‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 69 sur 161 · BORGO SAN DONNINO · texte numérisé non relu

BORGO SAN DONNINO

11 y a des obscurités dans cette scène dérisoire, manifestement faite d'allusions à un récit épique perdu, que les auditeurs d'Aiol connaissaient. On y voit du moins que le poète plaçait exactement Saint-Domin sur le chemin de ceux qui « a saint Piere aloieut » ; on y voit aussi «pie Ton montrait à Saint-Domin une porte de pierre bâtie, disait-on, par Charlemagne; et si Ton se rappelle combien de légendes carolingiennes se sont nichées dans de vieilles ruines romaines, on peut supposer que cette porte était un reste de Julia Fidentia. Charlemagne, disait-on, avait forcé les Lombards à baiser ce monument de son triomphe, et à manger en outre des mets immondes : cette légende en rappelle d'autres, familières aux chanteurs de geste, et par exemple l'historiette du Lombard qui va, armé de pied en cap, « assaillir la limace *. » On sait quel rôle comique les Lombards jouent presque toujours dans l'épopée française ' 2 . Ce blason populaire, où a-t-il pu se former, sinon de préférence dans les grandes foires de France, fréquentées par les marchands et les changeurs lombards, ou bien, comme il résulte ici de la localisation à Saint-Domin, sur les routes de pèlerinage? et pourquoi ce blason a-t-il pénétré dans les chansons de geste, sinon parce que les chansons de geste s'adressaient à l'ordinaire soit à des pèlerins, soit au public des foires?

1. Voy. Fr. Novati, Il Lombardo e.la lumaca, dans le Giornale storico délia letteratura italiana, t. XXII, p. 335-53 (reproduit, avec additions, dans Atlraverso il medio eco, 1905, p. 159 ss.). On trouvera dans cette belle étude des références aux textes français qui raillent la couardise des Lombards.

2. Voyez aussi R. Renier, Bicerche sulla leggenda di Uggieri il Danese in Francia dans les Memorie délia R. Accademia di scienze di Torino, 2 e série, t. 41 (1891), p. 419.

200 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALiE

L obscur patron de Borgo san Donnino, qui est demeuré, semble-t-il, un inconnu pour tout le reste de la chrétienté, quelle surprise de le voir, dans une épopée française, la chanson d'Aspremont, guider en personne Yost de Charlemagneet protéger l'enfant Roland dans la mêlée! C'est au moment où va s'engager, dans les monts de Calabre, la bataille décisive entre Agolant et Charles :

Par mi un tertre vienent troi chevalier :

D'une monteigne les virent abaissier ; Blanches lor armes etblans sont li destrier.

Il ne finerent jusqu'au conroi premier Dont Ogiers fu maistres confanonniers, Rolanzo lui, ques ot a jostissier... 4 .III. chevaliers vienent esperonnant D'une monteigne, dou costé d'un pendant.

Issi com vont les conrois trespassant, Il ne parolent, qu'il n'est qui lordemant ; Aus premerains an sont venuz errant.

Ogiers parole hautement en oiant :

« Com avez nou, vasax au cheval grant?

Ne vos conois, por ce sel vos demant.

Kstez iluec; ne venez en avant. »

Cil li respondent : « A trempe ton talant.

Jorge m'apelent la ou je suit menant » 2 .

Les deux compagnons de saint Georges sont saint Maurice et saint Domin. Saint Georges prend le cheval de Roland par la bride et le conduit :

Qi les veïst vers Rolant aprochier, Et pesanz cops doner et amploier !

Je ne sai mie ne ja dire nel quier

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