Épopées françaises, t. III, p
3. Sur la Croix-Saint-Servan, voy.Joùon des Longrais, p. 158,
Qui est saint Servan? Est-il originairement identique à saint Servatius, qui avait été évêque de Tongres ? On avait fabriqué à ce personnage, peut-être dès le vin* siècle, une légende « destinée à le rapprocher de la divinité ». Selon cet absurde récit, cet évêque, qui avait vécu au iv e siècle dans la région de Maestricht, devenait le petit-neveu de la Vierge Marie et de sainte Elisabeth, donc le cousin à la mode de Bretagne de saint Jean-Baptiste et de Jésus-Christ. Ce cousin de Jésus- Christ fut-il dès l'origine le saint vénéré dans le diocèse d'Aleth, ou bien est-il venu y supplanter sur le tard un Servannus, d'abord évêque en Ecosse à la fin du vii e siècle et « apôtre des Orcades » ? C'est un grave problème, et les hagiographes en disputent 1 . Le poète à'Aiquin eût pris sans doute plaisir à leur controverse. Mais lui, il avait son siège fait : il tenait pour saint Servatius de Tongres. Ce poète héroïque, qui décidément connaît mieux les vies des saints que l'histoire
et surtout Campioa (Annales de Bretagne, t. XIX, p. 348) qui analyse ainsi, d'après Guillotin de Courson (Pouillè hist.,\\, 266). une charte de la fin du xn e siècle : Un certain Galesius prétendait avoir des droits sur le Pré Brécel... Pour faire tomber ses prétentions, les chanoines de Saint-Pierre de la Cité (d'Aleth), par l'organe du prieur Jean, lui donnèrent une somme d'argent : puis, ils le firent, lui et sa famille, jurer leur complet désistement sur les reliques et sur la croix de Servatius : « Super reliquias et super crucem s. Servalii. »
1. Voyez L. Campion, S. Servatius, évêque de Tongres, patron de Saint-Servan (Annales de Bretagne, t. XIX, 1903-4, p. 321 et p. 565) ; cf. J. Loth (ibid., p. 631), qui réfute la thèse de l'abbé Campion au profit d'un saint Servan celtique, et la réplique de M. l'abbé Campion, au t. XXI (1906), p. 277, des Annales de Bretagne.
essai d'explication 129
poétique de Charlemagne, sait en effet nous raconter comment saint Servan fut le cousin de Dieu
De par la Virge qui moult fait a louer,
et il a pris soin de mettre dans la bouche de Charlemagne une longue prière (y. 1983-2020) où l'empereur raconte avec force détails l'histoire du cousin du Christ jusqu'à sa décollation par Hérode. Or, qui donc, suivant le poète, a apporté les reliques précieuses de ce saint dans le diocèse d'Aleth? C'est Charlemagne, et la vénérable croix de Saint-Servan, sur laquelle venaient prêter serment les gens du pays, c'est Charlemagne qui l'a fait dresser:
1587 Ly roys de France ne se volt oblier...
Près la cité s'est aie osieler Jouste la rive assez près de la mer, Devant la porte que Dayres fist fermer A haulte voulte de marbre bel et cler.
Li roys de France y fist son tref fermer Et l'oriflambe et son trigon lever.
Une chapelle y fist le roy fonder :
De saint Servan en fu le mestre auter, Ung amy Dé, qui moult fait a louer ; Cousin Dé fu, yce ouy compter, De par la Virge, qui moult fait a louer Ou Danmedés se deigna aonbrer.
Une crouez belle mist Charles sur l' au ter ; D'argent est riche, li roys la fist dorer ; Dedanz la crouez qui moult fait a louer, Avoit fait Charles reliques enchâsser :
Des Ynocens fist en la crouez poser Et dou martyr saint Estiene le ber Et d'aultres saints qui moult font a louer.
Notre emperiere prent Dieu a reclamer :
J. Bbdibr. — Les légendes épiques, t. II. 9
« Dammedés, Sere, ce dist Charles li ber,
A saint Servan veil ceste crouez donner
En [cel] moutier et mètre [et] présenter
Par teil convant com ge veil deviser :
Ceulx qui sus lé se vouldront parjurer,
Que mal lour vienge sanz [nesun] demourer... »
L'église fist de Dammedieu segner.
En sorte que le diocèse d'Aleth doit à Charlemagne, et donc à l'archevêque de Dol, qui a mandé Charlemagne, le bonheur de posséder saint Servan.
5° Enfin, Charlemagne s'est emparé de la cité d'Aleth :
2321 En la cité fist un moutier fonder.
Ou non saint Père en fist le raestre auter.
Moynes y mist, rente lour fist donner, Pour le servige que doivent célébrer Pour ceulx qu'Aiquin y a fait dévier.
A Tarcevesque fist la messe chanter...
On le voit : la cathédrale Saint-Pierre d'Aleth, il ne la restaure pas ; il la fonde ; il n'appelle pas, pour y. servir Dieu, le bon saint Malo 1 ; il la donne solennellement à l'archevêque de Dol :
1. M. Joûon de Longrais (p. xli) a attiré l'attention sur cet épisode : « Après avoir pris Quidalet, Charlemagne l'abandonne au temporel et au spirituel à l'archevêque de Dol. Pourquoi cette donation inattendue ? Ne serait-ce pas pour affirmer les droits de suprématie de Dol sur le diocèse d'Aleth et de Saint- Malo ? Il y avait un intérêt toujours présent pour un habitant du diocèse de Dol à gratifier son archevêque de la ville d'Aleth, titre du siège. Par contre, il est difficile de croire qu'un diocésain d'Aleth eût eu la même générosité, aucune réminiscence historique ne pouvant lui en donner ridée, les deux villes ayant toujours été par ailleurs indépendantes Tune de l'autre. Les attaches de Tau-
essai d'explication 131
2330 La messe chante Tarcevesque Ysoré En Quidalet, l'admirable cité.
Après la messe a li bons rois parlé, Nostre arcevesque en a aresonné ; « Sire arcevesque », dist Charles le séné, « Merci a Dieu, le roi de mai esté, Prinse en avon ceste bone cité, Non pas par force, mais par la vertu Dé.
Mainte grant paine i avon enduré, Pour essaucier sainte crestienté.
Bien a sept ans accompliz et passé Que nous venismes de France en cest régné Por ceste ville, qui moult nous a grevé.
Molt vous y estes d'armes bien comporté.
Bien l'avez fait com prodome séné :
Ge vous la donne, trestout en équité... »
Et saint Malo, que deviendra-t-il ? Le poète ne daigne pas s'en soucier. Sans doute l'archevêque de Dol, aux lieu et place du Sarrasin Aiquin, continuera à lui faire l'aumône.
6° Vers la fin du roman, Charlemagne rencontre (v. 3026 ss.) saint Corentin que les païens viennent de maltraiter dans sa petite chapelle. On ne voit pas clairement (la fin du récit étant perdue) quel rôle le poète voulait
teur avec le pays de Dol paraissent donc prouvées. » Cette observation excellente porte, à mon sens, beaucoup plus loin que ne le croit son auteur. Toute ma thèse est que la donation de Téglise d'Aleth à l'archevêque Ysoré n'est pas « inattendue » pour qui a suivi, comme nous venons de le faire, le développement des inventions analogues du romancier ; elle est le couronnement prévu et nécessaire de ces inventions. Ce que ces considérations expliquent, ce n'est pas seulement, comme le dit M. Joûon des Longrais (ibidem), « un passage de la chanson » ; c'est la chanson tout entière.
donner à saint Corentin ; mais Corentin n'est, lui aussi, qu'un pauvre ermite et l'épisode où il paraît complète ce tableau de l'état misérable de la Bretagne chrétienne, dominée par la seule basilique de saint Samson de Dol. Tel est bien renseignement que le poète a voulu donner. Aux jours où l'archevêque de Dol combattait aux côtés de Charlemagne pour « essaucier sainte crestienté », les saints les plus vénérés delà Bretagne, saint Corentin, saint Malo n'étaient encore que de chétifs anachorètes, menacés par les païens, et que saint Samson délivra. Que serait le diocèse de Saint-Malo si Charlemagne n'y avait importé les reliques de saint Serran, si Charlemagne et « nostre archevesque » n'en avaient chassé le paganisme, n'y avaient fondé et enrichi des églises? L'église de Saint-Malo a oublié ces bienfaits; elle a rompu des attaches sacrées :
« Allez, vous n'êtes qu'une ingrate.
Ne tombez jamais sous ma patte. »
La chanson d'Aiquin est donc essentiellement un écrit de propagande et un pamphlet, dont on doit admirer l'audace et l'adresse.
L'audace en était banale, à vrai dire, en ce pays où les faux documents émanés des églises témoignent à l'ordinaire d'une ignorance voisine de la barbarie : je rappelle en passant les fausses chartes du monastère de Landevennec, où l'on voit Charlemagne (qui régna, comme on croit le savoir, de 768 à 814) choisir tran-
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quillement pour ses ambassadeurs auprès du roi Grallon (vers Tan 486), saint Florent (mort vers la fin du iv* siècle), saint Médard (évêque de Noyon de 530 à 545) et saint Philibert (qui fonda Jumièges en 654) j .
Mais si l'audace de cette composition n'a rien que d'ordinaire, l'adresse en est jolie et presque spirituelle. Le procédé essentiel du poète consiste à authentiquer ses récits tendancieux par le témoignage de monuments connus de tous, de lieux universellement vénérés, de traditions locales accréditées par ailleurs. De là, sa précision, géographique : elle n'est pas chez lui goût du pittoresque, mais argument. De là, l'utilisation des plus belles ruines romaines de la région, Corseul 2 , Carhaix 3 , Âleth surtout : les vieilles murailles d'Aleth étaient imposantes encore de son temps, puisqu'elles devaient rendre des services 4 jusqu'au temps de la Ligue; et de même, la vieille tour d'Oreigle (la tour Solidor), rebâtie au xiv e siècle, mais où l'on trouve encore, à la base, de l'appareil gallo-romain. Cette ville délabrée, le poète la rebâtit splendide pour y loger son roi Aiquin, et ce