le cors saint Geri. »
A Tins tant décisif du drame, quand Raoul, élevant son hanap devant Bernier à genoux, jure de ne laisser nulle trêve aux fils d'Herbert, il prend saint Géri à témoin de son serment :
1615 « Or m'entendez, franc chevalier hardi : Par cestvin cler que vos veés ici Et par Tespee qui gist sor le tapi Et par les sains qui Jhesu ont servi, Li fil Herbert sont ici mal bailli.
Ne lôr lairai qui vaille un parisi.
Par celé foi que je doi saint Geri, Ja n'a vront pais !,..»
Guerri le Sor, traité de couard par Raoul :
2187 Par maltalent a juré saint Geri ;
et Bernier, maudissant Raoul, dit :
2247 « Dieus me laist vivre que li aie meri ! Si ferai je, par Dieu qui ne menti, Se j'en ai aise, par le cors saint Geri * / »
1. M. P. Meyer remarque (p. lviii) que les formules de serment sont une grande ressource pour un poète qui cheville : « Il y a des saints pour chaque rime : saint Amant, saint Lienart, saint Thomas, saint Richier, saint Géri, saint Firmin... » Sans doute. Mais, d'une part, la fréquence des invocations à saint Géri est significative; le poète avait à sa disposition, pour les rimes en i, bien d'autres saints qu'il n'invoque pas: les saints Merrî, Rémi,
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Quel est ce saint obscur, que pas une autre chanson de geste ne mentionne i ?
Saint Géri est un évêque de Cambrai et d'Arras qui, dans les premières années du vn c siècle, avait exorcisé sur une colline voisine de Cambrai un « bois consacré au culte des démons » et y avait fondé une abbaye sous le vocable de saint Médard et de saint Loup 2 . Il y mit comme abbé son frère, Landon ; il voulut y être enterré, et bientôt ce monastère, le plus ancien peutêtre de toute la région, ne fut plus connu que sous le nom de son fondateur. En 881 , les Normands l'incendièrent. Il fut reconstruit et transformé en une église collégiale. Au xi 6 siècle, « le nombre des frères, autrefois plus grand, était réduit à cinquante, qui, grâce aux secours del'évêque Gérard (1076-1092), prenaient leurs repas dans un réfectoire commun 3 ». Cette église subsista jusqu'en 1545. A cette date Charles-Quint la fit raser pour construire une citadelle sur son emplacement; « les chanoines de Saint-Géri passèrent alors à
Thierri, Valeri, etc. D'autre part, le versificateur, même pris de court par les besoins de la rime, invoque de préférence des saints de sa région: saint Amant (honoré à Saint-Amand, Nord), saint Richier (de Centule-en-Ponthieu), saint Firmin (premier évêque d'Amiens), les « saints de Ponti» (Ponthieu), la « dame que Ton quiert à Nivelle » (sainte Gertrude). Saint Géri disparaît de la seconde partie de la chanson, qui n'a plus un intérêt local.
1. Sauf les Narbonnais, au v. 4139. Voy. E. Langlois, Table des noms propres contenus dans les chansons de geste.
2. On possède trois Vies de saint Géri. Voy. Potthast, 2 e éd., p. 1328.
3. Voy., pour de plus amples renseignements sur cette maison, les Gesta episcoporum Cameracensium, publ. par Bethmann dans les Mon. Germ. hist., SS., t. VII, surtout aux pages 456-457 et 500-502.
Cambrai dans l'église de Saint-Vaast, qui porte maintenant le nom de Saint-Géri, et où, dans un chœur magnifique que les chanoines construisirent, repose le corps du saint 1 . »
Pourquoi rapporter ces faits? C'est que sur cette motte de terre où s'élevait le moutier de saint Géri sont localisées plusieurs des scènes de Raoul de Cambrai.Dès les premiers vers du poème, quand le père de Raoul, Raoul Taillefer, meurt :
30 La jantil dame Aalais au cler vis Tel duel en fait si grans ne fu oïs ; Et li baron Tavoient cevelit, Si l'enterrèrent au mostier saint Geri.
Par la suite, presque aussi souvent qu' Aalais apparaîtra dans le roman, ce sera là, dans cette église où est enterré son mari, ou bien sur le parvis, à la porte de cette église. Le roi Louis lui envoie de Paris un messager :
157 De Paris ist, droit a Cambrai s'en va.
Par la grant porte en la cité entra ; Au grant mostier de saint Geri torna.
La gentil dame en la place trova ; Maint chevalier en sa compaignie a.
C'est sur cette place qu'elle reçoit du roi Tordre détesté qui détermine sa destinée et celle de tous les personnages du drame ; c'est là qu'elle demande les avis de ses conseillers. Vient le jour où elle maudit son fils.
1. Voy. Le Glay, Cameracum christianum, Lille el Paris, 1849, p. 401.
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Pour en demander pardon à Dieu, elle se réfugie au sanctuaire de Saint-Géri :
1136 Dame Aalais ot molt le cuer marri; Son fil maldist, fors del palais issi ; Entrée en est el mostier saint Geri; En croiz se met devant le crucefi ;
quand elle en sort, c'est sur la place du moutier, là même où elle avait jadis reçu le messager du roi, quelle supplie le vieux Guerri et son fils de renoncer à la guerre. Raoul ne Ta pas écoutée. Il a suivi sa destinée, on le rapporte mort à Cambrai :
3541 Par mi la porte eis vos entrer Gautier, Qui Raoul porte sur son escu plegnier, Si le sostienent li vaillant chevalier, Le chief enclin soz son elme a or mier.
A saint Geri le portent au mostier.
En une bière fi sent le cors couchier. Quatre crois d'or fîsent au chief drecier...
3745 Li sage clerc i font le Dieu mestier.
Dame Aalais, ou n'ot que corecier, Devant la bière sist el faudestuelchier.
Dans cette église où repose déjà le père de Raoul, auprès de la châsse de saint Géri, devant le vieux Guerri et devant les barons assemblés, dame Aalais, puis Heluys,la fiancée de Raoul, disent le regret du héros, et, là aussi, l'enfant Gautier vient faire serment de le venger.
Mais les jours passent, et les saisons et les années. Gautier semble avoir oublié le mort. Un jour de Noël, il
joue paisiblement avec d'autres enfants sur cette même place du moutier :
3744 A un haut jour de la Nativité, Dame Aalais, qui le cuer ot iré, Le Dieu servi se a la dame escoulé.
Del mostier ist, si com on ot chanté :
Gautelet a en la place trové; As e flan s joe, qui forment l'ont amé.
Du gant qu'elle porte à la main, elle lui fait signe de venir :
« Beaus niés, » dist ele, « or sai de vérité Raoul vostre oncle aveis tout oublié... »
Gautier a compris que l'heure est venue et qu'il lui faut quitter ses jeux d'enfant. Il demande à être armé chevalier. Aalais fait appeler le vieux Guerri :
3805 Dame Aalais corut aparaillier
Chemise et braies et espérons d'or mier Et riche ermine de paile de quartier.
Les riches armes portèrent au mostier. La messe escoutent de Tevesque Renier, Puis apparellent Gautelet le legier.
Guerris li sainst le branc forbi d'acier, Qui fu Raoul, le nobile guerrier.
Ainsi, dans le même sanctuaire où gisent son mari et son fils et où elle les a pleures, l'aïeule a ramené le bel enfant pour qu'il ceigne près de leur tombe Pépée qui les vengera.
Or, sur cette même place tragique, se dressaient 1 au
i. Cette église et cette place ont disparu aujourd'hui. Mais, deux ans avant leur destruction, quelqu'un les avait dessinées et
xn e siècle les baraques d'une foire fréquentée : « Le Mont des Bœufs, écrit Le Glay 1 , nommé ensuite Mont-Saint- Géri, était devenu une espèce de ville annexée à Cambrai, ayant ses coutumes, ses usages municipaux et même une foire longtemps célèbre. » C'est en grande partie à l'éclat de cette foire que la Vita sancti Gaugerici attribue le développement et la célébrité de Cambrai : « Mons Gaugerici... a fidelibus Christi plurimum coepit amari, incoli, multimodis rébus augeri... ; denique in perenni sancti Patris memoria solemnibus nundinis dedicatus, a frequentatione mercantium longe lateque vulgatus, adusque terras ultimas propagato nomine innotescit, urbemque Cameracum, cui confinialis adhaeret, ante ignobilem et obscuritate contractam... ubique gentium procul extendit 2 . » Un privilège du pape Alexandre III confirme en 1180 cette foire, ou plutôt ces foires : car il y avait foire deux fois Tan, le 11 aoûtjour de la déposition de saint Géri, le 18 novembre, jour de son élévation.
Des jongleurs les fréquentaient. Nous pourrions le supposer sans grand risque. Mais ce n'est pas une conjecture. Ils les fréquentaient si régulièrement et en si grand nombre qu'ils finirent par former une sorte de confrérie, peut-être affiliée, comme à Fécamp ou à Beau vais, par certains liens aux ecclésiastiques du lieu, car les chanoines de Saint-Géri célébraient (du moins au xv e siècle)
Ton peut voir ce dessin reproduit (ex apographo anni 45S3 Meïchioris Fallonis) dans les Acta sanctorum Belgii, t. II, p. 261.