‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 52 sur 161 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

3. Remarque faite d'abord par Bethmann (p. 98, n. 48 de l'éd. des Mon. Germ. hist.) et développée par M. J. Roman, De la valeur historique de la chronique de la Novalaise (Bulletin de la Société d'études des Hautes-Alpes, t. XV, 1896, p. 48).

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utilise pour ses récits des sources historiques; mais il les traite avec la plus libre fantaisie. Que cette remarque nous serve pour apprécier maintenant le récit qu'il nous donne de la conquête de la Lombardie par Charlemagne.

Avant de rapporter ce récit, il est utile de résumer en quelques phrases la marche des événements. Entre tant de sources historiques auxquelles je pourrais m'adresser pour rappeler les quelques faits dont j'ai présentement besoin, je choisis de préférence la Vita Hadriani 1 . On verra bientôt à quelles fins.

En 772, le pape Hadrien I, ayant rompu avec le roi des Lombards Désier, appelle Charlemagne à son aide.

— Charlemagne franchit le mont Cenis (septembre 773).

— Mais les Lombards ont dressé dans le val de Suse d'imposants ouvrages de défense, qui arrêtent les Francs. Charlemagne, après avoir négocié longtemps avec Désier, réussit à passer. Abandonnant leurs fortifications, Désier et Adelchis son fils battent en retraite. — Désier s'enferme dans Pavie, Adelchis dans Vérone. Charlemagne investit Pavie, et, y laissant le gros de son armée, il va avec quelques troupes mettre le siège devant Vérone, qui lui ouvre ses portes ; Adelchis s'enfuit à Constantinople. — Charlemagne revient devant Pavie ; mais, laissant encore une fois son armée qui tient le siège, il part pour Rome, où le pape le couronne roi des Lombards (3-6 avril 774). — Il retourne à Pavie, qui tombe en son pouvoir (en juin). Désier est fait prisonnier.

1. Liber pontificalis, éd. de l'abbé Duchesne, 1. 1 (1886), p. 488.

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Voici, maintenant, la version, enrichie de maintes légendes, du chroniqueur de la Novalese :

Au temps de l'abbé Frodoin 1 , le Seigneur tout-puissant daigna avertir par une vision Charles, roi des Francs, qu'il eût à gagner l'Italie le plus rapidement possible pour la réduire en son pouvoir. Il convoque aussitôt les nations voisines, rassemble une armée nombreuse etsemeten route.

Il franchit les Alpes parle mont Genèvre 2 , détruit, chemin faisant, la tour d'un brigand, nommé Ebrard,et parvient à la Novalese.

Il y séjourne longuement, hébergé par l'opulent monastère. Cependant, Désier, à la nouvelle de son approche, avait, sur le conseil de ses hommes, dressé dans tous les passages par où on peut pénétrer de France en Italie des murs de pierre et de chaux qui reliaient les monts entre eux. On voit encore aujourd'hui les fondements de ces murs, qui allaient du mont Pirchiriano à Chiavrie.

Les Francs ne pouvaient trouver aucun passage, et cependant il leur arrivait tous les jours de nouvelles troupes, le plus souvent un millier d'hommes, parfois deux mille. Ils assiégeaient les Lombards, qui leur résistaient du haut de leurs fortifications. Désier avait un fils, nommé Algisus^ lequel fut brave et vigoureux dès l'enfance. Il avait l'usage, en temps de guerre, de porter, étant à cheval, un bâton de fer et d'en assommer ses ennemis. Jour et nuit, il observait les Francs, et, quand il les voyait se reposer, s'élança nt soudainement avec les sienfe, il les frappait à droite et à gauche et en faisait un grand carnage. Les choses duraient ainsi depuis plusieurs jours, quand un jongleur, Lombard de

1. Cipolla, p. 172 ss. Je ne me fais pas faute, dans l'extrait qui suit, de résumer le texte.

2. Par le Mont-Cenis dans la réalité. La chronique, qui s'embrouille ici, donne sur le Morts Geminus des renseignements géographiques ou archéologiques dont deux sont inexacts (voy. les notes de M. Cipolla).

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nation, vint vers Charles et chanta devant ses hommes, en jouant de la rote, une chanson par lui composée (cantiunculam a se composilam rotando... canlavit). Celte chanson signifiait ceci :

Quod dabitur viro premium

Qui Karolum perduxerit in Italiae regnum,

Per quae quoque itinera

Nulla erit contra se hasta le va ta,

Neque clypeum repercussum,

Nec aliquod recipielur ex suis dampnum ?

Ces mots étant arrivés aux oreilles de Charles, il appela le jongleur et lui promit, s'il lui indiquait une route, de lui donner, après la victoire, tout ce qu'il lui demanderait.

Le roi ordonne à son armée de se tenir prête à se mettre en route dès le lendemain. Alors, l'abbé de la Novalese envoie deux de ses moines prier Charlemagne à un repas qu'il lui offre, à lui et à toutes ses troupes. Le roi s'étonne, sachant que son armée a épuisé déjà les ressources en vivres de l'abbaye et que, depuis plusieurs jours, on n'y trouve plus rien à manger ni à boire. Mais, sur la prière de l'abbé, par un miracle de Dieu, le cellier et le grenier du monastère se remplissent de blé et de vin, et l'abbé peut héberger largement le roi et les siens. Charles, après avoir promis de combler l'abbaye de ses dons, se met en route, guidé par le jongleur.

Celui-ci, abandonnant tous les chemins, conduisait le roi par la crête d'une montagne qui s'appelle encore aujourd'hui la Via Francorum. A la descente de ce mont, ils arrivèrent dans la plaine de Giaveno. Désier croyait toujours avoir Charlemagne devant lui, tandis qu'il s'avançait rapidement par derrière. Quand Désier se vit tourné, il monta à cheval et s'enfuit à Pavie.

Le jongleur réclame à Charlemagne sa récompense.

« Demande ce que tu voudras », lui dit l'empereur. — Je

monterai, dit-il, sur l'une de ces montagnes, je soufflerai

dans cette trompe dé corne, et tu me donneras toute la terre

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où se répandra le son de ma trompe, avec les hommes et les femmes qui l'habitent. Il fit comme il l'avait dit, puis, descendant de la montagne, il parcourait les villages et les champs, demandant à chacun : « As-tu entendu le son de la trompe? » Et, si on lui répondait : oui, il frappait celui qui le lui avait répondu, en disant : « Tu es mon serf. » Le roi lui donna toutes ces terres et tous ces hommes et les fils de ces hommes : « qui usque in présentent diem servi ipsi Transcornati vocanlur. »

Le roi prit ensuite la ville de Turin et toutes les villes et châteaux sur la route. Il parvint ensuite à Pavie, où saint Théodore était alors évêque. Dieu révéla à Charles qu'il ne prendrait point Pavie tant que saint Théodore vivrait. Charles alla donc prendre d'autres villes, savoir lvrée, Verceil, Novare, Plaisance, Milan, Parme, Tortone et les villes du littoral. Puis, ayant appris la mort de saint Théodore, il alla mettre le siège devant Pavie. Le roi Désier y était, avec son fils Algisus et sa fille. Désier était humble et bon. On rapporte qu'il se levait toutes les nuits pour venir à l'église de Saint-Michel ou de Saint-Syrus ou à quelque autre église, et que les portes s'ouvraient d'elles-mêmes devant lui. Le siège de la ville se prolongeant, la fille de Désier écrivit à Charles une lettre et la lança par une baliste de l'autre côté du Tessin. Elle lui disait que, s'il consentait à la prendre pour fem/ne, elle lui livrerait la cité et tout le trésor de son père. Charles répondit à la jeune fille de façon à exciter plus encore son amour. Elle vola les clefs de la ville qui étaient sous le chevet de Désier et manda par la baliste à Charles qu'il fût prêt, la nuit suivante, au premier signal, à entrer dans Pavie; ce qu'il fit. El pendant que Charles avec ses troupes entrait dans la ville, la jeune fille, joyeuse de la promesse qu'il lui avait faite, s'élança à sa rencontre, mais elle fut renversée et foulée aux pieds des chevaux, car la nuit était sombre. Le bruit des chevaux qui entraient réveilla Algisus, fils du roi, qui, tirant son épée, se mit à frapper les Francs; mais son père lui défendit de s'opposer à la volonté de Dieu. Algisus, voyant qu'il ne pouvait résister à une si forte armée,

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s'enfuit, et Charles prit la cité, monta au palais, et reçut de tous les citoyens des serments de fidélité.

Alors il manda auprès de lui l'abbé de la Novalese Frodoin et lui donna la terre de Gabiano. Quelques-uns disent qu'il fit crever les yeux à Désier. Après avoir envahi l'Italie, Charles alla à Rome où il reçut l'empire et le patriciat.

Plus loin 1 , le chroniqueur revient à Algisus. L'Italie vivait en paix sous la domination de Charles, et Charles séjournait à Pavie, quand le fils dépossédé de Désier, Algisus, se présenta inconnu à la cour du roi des Francs et réussit à s'asseoir au bout de sa table. Il obtint d'un ancien sujet de son père, qui, seul, l'avait reconnu, et qui servait à la table de Charles, qu'il lui porterait à manger autant qu'il pourrait. Or Algisus broya tous les os pour en manger la moelle, comme un lion affamé qui dévore sa proie. Il rejetait sous la table le reste de ces os, si bien qu'il en fit un grand tas. Puis il s'en fut. Le roi, se levant de table, voit le tas d'os broyés, s émerveille, devine que seul Algisus a pu tant manger, et emploie une ruse pour s'emparer de son ennemi.

Il confie ses bracelets d'or à l'un de ses hommes et le charge de les porter de sa part à Algisus. L'envoyé rejoint Algisus, qui venait de monter sur une barque. De la rive, il lui crie de s'arrêter, et lui offre les bracelets de Charle magne ; il les fixe à la pointe de sa lance et les tend à Algisus. Mais Algisus revêt sa cuirasse, saisit sa lance et dit à l'homme : « Si tu m'offres ces présents au bout d'une lance, je les recevrai donc par la lance. D'ailleurs, si ton maître me les a envoyés

i. Ed. Cipolla, p. 188.

par ruse et pour que tu me tues, je ne veux pas sembler inférieur à lui ; à mon tour je lui enverrai mes présents. » Et il donna ses propres bracelets au messager, qui les porta à Charles. Charlemagne les mit, et ils étaient si grands qu'ils montaient jusqu'à ses épaules. Algisus, s'étant échappé à grands risques, rejoignit sa mère, la reine Anza, à Brescia, où elle avait fondé une église en l'honneur des saints Faustin et Jovite.

Ces légendes, d'un coloris si barbare, maints critiques y veulent reconnaître des « restes . de l'épopée lombarde ». « Adelgis, écrit M. Pio Rajna, est un héros de l'épopée germanique, plus proprement de l'épopée lombarde 1 . »Et Gaston Paris, dans V Histoire poétique de Charlemagne 2 , apprécie en ces termes les récits de notre chronique : « Ce sont ici les derniers accents d'une nationalité germanique expirante, du grand peuple lombard détruit par Charlemagne. Les légendes que nous a conservées la chronique du monastère de Novalese sont empreintes d'un sentiment d'hostilité contre les Francs et leur chef, qui ne peut laisser leur provenance douteuse. »

On doit constater tout d'abord, et au contraire, qu'il n'y a dans la chronique de la Novalese nulle trace d'un sentiment d'hostilité contre les Francs et leur chef. Désier, il est vrai, et Adelchis y sont des personnages sympathiques : le souvenir des fondations pieuses du roi Désier et de sa femme Anza survivait, au temps de

1. Romania, t. XXIII, p. 60, note 1. Voy. F. Gabotto, Notes sur quelques sources de l'épopée française (Revue des langues romanes, 1897, p. 259).

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notre chroniqueur, dans maintes églises de la région : à Pavie, par exemple, et à Brescia *. C'est là que le chroniqueur a pu prendre l'idée de ménager les adversaires de Charlemagne et de les traiter avec indulgence. Mais il n'a pas le « patriotisme étroit », il est bien mieux disposé encore pour les Francs et pour leur chef. Il considère Charlemagne, conquérant la Lombardie, comme l'envoyé de Dieu : regnum Italicum divinitus obtinuit 2 . 11 est visiblement fier que Charlemagne ait séjourné à la Novalese, qu'il ait été l'ami de l'abbé Frodoin, que Dieu ait fait ce miracle de remplir de vin et de victuailles, à l'usage des conquérants francs, les celliers de l'abbaye, et que Charlemagne ait enrichi le monastère des dépouilles du roi lombard.

Très favorable à Charlemagne, il n'a pas cru pourtant qu'il fût obligé de peindre ses ennemis, Désier et Adelchis, comme des tyrans et des couards. Ce n'est pas une preuve qu'il ait exploité des chants lombards du vm e siècle. Comment ces chants lombards auraient-ils pu survivre jusqu'à son temps ? S'ils s'étaient conservés pourtant, comment aurait-il pu les comprendre, lui qui parlait une autre langue, le français probablement? Je sais bien que, pour plusieurs, de telles difficultés n'en sont pas. Je rechercherai pourtant si nous sommes tenus d'admettre la survivance au xi e siècle de chants lombards du vm e , et si notre chroniqueur n'a pu prendre Tidée de ses récits dans des livres latins.

1. On trouvera une longue histoire légendaire de Désier et de sa femme considérés comme des fondateurs d'églises et d'abbayes dans le Chronicon Brixianum (commencement du xv c siècle ; voy. Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. XIV, p. 845-60).

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