‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 21 sur 161 · LA CHANSON DAIQUIN, FORME UNIQUE DE LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DAIQUIN, FORME UNIQUE DE LA LÉGENDE

perdues que ces dénombrements contiennent de noms propres, et de reconnaître ici, avec Gaston Paris, « l'indication de nombreux récits épiques relatifs à des guerres antérieures de Roland, dont la plupart ont disparu, sans laisser de traces, n'ayant pas été renouvelés par les poètes des xu c et xm c siècles? » Est-on tenu de supposer que le poète du Roland ait ici fait dresser par son héros mourant une bibliographie des chansons de geste ? Si oui, si Ion croit par exemple qu'il a dû nécessairement exister une chanson de geste intitulée La Conquête de la Pologne, on croira aussi à l'existence d'une ancienne Conquête de la Bretagne.

Au cas contraire, pour décider si des récits poétiques ont célébré à de hautes époques des guerres de Charlemagne en Bretagne, on s'en tiendra à examiner ce texte récent, la Chanson d'Aiquin, seul témoignage dont nous disposions.

Le Roman d'Aiquin ou la Conqueste de la Bretaigne par le roy Charlemaigne est un court poème qui ne compte que 3087 décasyllabes (en laisses rimées) dans le manuscrit unique, du xv e siècle, mutilé au début, incomplet à la fin, qui nous Ta conservé. Nous en devons à M. F. Joûon des Longrais une édition fort précieuse 1 . Le scribe a estropié outrageusement le sens des phrases, la mesure des vers, la forme des mots; mais il trans-

1. Nantes (Société des Bibliophiles bretons), 1880. — L'édition de M. Joûon des Longrais a été l'objet d'un compte rendu fort important de G. Paris (Romania, t. IX, 1880, p. 445-63). On trouvera des études sur Aiquin dans Y Histoire littéraire delà France, t. XXII, p. 402-411 (Paulin Paris), dans les Épopées françaises de L. Gautier, t. 111, p. 353-65, dans YHistoire de Bretagne d'Arthur de La Borderie, t. 111, 1899, p. 229-42.

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crivait un texte de la bonne époque et qui n'avait subi depuis sa composition aucune interpolation, aucun remaniement. A part les fautes de transcription du scribe du XV e siècle et peut-être d autres scribes intermédiaires, à part des rajeunissements purement grammaticaux, nous sommes en présence d'une chanson de geste composée dans le dernier quart du xu e siècle. Elle est anonyme f et écrite dans cette sorte de langue littéraire ou de xoivtj, à peine teintée de traits dialectaux, qui est la langue ordinaire des chansons de geste. L'auteur

4. Plusieurs critiques l'attribuent à un jongleur nommé Garin Trossebœuf (Voy. De La Borderie, Histoire de Bretagne, t. III, p. 241). Voici ce qu'il en est. Dans une enquête faite en Tan 1481, à la demande de Roland 111, alors electus de Dol, on lit ce qui suit (Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à VHistoire de Bretagne, t. I, col. 684) : « Evenuspresb. et sex légales antiqui homines, jurati dixerunt de Carcou. . . idem quod alii. Et addunt quod Lesblac que Guido juvenis tenet, et verderie quas Johannes, Dolensis electus, dédit Willelmo. . . et campus Trossebof quem dédit Rollandus archiepiscopus Garino Trossebof joculatori quamdiu viveret, et piscaria que est in Charraiers quam tenuit Hugo Aimerici ab archiepiscopo Baldrico reddendo ei alosam, esturjon, turbot, quam modo tenet Willelmus Alani. . . hec omnia sunt de dominico archiepiscopi ». Il est assez tentant d'identifier ce jongleur, gratifié d'un champ par un archevêque de Dol, avec l'auteur de notre chanson de geste, composée à la gloire des archevêques de Dol. Par malheur, comme on vieut de le voir, le bienfaiteur de Garin Trossebœuf s'appelait l'archevêque Rolland : ce ne peut être Rolland III, car il n'était en 1181 qu' electus de Dol, et d'ailleurs on voit que les enquêteurs d'Henri II recueillent ici des témoignages de vieillards sur le campus Trossebof. C'est donc Rolland II ou Rolland I er . Mais Rolland II fut archevêque de Dol de 1093 à 1107. Il est impossible que la Chanson d'Aiquin remonte jusqu'à cette époque : elle serait aussi vieille que la Chanson de Boland ! Il faut donc rayer le nom de Garin Trossebœuf.

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vivait pourtant, comme on verra, dans la région de Dol, et son œuvre est probablement le plus ancien monument de la littérature française qui ait été composé au delà du Coûesnon, en terre bretonne.

Résumé de la chanson d'Aiquin.

Le hasard qui a mutilé le manuscrit nous a valu ce début ex abrupto :

« Et, si Dieu plaist, le veroy creatour,

Nous i vaincron païen sarrazinour,

Par quoi avron Paradis et honour.

— Sire », dist Nesmes, « allez i sans sonjour »...

Charles appelle Fagon le pongneour ;

Mareschal est de Tost et guieour...

Soissante mile furent li pongneour.

Lors font souner lour cors et lour tabours :

Droit vers Bretaigne chevauchent par cinc jours.

Voici dès ces premiers vers l'armée de Charlemagne en route, et voici déjà nommés les deux seuls barons français qui joueront un rôle dans le poème : Fagon, inconnu par ailleurs, et Nayme, qui n'est jamais appelé Nayme de Bavière, mais qui n'en tiendra pas moins bien son rôle classique de sage conseiller; quelques autres, à peine mentionnés, un Garin, un Geffroi T Angevin, ne sont que des comparses. Cette puissante armée de Charles, qui revient de Saxe, où elle a guerroyé

pendant sept ans, quelle nécessité l'appelle en Bretagne? Le poète nous l'apprend, aussitôt que l'empereur, aprèsavoir fait ses dévotions à Saint-Gervais d'Avranches et à Saint-Michel-du-Péril, a gagné Dol. Là, l'archevêquede Dol, Ysoré, se jetant à ses pieds, lui retrace les malheurs du pays.

Il y a trente ans déjà que la Bretagne a été envahie* par la gent qui adore Mahomet, Tervagant, Jupin et Apollin. Le chef des païens, Aiquin, qui est appelé « l'empereur des Sarrasins », et aussi Aiquin de Nort- Païs, possède presque toute la contrée. Depuis vingtdeux ans, il réside de préférence dans la cité de Quidalet (c'est-à-dire dans l'ancienne ville d'Aleth, là où est aujourd'hui Saint-Servan). Dol tient encore, mais Aiquin la menace, et bientôt c'est la France elle-même qu'il attaquera : il a promis à sa femme, 1 « empereïs », plus blanche que fleur de lys, de lui donner Orléans, Chartres, Paris et Soissons et d'enfermer Charlemagne à Quidalet dans sa prison d'Oreigle.

Ce sont ces injures que Charlemagne est venu venger. Il n'y réussira pas sans peine, puisque le poète va le retenir sept ans au siège d'Aleth et que presque toute l'action du poème doit se dérouler dans la minuscule presqu'île du Pou-Alet (Pagus Aletensis). Les Sarrasins y occupent trois forts châteaux, qu'il s'agit de réduire : Aleth, le plus redoutable, qui est la ville d' Aiquin; Gardoine, ville légendaire, à quelques lieues de là, où domine le neveu d' Aiquin, Doret; et, de l'autre côté de la Rance, Dinard, que tiennent le prince sarrasin Grimoard, et d'autres princes encore aux noms comiques et truculents :

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Et ses cousins Grihart et Florion

Et Avisart, Corsalium, Noiron,

Et tant des autres que nommer ne sceit Ton.

Le poète ne leur oppose pas seulement Charlemagne et ses Français, mais les Bretons, conduits par leur archevêque Ysoré, qui frappera d'aussi beaux coups que Turpin. Ambassade insolente, défis, bataille de trois jours sous les murs d'Aleth, assauts, carnages horribles, duel de Charlemagne et d'Aiquin, c'est la série des formules et des clichés trop connus ; parfois pourtant, le poète renouvelle ces scènes banales, non sans esprit, parce qu'il sait les approprier aux conditions d'un terrain maritime, et, par exemple, se servir de la marée comme d'un ressort dramatique : soit que les cavaliers bretons capturent dans la Rance une flotte sarrasine, soit que Nayme gise sur la grève, couvert de blessures, mais respirant encore ; le flot monte et gagne ses membres ; Nayme est abandonné de tous, et le flot monte toujours. . . Des trois châteaux sarrasins, Dinard tombe le premier, emporté par les Bretons de l'archevêque Ysoré. Quant à la cité d'Aleth, Charlemagne, pour l'investir, envoie des troupes dans l'île de Cézembre ; mais elles y sont massacrées et seuls Nayme et Fagon parviennent à regagner la terre ferme. Enfin, après sept ans de siège, Charlemagne découvre et empoisonne les conduites d'eau souterraines qui alimentaient la ville. Aiquin s'enfuit par mer, Charlemagne pénètre dans Aleth, délivre les prisonniers, baptise les païens qui veulent bien renier Mahomet, occit les autres, et donne la ville au preux archevêque, son fidèle compagnon d'armes.

Seule la ville de Gardoine résiste encore : Nayme livre sous ses murs une bataille atroce où Charlemagne est blessé. Enfin, un orage éclate, et, par un miracle, la ville s'écroule, à minuit. Les eaux de la mer envahissent la contrée sur six lieues de large et deux de long et engloutissent Gardoine. Quatre jours l'orage dure et l'obscurité ; l'inondation menace les chrétiens euxmêmes ; il faut de nouvelles prières, un nouveau miracle pour apaiser la tempête .

La petite presqu'île du Pou-Alet est reconquise, mais non encore la Bretagne. La nef qui a emporté le roi Aiquin, sa femme et les principaux seigneurs sarrasins, est entrée dans le havre de Brest. De là Aiquin a gagné Carhaix, où il a rassemblé une forte armée.

Charlemagne, menant avec lui des renforts que le pape vient de lui envoyer, va l'y relancer. Blessé, il ne peut plus monter à cheval, et c'est une belle invention, en ce roman où les belles inventions sont rares, que celle du char où il se fait traîner et qui chemine lentement de Gorseul à Carhaix, escorté par des barons, sur les dalles de la route romaine.

A Carhaix, Aiquin est vaincu en bataille, et la belle « empereïs », capturée par Nayme, accepte d'être baptisée, « volen tiers et de gré, dit-elle,

« Quar Mahommet ne vaut un ail pelé. »

Aiquin s'enfuit au Méné-Hom, où Charlemagne vient encore le traquer. 11 fuit plus loin du côté de la mer jusqu'à une chapelle où l'ermite Corentin disait sa messe. Dieu soustrait le saint ermite aux mauvais traitements

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des païens en l'enveloppant d'un nuage ; les Français arrivaient d'ailleurs à son secours : Corentin les guide à la poursuite des Sarrasins. Aiquin est rejoint ; un combat s'engage... Ici prend fin le manuscrit 1 .

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Telle est, réduite à ses lignes les plus générales, l'action de ce roman. Roman imaginaire tout entier, je crois ; mais je suis le premier qui ose le croire. Selon tous les critiques récents, de Léon Gautier à M. Joûon des Longrais et de Gaston Paris à Arthur de la Borderie, la chanson d' Aiquin recèle un « élément historique », repose sur des traditions anciennes, peut-être sur de vieux poèmes perdus. Voici les rapprochements que ces érudits ont institués entre l'histoire et notre roman.

1° Ils y retrouvent d'abord le souvenir des expéditions des Francs en Bretagne au temps de Gharlemagne : en 786, en 799, en 811. En 811, par exemple, une armée franque vint camper sous les murs d'Aleth et brûla une église de l'île de Saint-Malo. « Les ravages et les violences des Francs sur le territoire du Pou-Alet en 811 y laissèrent une impression profonde qui se traduisit plus tard par le roman d' Aiquin. » Ainsi s'ex

1 . Le poème se terminait nécessairement par l'expulsion définitive des Sarrasins. Mais on ne peut apprécier le nombre ni deviner le contenu des épisodes perdus (cf. pourtant, à ce propos, des conjectures ingénieuses de G. Paris, art. cité. p. 457).

primait récemment M. l'abbé L. Campion 1 . Il ne fait que reproduire une opinion exprimée par L. Gautier 2 , par M. Joùon des Longrais 3 et par A. de la Borderie 4 . Seul, G. Paris Ta rejetée 5 .

2° En revanche, tous nos critiques reconnaissent dans Aiquin « des souvenirs de l'occupation de la Bretagne par les hordes normandes de 919 à 937 ». « Dans les Sarrasins à' Aiquin, écrit G. Paris, il faut reconnaître des Normands. Le nom de Norois, de gens de Nort pais, qui leur est parfois donné, en fournit la preuve indiscutable. D'après notre poème, Aiquin, chef de ces envahisseurs, est établi à Nantes, et de là il a conquis tout le pays jusqu'à Aleth. En effet, les Normands eurent longtemps à Nantes un établissement qui était leur quartier général ; il est vrai aussi qu'ils prirent plusieurs fois Aleth. Tout cela avait laissé dans le pays une tradition, peut-être plus, un poème ancien que notre jongleur a refondu... »

3° M. Joûon des Longrais croit retrouver Aiquin luimême dans le chef normand Incon, qui, établi, à Nantes,

1. Annales de Bretagne, t. XIX (1903), p. 343. — Notons en passant que ce sont les Bretons et non les Francs que désigne le mot ho s tes du diplôme de Louis le Pieux, seul texte par lequel nous connaissons l'incendie de l'abbaye de Gaël et de V insu la Machuti en 811.

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