‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 149 sur 161 · P. XXVII · texte numérisé non relu

P. XXVII

Vermandois; c'est la donnée même du récit; si on Técarte, il n'a plus rien d'historique. Dès lors, comment le comte Albert a-t-il pu se transformer sous la plume d'un remanieur en Ybert de Ribemont? Si on répond que ce remanieur a connu la légende monastique, où la confusion était déjà faite, c'est tout ce que je demande. Mais si Ton n'en veut pas convenir, on ne peut plus présenter qu'une explication : c'est que les versions anciennes du poème, celle de Bertolai, par exemple, présentaient l'un auprès de l'autre ces deux personnages, Ybert et Albert. Seulement, quel rôle pouvait y jouer Ybert ? Était-il déjà l'ancien amant de l'abbesse Marsent et le père de Bernier? Si oui, Raoul, qui n'en veut qu'aux fils d'Herbert, n'a plus de motif d'attaquer Origny, ni de brûler Marsent, ni d'offenser Bernier, et ce qui pouvait subsister encore du poème de Bertolai s'effondre. Si non, si cet Ybert ne tenait dans le poème primitif qu'un rôle de comparse et de personnage muet, comment a-t-il pu usurper dans les remaniements le nom et le rôle de son suzerain Albert?

3° Mais l'hypothèse que ces deux personnages auraient été confondus, par l'effet de deux accidents indépendants l'un de l'autre, ici par les moines, là par les jongleurs, implique encore un troisième accident : la fantaisie inexplicable du chroniqueur de Waulsort, qui, « prenant pour de l'histoire authentique le récit de la chanson de geste », aurait résumé Raoul de Cambrai et soudé les deux légendes jusqu'alors étrangères l'une à l'autre.

Le seul recours, je crois, est de substituer à cette théorie, qui suppose une succession d'accidents bizarres,

la théorie d'un développement unique. La légende monastique d'Ybert ne se développe pas à côté de la légende épique d'Ybert : légende monastique et légende épique ne sont qu'une seule et même légende. Tout procède du travail des moines, qui, compulsant leurs chartes, ont identifié à tort Albert et Ybert. Le premier poète de Raoul de Cambrai n'a fait que répéter ce qu'ils disaient. Et le personnage épique d'Ybert de Ribemont n'existerait pas, si par hasard la fondation des abbayes de Bucilly et de Saint-Michel-en-Thiérache n'avait pas été faussement attribuée par un moine au noble homme Ybert.

La présente étude n'explique pas complètement, je ne le sais que trop, la formation de la légende de Raoul de Cambrai. Les fêtes de l'église Saint-Géri, l'affiuence des jongleurs autour de cette église, le hasard qui a voulu que l'un d'eux fût un poète d'imagination hardie et vigoureuse, la curiosité d'un public de foire ne suffisent pas à rendre compte de tout. En outre, on n'aperçoit pas comment furent introduits dans le poème ces deux personnages réels, Ernaut de Douai,- Bernard de Rethel, et pourquoi un conteur a extrait leurs noms des Annales de Flodoard ou de quelque autre texte latin. Bien des choses nous restent mystérieuses. Il faut se rappeler que nos documents d'églises sont très rares, et que, si nous pos-

sédons du moins quelques documents d'églises, nous n'en avons pas un seul qui émane des châteaux. Or, ce souci de leurs origines qui préoccupe les moines dans leurs cloîtres était-il chose étrangère aux familles seigneuriales ? Rappelons-nous ces curiales du Hainaut, à qui un moine de Liessies s'adresse vers 1204 pour apprendre quelque chose de la fondation de son abbaye et qui lui donnent ce nom d'un héros de chanson de geste : Guerri le Sor. Peut-être notre légende, outre qu'elle procède de combinaisons de clercs occupés à reconstituer par un jeu semi-conscient d'imagination le passé de leurs églises, représente-t-elle aussi, par quelques-uns de ses traits, les préoccupations généalogiques de certaines familles de barons.

De cette longue étude résulte du moins un double enseignement. Sans l'œuvre des moines d'Homblières, de Waulsort, de Saint-Michel-en-Thiérache, etc., Ybert de Ribemont ne serait pas devenu un héros de chanson de geste ; et, pareillement, ni Raoul de Cambrai, ni sa mère Aalais n'auraient été chantés par les jongleurs si les chanoines de Saint-Géri n'avaient pas conservé dans les documents de leur église la mémoire ou le nom de ces personnages. L'autre enseignement, c'est que ces fictions ne furent pas d'abord de la vie, mais dès l'origine des fictions, d'origine livresque. Ici comme ailleurs, le passé n'est devenu poétique que lorsqu'il fut véritablement le passé, et le poème de Raoul de Cambrai n'est pas l'œuvre des combattants de la bataille de 943. Si j'apprenais demain qu'un érudit prétend avoir retrouvé dans quelque manuscrit du x e siècle le poème de Bertolai lui-même, je me méfierais d'abord, comme se

méfièrent les bons réalistes d'antan qui se refusaient, malgré l'enthousiasme d'Ozanam, de Gérusez et de Renan, à considérer comme authentique certain chant basque sur la bataille de Ronce vaux : le Chant d'Altabiscar, composé, disait-on, par l'un des vainqueurs de Charlemagne.

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