Jotion des Longrais, p
essai d'explication* 125
Dont païen tindrent le prodome enchanté.
Selon lour loi Tavoient molt amé
Et lui donnoient molt sovent charité,
Et la prenoit volentiers et de gré,
Car poi a voit cil de propriété
Dont il mengast, quant avoit jeûné,
Quar poi avoit illec crestienté,
Qui lui feïssent aumosne ne bonté,
Mais Sarrazins i avoit a planté.
Si ne créez que je di de verte,
A Saint Malo est ou livre trouvé
Par la légende saint Malo, lami Dé.
Illec i est cel miracle embullé
Et moult des autres de vielle antiquité.
A Charlemainne fu dit et raconté
D'icel prodome les biens et la sainte
Que il maintint toujours en son aé.
En celui lieu ou Charles s'est trouvé
A cil saint homme fu cil lieu avoué
Et en son nom fait et édifié.
Chastel Malo en fu cil lieu nommé.
Ainsi, à en croire notre conteur, saint Malo, le patron d'Aleth, fait encore partie de l'église militante, quand déjà saint Samson règne glorieusement dans les cieux. Pourtant saint Samson et saint Malo étaient contemporains. Le poète le savait, s'il connaissait, comme il nous le dit, la « légende », c'est-à-dire la Vie de saint Malo 1 , et il devait la connaître en effet, puisqu'il sait
i. Les sy nchronismes entre la vie de saint Malo et celle de saint Samson se rencontrent partout indiqués. Exemple : « Unde cepit Maclouus antistes docere populum et ad viam veritatis adducere. Sanctus vero Samson eadem sua in urbe âge bat, qui consanguineus Macloui atque Maglorii existebat «(Vilall s. Maclouui, dans le Bulletin de la Société archéologique d'Ille-et- Vilaine, t. XV, 1884, p. 282).
rapporter de saint Malo ce miracle insigne qu'il avait ressuscité un païen. On peut même préciser et discerner, entre les vies de saint Malo, celle qu'il a en vue ; et c'était sans doute celle que composa entre 1143 et 1146, . l'évêque Jean de Châtillon, autrement dit saint Jean de la Grille *. En effet ce vers de la chanson d'Aiquin :
Quar poi avoit illec crestienté
semble être une traduction de ce passage de Jean de Châtillon : « Paucichristiani in eacivitate habitabant... » Se fondant sur les Vies de saint Malo, mais les dénaturant, le poète a donc feint que le saint, aux jours où il ressuscita un païen, n'était qu'un pauvre diable d'ermite. Tandis que le « prodome » en est réduit, pour ne pas mourir de faim, à recevoir l'aumône des Sarrasins, là-haut, dans les délices du Paradis, bien loin du champ jadis habité par leâ vipères et les sauterelles, Samson règne, Samson triomphe et daigne recevoir l'encens et les prières de Charlemagne et des Bretons. Pour comble d'ironie, le poète renvoie ceux qui pourraient douter de ses dires aux livres conservés dans le sanctuaire de Saint-Malo :
1169 Si ne créez que je di de verte,
A Saint Malo est ou livre trouvé...
Mais, si l'on ouvre une Vie quelconque de saint Malo, on y lit que ce saint fut le premier évêque
4. Voy. Mabillon, AA. SS. ord. s. Benedicti, sa.ec. JT, p. 219, et Ferd. Lot, Les vies de saint Malo, dans les Annales de Bretagne,
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d'Àleth ; le poète, comme on verra, le dépouillera bientôt de cette gloire.
3° Le Moutier Nostre-Dame. Tandis que l'empereur Charles campe à Ghastel-Malo, le bon archevêque Ysoré fait tendre son pavillon, près d'un marais, au bord de la Rance :
1186 Un moutier a Tarcevesque fondé
De Nostre Dame, la mère Dammedé.
C'est, à trois kilomètres de Château-Malo, une église de Notre-Dame, « placée un peu en avant de Saint- Suliac, prieuré simple, qui fut successivement occupé par des ermites de saint Augustin, par des Récollets et par des Carmes... Ce lieu est devenu depuis l'île Notre-Dame, en Saint-Jouan-des-Guérets 1 .
4° La Croix Saint-Servan. Nous n'en avons pas fini de dénombrer ces épisodes que les critiques littéraires traitent comme de vains hors-d'œuvre du roman, que L. Gautier 2 , par exemple, appelle « des digressions filandreuses sur des fondations de moutiers ».
Aux cotés de saint Malo, un autre saint est le patron du Pou-Alet, saint Servan. A l'époque où fut composé notre roman, la paroisse qui lui était dédiée dans un faubourg d'Aleth gagnait chaque jour en importance, et Ton vénérait, à quelque distance, une Croix de saint Servan : croix redoutable, car les plaideurs juraient sur elle et le saint châtiait les parjures 3 .