‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 54 sur 161 · Cipolla, t. II, p. 108, n · texte numérisé non relu

Cipolla, t. II, p. 108, n

LA NOVALESE 167

Charlemagne et celle des bracelets d'Adelchis. Ces trois épisodes, est-il nécessaire qu'il les ait pris à d'anciens poèmes lombards ?

La chose a semblé si certaine qu'on a cru reconnaître un fragment authentique de l'un de ces poèmes, traduit exactement, dans cette cantiuncula attribuée au jongleur par le chroniqueur de la Novalese :

Quod dabitur viro premium

Qui Carolum reduxerit in Italiae regnum... ?

et un savant linguiste n'a pas hésité à proposer une reconstitution de ce couplet en vers tudesques { . 11 est aisé pourtant de se représenter autrement l'invention de cette anecdote. Les chroniques apprenaient à notre auteur que Désier s'était fortifié dans le Val de Suse, et le témoignage de ses yeux lui montrait, auprès de Chiavrie, des vestiges de ces fortifications. D'autre part, puisqu'il était du pays, il voyait bien qu'il y avait une autre route pour marcher de Suse vers Turin, celle qui passe par Giaveno et Àvigliana, et que marque par exemple l'itinéraire dit de Mathieu de Paris 2 . Quoi de plus naturel dès lors que de supposer qu'un homme de la région avait enseigné cette route à Charlemagne ? De là le jongleur lombard. Quant à l'historiette des Transcornati, elle est fondée visiblement sur un jeu de mots local 3 , elle fait partie du blason populaire de la région

i. Voy. Cipolla, t. II, p. 178, n. 1.

2. Voy. la description de ces deux routes dans une note de M. Cipolla, t. II, p. 174.

3. Voy. sur ce thème de folk-lore les Deutsche Rechtsaltert humer de Jacob Grimm, 4« éd., publiée par Heusler et Hubner, t. I (1899), p. 114-130.

168 LES CHANSONS DE GESTE ET LES BOUTES D'iTALlE

plutôt qu'elle ne tire son origine de chants lombards du vui e siècle. Nous sommes ici en présence d'une légende topographique.

Si Ton en vient maintenant à considérer l'histoire de la fille de Désier, amoureuse de Charlemagne, qui lui offre de lui ouvrir par trahison les portes de Pavie, et qui meurt pour avoir trahi, « elle rappelle, écrit G. Paris *, l'histoire de Tarpeia et surtout celle de Scylla, la fille de Nisus, dans l'antiquité ». Sans doute ; mais, comme Ta remarqué M. Cipolla 2 , elle rappelle aussi une histoire racontée par Paul Diacre 3 . Bien mieux, si l'on compare le texte du chroniqueur de la Novalese à celui de Paul Diacre, on constate le plagiat. Chez Paul Diacre, Romilda, femme du duc Gisulf, assiégée avec son mari dans Cividale, s'éprend, à le voir du haut des murailles, du jeune roi Avare qui ravage son pays. Elle lui offre par un messager de lui ouvrir de nuit les portes de la ville, s'il consent à la prendre pour femme. Il promet, elle lui livre la ville, qu'il met à feu et à sang. Alors elle réclame du vainqueur l'exécution de sa promesse. Il tient cette promesse en effet ; il prend Romilda une nuit pour sa femme; puis il la livre au plaisir de huit de ses hommes ; enfin il fait planter un pal au milieu de son camp, et y torture la traîtresse: « Voilà, lui dit-il, le mari que tu as mérité. » Que Paul Diacre, au vm e siècle, ait pu prendre ce récit sauvage dans la tradition épique des Lombards, je le crois. Pour le chroniqueur de la Novalese, au

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