‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 59 sur 161 · Haoul le Tourtier est mort peu après 1122. E. de Certain · texte numérisé non relu

Haoul le Tourtier est mort peu après 1122. E. de Certain

Que sont ces deux héros, si anciennement célébrés par la poésie, si anciennement vénérés par l'Eglise? Leur belle histoire, chacun la retrouvera dans son souvenir» si j'en rappelle ces quelques traits : ils sont deux enfants nobles conçus à la même heure, nés le même jour en deux régions de France éloignées l'une de l'autre ; leurs parents, avertis miraculeusement qu'ils sont prédestinés à une éternelle amitié, les ont portés au pape, pour qu'ils fussent baptisés le même jour, par le même parrain ; dès l'enfance, ils se ressemblent à tel point que nul ne peut les distinguer l'un de l'autre. Ils grandissent séparés ; mais, venus à l'âge d'homme, tous deux se mettent en route le même jour pour se retrouver. Après s'être longtemps cherchés, ils se rejoignent en effet, forment un pacte de compagnonnage et servent ensemble avec honneur le même roi ! , jusqu'au jour où l'un d'eux, Amile, accusé d'avoir séduit la fille de ce roi, est tenu de s'en justifier par combat judiciaire : il ne saurait soutenir ce combat, car l'accusation est vraie ; mais les deux compagnons tirent alors profit de leur merveilleuse ressemblance. Ils changent de vêtements et se font passer l'un pour l'autre. Amile se retire dans le château d'Ami, et tous le prennent pour le vrai seigneur du lieu, même la femme de celui-ci, auprès de qui il couche, comme s'il était le mari, mais en mettant entre elle et lui une

{Bibliothèque de V École des Chartes, série IV, t. I, 1855, p. 488} place entre 1090 et 1100 la composition de YEpistola qui nous intéresse. Cette détermination de la date n'a pas été contestée depuis, que je sache.

1. Gaïferus, chez Raoul le Tourtier, Charlemagne partout ailleurs.

épée nue, symbole et gardienne de sa chasteté. Cependant Ami, se faisant passer pour A mile, a pu jurer sans mensonge qu'il n'avait pas séduit la princesse, a soutenu le combat judiciaire, tué l'accusateur, et victorieux, a épousé, sous le nom de son compagnon, la fille du roi. Il la conduit à son vrai mari : mais peu après, Dieu le frappe : il devient lépreux. Chassé par sa femme, il erre par les pays, pendant des années, réduit à mendier, tant qu'enfin il parvient au château où son compagnon, ignorant ses malheurs, vivait en paix. Amile reconnaît le misérable, le recueille, le soigne tendrement. Un jour, Dieu lui enseigne comment Ami pourra guérir : il faut qu" Amile égorge ses deux enfants et qu'il frotte de leur sang les plaies du ladre. Il le fait et guérit Ami ; un nouveau miracle ressuscite les enfants. Les deux compagnons meurent le même jour : miracle de leurs tombes qui se réunissent.

Il n'entre pas dans mon dessein de rechercher où et quand cette légende s'est d'abord formée. Comme elle utilise quelques thèmes répandus dans le folk-lore de maints pays (l'épée gardienne de continence, le sang innocent, qui seul peut guérir, etc.), de nombreux critiques y voient un très ancien conte populaire, d'origine orientale, naturellement. G. Paris écrit * : « Malgré le manque de parallèles orientaux signalés jusqu'à présent 2 , nous penchons fort à voir dans la légende du lépreux que son ami guérit en sacrifiant ses enfants pour l'oindre de

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