La Borderie, t. II, p
3. Joûon, p. xli. En 1127, Donoal d'Aleth figurait parmi les suffragants de l'archevêque de Tours dans une assemblée tenue à l'abbaye de Redon.
encore le pallium, mais à titre personnel, et il renouvelle la condamnation des prétentions de Dol.
L'état des choses semble alors désespéré. Vers cette époque pourtant, les espérances doloises renaissent, sous les archevêque Hugues le Roux (1155-1161), Roger d'Humez (-1163), Jean III (-1177), Roland II ou III (-1187) f . Le roi d'Angleterre Henri II les favorise, ainsi que le pape anglais Adrien IV, et les papes Alexandre III et Lucius III.
Durant cette période, où le procès reprend, où les papes accordent le pallium, où ils invitent les archevêques de Tours à entrer en composition amiable avec Dol ; où ils les mandent à comparaître devant le Saint- Siège pour y défendre leur cause; où Tun d'eux, , Alexandre III, s'adresse au roi de France, Philippe- Auguste, pour le prier de s'entremettre dans le conflit et « de regarder d'un œil plus clément la désolation de l'église de saint Samson », pendant cette période, l'espoir se renouvela à Dol de regagner au moins une part des anciennes prérogatives et de reconquérir l'évêché infidèle le plus voisin, celui dont la perte était la plus cruelle, Tévêché d'Aleth ou de Saint-Malo.
C'est en ces circonstances que le roman d'Aiquin fut composé ; elles l'expliquent tout entier. Ce sont elles qui en forment l'« élément historique », et non je ne sais quels souvenirs des âges carolingiens. Ce roman qu'on a voulu transporter dans un passé lointain, replaçons-le dans son temps : sachons y reconnaître des préoccupa-
1. Voy. la Gallia christiana, t. XIV, col. 1847-52, A. de la Borderie, t. II, p. 202, et les pièces du procès publiées par Dom Martène, Thésaurus novus anecdotorum, t. III, p. 886-907.
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lions contemporaines et immédiates, l'influence du « moment » ; par là il redeviendra peut-être chose vivante. Il n'est rien qu'une œuvre d'actualité, destinée à établir la précellence du siège de Dol ou de saint Samson, la vassalité du siège d'Aleth ou de saint Malo.
De cette vassalité aux époques anciennes, il n'y a nulle trace dans l'histoire, ou du moins dans ce qui en tient lieu, dans les Vies des fondateurs de Tune et de l'autre église.
Quiconque au xn c siècle voulait, comme c'est le cas de notre poète, dire quelque chose des relations des deux églises aux temps voisins de leur fondation, devait se référer à ces Vies : il n'y avait pas d'autres sources, Or, ces Vies s'accordent à dire que saint Samson et saint Malo étaient venus, l'un et l'autre de la Cambrie méridionale, évangéliser en Armorique des terres voisines, tous deux dans le même temps. Il n'y a qu'à jeter un coupd'œil sur les biographies des deux saints pour reconnaître que l'auteur de la Chanson d'Aiquin les a intentionnellement faussées.
Vers Van 550, Malo, alors âgé de trente ans, et qui était en Grande-Bretagne le chef d'une communauté, avait passé la mer, menant avec lui une trentaine de disciples. Il avait abordé dans l'île de Cézembre, où Festivus, qui y dirigeait une école monastique, l'avait d'abord accueilli ; puis Malo avait passé sur la terre ferme, à Aleth, et de là à Corseul, pour y prêcher par les pays. A Corseul, il avait ressuscité un païen. Ce miracle l'affermit dans la région, et il fut appelé àl'évêché d'Aleth 1 .
1. Voy. la Vita S. Maclovii, publiée par Mabillon (A A, SS. ord.
Dans le même temps, entre 548 et 550, Samson, qui était d'ailleurs l'aîné de Malo, et qui avait déjà parcouru en Grande-Bretagne une longue carrière de moine, d'abbé, d'anachorète et d'évêque, avait pris terre en Armorique, sur la grève qui sépare le Couësnon de la Rance, à l'embouchure de la petite rivière du GuioulL Ses disciples et lui n'avaient trouvé pour leur premier asile qu'une masure (tuguriolum), dressée sur le rivage r où un malheureux pleurait : une vision lui avait promis, qu'un homme aimé de Dieu viendrait d'outre-mer pour guérir sa femme lépreuse et sa fille démoniaque. Samson r à peine débarqué, avait opéré le double miracle et avait passé la nuit dans la cabane. Un ange y était venu lui ordonner de se mettre en route, lui et ses moines, et de s'arrêter là où il rencontrerait un vieux puits comblé, habité par les vipères et les sauterelles. C'est dans ce désert couvert de broussailles qu'il avait fondé son lann r le futur monastère-évêché de Dol ] .
Ainsi ses débuts furent aussi humbles que ceux de saint Malo : S. Samson cum duobus ex discipulis suisper desertum ambulans.,., et les deux églises se formèrent à la même date.
s. Benedicli, saec. I, p. 217), la Vite s. Machuti velMaclovii, auctore Bili (Bulletin de la Société archéologique d'Ile-et-Vilaine, t. XVI, 1883, p. 195), etc. Cf. Gallia christiana, t. XIV, col. 994, A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, t. I, p. 260 et p. 421. Il va sans dire que nous acceptons ces textes tels qu'ils sont, comme faisaient les lecteurs du xn e siècle : peu importe ici qu'ils soient ou non véridiqucs.
1. Voyez la première Vie de saint Samson, publiée par Mabillon (AA. SS. ord. s. Benedicti, saec. I, p. 176) et sa prétendue Vita antiqua publiée par Dom Plaine dans les Analecta Bollandiana, t. VI, p. 77. Cf. Gallia christiana, t. XIV, col. 1039, A. de la Borderie, ouvr. cité, t. I, pages 260, 432, 560, etc.
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C'est cette tradition, la seule accréditée et la seule qu'il pût connaître, que le poète àAiquin va bouleverser. Par une chronologie audacieuse, il va courber saint Malo devant saint Samson. Pour constater que tel est bien son dessein, il suffit de considérer certains éléments du récit que nous avons écartés jusqu'ici par un simple artifice d'analyse.
Quand les Français du roi Charles entrent en Bretagne, leur premier soin estd aller droit à Dol « adourer saint Samson » :
49 A Doul s'en vont, sans nul aretaison, Une cité, arcevesque i ot bon Pour porter armes contre la gentMahon.
Or en va Charles adourer saint Sanson ; Mec pria H rois et H baron Que Dieu lour face de lour péchiez pardon Et leur doinst force vers la gent de Mahon.
Le sanctuaire de saint Samson, qui domine la Bretagne, semble dressé là de toute antiquité. Par contre, au sortir de Dol et marchant vers Aleth, Charlemagne semble s'avancer dans un pays barbare et à peine évangélisé. L'archevêque Ysoré déplore (v. 135) que le roi Aiquin, établi dans Aleth, y adore
Tervagan et Mahon Et y deville Jhesu Crist et son nom,
et il regrette, en un autre passage (v. 1429), que les Sarrasins, voilà trente ans, conquérant toute la Bretagne, y aient « destruit nostre crestienté ». Veut-il dire que les Sarrasins ont jadis rasé jusqu'au sol toutes les
églises du Pou-Alet? ou bien qu'il n'existait encore dans le Pou-Alet, à l'arrivée des Sarrasins, ni églises qui valussent l'honneur d'une mention, ni monastères, ni saints, ni reliques ? Ce qui est sûr, c'est que le romancier se tait de tout ce qu'il peut savoir du passé chrétien de cette région. Silence surprenant : dans toutes les autres chansons de geste, quand les Sarrasins s'établissent en terre chrétienne, c'est un lieu commun nécessaire que le récit de leurs déprédations : ils violent tel sanctuaire, Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul de Narbonne ou Saint-Riquier ; ils enlèvent les «corps saints », coupent les lèvres aux clercs et aux prêtres, torturent moines, ermites et nonnains ; on les voit
Viles ardoir et violer mostiers, Chapeles fondre et auteus peçoier 4 .
Rien de tel dans notre roman. Ni le poète, ni les messagers de Charlemagne ne reprochent jamais à Aiquin d'avoir ruiné aucun sanctuaire. Jamais Charlemagne et l'archevêque de Dol ne rencontrent sur leur route les ruines de la moindre chapelle. Par contre, à mesure qu'ils pénètrent, dans le Pou-Alet, ils sont obligés, pour y célébrer les mystères, de construire des églises : ils ne restaurent pas, ils fondent, et chacune de leurs étapes est marquée par une de ces fondations.
Ils campent en quatre endroits et ces divers établissements des troupes chrétiennes semblent à première vue disposés par un poète bon stratégiste, tout occupé à
1. Charroi de Nîmes, v. 573 ; Destruction de Home, v. 470; etc., etc.
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des récits de bataille ; mais, par une rencontre singulière, ces campements sont tous quatre dressés sur l'emplacement d'églises réelles, et qui subsistent encore aujourd'hui.
Échelle à 1/480000.
1° Uéglise Saint-Etienne. Après la première bataille,'
1064 Le roi fist fere un charnier bien ouvré De bonne pierre, en bon mortier scellé.
Mec fut mis le peuple Dammedé , Qui en bataille ot esté décollé.
Une chapelle fist sur les martyrs Dé.
Sur le charnier fu le moutier fondé :
De saint Estiene en fut le mestre auté.
« C'est le village de Saint-Etienne, à trois kilomètres de Saint-Servan, où on trouve une chapellenie fort
ancienne... En arrière de la chapelle de Saint-Etienne, les habitants du lieu désignent le Charnier établi par Charlemagne, qui pourrait bien être un tumulus*.
2° Chastel-Malo. Après avoir établi ce moutier, Charlemagne rebrousse chemin pour dresser son camp à une lieue environ de la cité d'Aleth, qu'il veut investir. Il établit, là où il pose sa tente, un ouvrage fortiGé, qu'il nomme Chastel-Malo. « Château-Malo est l'ancien manoir des évêques de Saint-Malo, aujourd'hui succursale, à 5 kilomètres de Saint-Servan 2 . » Pourquoi Charlemagne lui a-t-il donné ce nom ? Le poète l'explique ainsi :
1146 Chastel Malo a cel lieu appelle
Por saint Malo, ung saint beneùré Qui d'Angleterre fu illec apassé.
Il poursuit en ces termes, et c'est ici sa maîtresse invention. Saint Malo, dit-il,
1 149 Dedans une ysle vesqui près la cité En un abit ou servi Dammedé En jeûner, en grant humilité, En oroison et en grant charité.
Maint bel miracle fist pour lui Dammedé.
Un an avant que je vous ay compté, Un Sarrazin fu a sa fin aie Et de cest siècle et mort et trespassé.
Par la requeste saint Malo, l'ami Dé, . Vint cil païens en vie et en santé,
1. Joiîon des Longrais, p. lxxvii-viii. — Cette chapelle est encore aujourd'hui considérée dans la région de Saint-Servan comme particulièrement sainte.