Ed. Barrois, v. 5847 ss
MORTARA ET PAV1E 183
comme dans la Vite, et s'y enferme ; mais son allié, Ogier, a tenu plus longtemps sur le champ de bataille • il fuit enfin, lui aussi, seul, poursuivi par les vainqueurs. Il arrive à Pavie et voudrait s'y réfugier; mais la porte est close ; Désier,las de la guerre, lui en refuse l'entrée. Il fuit plus loin, toujours sur la vieille chaussée romaine, jusqu'à Sain t-Domin. Là il rencontre Ami et Amile, qui revenaient d'un pèlerinage à Rome pour porter leur secours à Charlemagne :
5885 II voit venir deus vaillans chevaliers, Le conte Amile et Ami le guerrier.
De Rome vienent, de Damediu proier, Escerpe au col, corne vaillant princier.
Mult aiment Dieu, servent et tienent chier.
A lor signor Kallon vienent aidier...
5898 Ogier encontrent qui s'en aloit fuiant.
Com il les vit, si les vait conissant.
Il lor escrie : « N'en irés en avant !
Por Kallemainne le roi faire dolant Vos ocirrai a m'espee trenchant. »
Quant il l'entendent, mult s'en vont esmaiant, Car il n'ont arme ne espee tranchant ; Merci li crient, si vont les cols baissant.
Tant fu iriés Ogiers au cors vaillant Por lor proieres ne volt faire niant :
Les ciefs en prist li dux demaintenant.
Quant ot ce fait, si s'en torna fuiant, Puis regarda delés un desrubant, Et vit venir Kallon, le roi poissant.
Charlemagne trouve les deux cadavres et les fait porter à Mortara.
Par le texte de la Vita et par la Chevalerie Ogier, nous
184 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALIE
voici ramenés vers cette expédition de Charlemagne en Lombardie, que la chronique de la Novalese narrait à sa façon. Les moines de la Novalese y avaient introduit la légende d' Adelchis ; les moines de Mortara y ont introduit Ami et Amile : qui donc y a introduit Ogier?
L'histoire poétique d'Ogier tient presque tout entière dans le poème de 13.000 vers en laisses assonancées, qui porte ce titre, la Chevalerie Ogier de Danemarche ! . C'est l'histoire d'un rebelle, Ogier, qui, fuyant la colère de Charlemagne, a trouvé asile chez Désier, roi des Lombards. Charlemagne passe les Alpes pour punir Désier d'avoir accueilli cet hôte. Les Lombards marchent contre lui, et lui livrent une bataille. Vaincu, Désier s'enfuit vers Pavie et s'y enferme. Ogier, qui a tenu plus longtemps sur le champ de bataille, s'enfuit ailleurs en Lombardie et soutient la guerre de son côté. Quant aux motifs qui animent Charlemagne contre Ogier, ce sont des fictions romanesques dans le poème tel que nous l'avons ; mais ce poème, si remanié soit-il (il n'est que du début du xm e siècle), garde des traces de la version primitive : le crime d'Ogier est de s'être fait le protecteur de deux orphelins, les fils de Carloman, frère de Charlemagne ; il les a emmenés en Lombardie, auprès de Désier, pour les opposer à Charles 2 .
1. Éd. Barrois, 2 vol., 1842. Cf., entre plusieurs bons travaux, la très belle étude de M. K. Voretzsch, Ueber die Sage von Ogier dem Dânen und die Entstehung der Chevalerie Ogier (Halle» 4891).
2. Dans le poème conservé, si la guerre de Lombardie éclate, c'est qu'un fils légendaire de Charlemagne, Chariot, a tué d'un coup d'échiquier un fils légendaire d'Ogier, Baudouinct. Pourtant, il reste dans ce poème, comme Ta remarqué le premier G. Paris
MORTARÀ ET PAV1E 185
Or, toutes ces circonstances * sont historiques. Comment l'auteur de la Chevalerie Ogier et l'auteur de la Chevalerie Ogier primitive ont-ils' pu les connaître, à trois ou quatre siècles de distance?
On répond : par des « cantilènes », ou par des « epische Sagen », contemporaines, ou presque, des événements. Je crois qu'ils les ont connues par la ' Vita Hadriani y et je voudrais rendre cette opinion vraisemblable.
A cet effet, je transcrirai ici, en la résumant, une page de la Vita Hadriani, et je montrerai que cette
{Histoire poétique, p. 303), un reste fossile, un « témoin » de la version plus ancienne. C'est aux vers 4420 ss., lorsque Ogier dénombre ses griefs contre Charlemagne. Il lui reproche d'avoir laissé impuni le meurtre de son fils Baudouinet et ajoute :
« J'en afuï a ccst roi Dcsier, Passai Mnnjtieii por ma vie alongicr.
S'en amenai Loeys et Loihier, Ces deus enfants petits a a laitier, Qu'il voloit faire ocire et detrauchier.
A Peniccostc les ferons chevaliers ; Encor voiront vostre roi guerroicr. »
Ces enfants, dont il n'a pas été question jusque-là, dont il ne sera plus parlé, ne peuvent être que les deux fils de Carloman (Louis et Lohier sont d'ailleurs des noms inventés et d'une invention facile), que l'Ogier historique avait en effet emmenés auprès de Désiar. En outre, M. K. Vorelszch a excellemment montré que les scènes où figure Chariot sonl suspectes d'interpolations. J'admets donc, avec tous mes devanciers et sans qu'il soit utile de résumer leurs arguments, que la Chevalerie Ogier est le remaniement d'un poème où la guerre de Lombardie était motivée, conformément à l'histoire, par le fait qu'Ogier s'était fait le tuteur des fils de Carloman.
1. Sauf la bataille livrée par Désier à Charlemagne, qui est légendaire ; voyez Abel et Simson, Jahrbùcher des Frànkischen Beiches unter Karl dem Grossen (1888), p. lî-3-9.
page n'a cessé, du xi e au xui c siècle, d'être lue, méditée, plagiée, interpolée par les clercs et par les chroniqueurs d'Italie, par ceux-là même qui étaient intéressés à propager les légendes carolingiennes et les récits des chansons de geste.
Vita Hadriam *.
772. Démêlés de Désier et du pape Hadrien. Désier s'empare de territoires appartenant au pape. Conjunxit mandatum quod jam fatus Desiderius abstulisset civitatem Faventiam et ducatum Ferrariae seu Comiacclum de exarchato Ravennate, quae... Pipinus rex et ejus filii Carulus et Carulomannus, excellentissimi reges Francorum et patricii Romanorum, bealo Petro concedentes olîeruerunt. Nec enim duo menées praeterierunt quod ipse sanctissimus vir pontificatus culmen adeptus est, itaisdem atrocissimus Desiderius easdem abstulit civitates...
Mort de Carloman. Sa veuve et ses fils, emmenés par Ogier, se réfugient auprès de Désier. Ogier et Désier s'efforcent de contraindre le pape à couronner rois les fils de Carloman. In ipsis vero diebus contigit uxorem et filios quondam Garulomanni régis Francorum eundem regem Longobardorum fugam arripuisse cum Autcario ; et nitebatur ipse Desiderius atque inianter decertabat quatenus ipsi filii ejusdem Garulomanni regnum Francorum adsumpsissent; et ob hoc ipsum sanctissimum praesulem ad se properandum seducere conabatur ut ipsos antefati quondam Garulomanni filios reges ungueret, cupiens divisionem in regno Francorum immittere ipsumque pontificem a caritate et dilectione excellentissimi Caruli, régis Francorum et patricii Romanorum separare ; sed, f aven te Deo, hoc nullo modo potuit impetrare... Tune * pertinaci audacia egressus a suo palatio
1. Liber pontificalis, éd. L. Duchesne, t. I (H 886), p. 488.