‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 60 sur 161 · Romania, t. XIV (1885), p · texte numérisé non relu

Romania, t. XIV (1885), p

2. C'est-à-dire jusqu'à 1885. Vingt ans ont passé depuis : je ne sache pas qu'on ait découvert dans l'intervalle le moindre parallèle à notre conte ni dans l'Inde, ni nulle part en Orient.

J. Bédibr. — Les légendes épiques, t. II. 12

178 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALIE

leur sang, un conte d'origine orientale venu en Occident par un intermédiaire byzantin et par transmission littéraire. »

C'est une hypothèse gratuite. Je ne l'accepte ni ne la contredis.

Je m'en tiens à constater en fait que la légende d'Ami et d'Amile apparaît pour la première fois à la (in du xi c siècle chez Raoul le Tourtier, puis au xn* siècle, dans une chanson de geste française et dans la Vita sanctorum Amiciet Amelii 7 que ce sont là les trois seules versions anciennes du conte et qu'elle s'accordent à donner les traits rassemblés ci-dessus. Que par des spéculations ingénieuses on dépouille cette histoire de ses éléments féodaux (le combat judiciaire, etc.) et de ses éléments chétiens (la maladie et la guérison envoyées par Dieu), je ne sais ce qu'il pourra rester du conte ; mais la tentative est permise. On peut imaginer abstraitement une forme de la légende telle qu'elle se déroule en civilisation indienne, arabe ou byzantine ; en fait, une seule forme nous est connue, primitive ou non ; et l'on ne peut que constater que, sous cette forme, l'histoire d'Ami et d'Amile est une légende à la fois féodale et chrétienne.

Cette légende féodale et chrétienne, on peut concevoir abstraitement et par un jeu d'hypothèses qu'elle n'a été coulée que sur le tard et par accident dans le moule des chansons de geste : il n'est pas nécessaire qu'Ami et Amile soient des comtes ou des chevaliers, ni que leur destinée se noue à la cour d'un roi, ni que ce roi soit Charlemagne. Mais, en fait, et si l'on se garde des hypothèses, on ne peut que constater que les trois seuls

textes anciens dont nous disposons s'accordent à faire d'Ami et d'Amile les héros d'un roman épique. On peut débattre (je n'entrerai pas dans ce débat) ai la chanson de geste française représente un état de la tradition poétique plus ancien ou plus récent que les poèmes français exploités par Raoul le Tourtier et par Fauteur italien de la Vita] ce qui est constant, c'est que Raoul le Tourtier et Fauteur delà Vita exploitaient l'un et l'autre des poèmes français (il suffit de rappeler, entre d'autres preuves, que le dénonciateur d'Amile est dans tous les textes Hardré*, traître propre à l'épopée française) ; et, sans m'arrêter à démontrer un fait avoué de tous, je constate que, aussi haut que nous puissions remonter, la légende d'Ami et Amile est une chanson de geste française. Or, si Raoul le Tourtier écrivait vers 1090, nous devons nous représenter une chanson d'Ami et Amile à peu près contemporaine du Roland d'Oxford ou plus ancienne encore. Cette ancienne chanson de geste française, on peut imaginer abstraitement, et par un jeu d'hypothèses, que les héros n'en sont devenus des saints que sur le tard et par accident. En fait, et si l'on se dispense de toute hypothèse, on ne peut que constater que nos trois textes anciens les donnent pour des saints ; il est bien vrai que, seule, la Vita développe le récit de leur « passion » et de leur «déposition » ; mais les trois textes s'accordent à les marquer, dès l'heure de leur naissance, des signes d'une prédestination surnaturelle : Dieu les mène tous deux à travers les épreuves 2 vers une même fin,

1. Adradus chez R. le Tourtier (v. 32, etc.), Ardericus dans la Vita (p. ci, etc.).

Page 1