‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 92 sur 161 · Le drapeau de France, p · texte numérisé non relu

Le drapeau de France, p

3. Léon Gautier traduit : « Geoffroi d'Anjou porte l'oriflamme, qui jusque-là avait nom Romaine, parce qu'elle était l'enseigne de saint Pierre ; mais alors même elle prit le nom de Montjoie. » Cette interprétation, il y a renoncé lui-même (Épopées, t. III, p. 125), comme on verra ci-après, pour accepter celle de M. Sepet. Je ne crois pas en effet quiloec puisse signifier alors. Il est toujours adverbe de lieu dans la Chanson de Roland. On trouve en anc. fr. d'Uuec en avant, dès iluec, peu d" 1 iluec après ; je ne crois pas qu'on trouve jamais iluec seul avec un autre sens que là. Quoi qu'il en soit, si l'on suppose qu'il signifie alors dans notre passage, on ne voit plus pourquoi le poète nous rapporte cette anecdote : pourquoi la bannière Romaine aurait-elle pris alors même le nom de Montjoie plutôt que tout autre nom ? Que signifierait Montjoie ? J'admets donc qu'iloec est ici, comme partout ailleurs (ou comme presque partout ailleurs) un adverbe de lieu. Il ne peut se rapporter qu'à un [nom de lieu et (puisque saint Piere du v. précédent désigne l'apôtre et non son sanctuaire) il signifie donc là, à Montjoie. Si le lecteur sait une interprétation meilleure, les pages qui suivent perdront pour lui tout intérêt : il en sera quitte pour ne pas les lire.

« Mon tj oie, où est-ce? » demande M. Marius Sepet, et il répond :

« Sur la colline de Montjoie près de Rome. Soit parce que la remise de la bannière Romaine à Charlemagne se fit sur la colline même en présence de son armée rangée sur le Champ de Mars, soit par suite d'une circonstance quelconque de la cérémonie qui nous échappe aujourd'hui, l'enseigne retint le nom de Montjoie et le cri des Français fut Montjoiel L'anachronisme qui introduit ici GeofFroi d'Anjou semble bien indiquer que la Romaine, devenue Montjoie, fut transmise par Charlemagne à ses successeurs et qu'elle était encore l'oriflamme par excellence, la bannière suprême portée par les grands sénéchaux de France, comtes d'Anjou, au commencement du xi e siècle* ».

Bref, selon cette interprétation, la mosaïque de Saint- Jean -de-Latran assure toute authenticité au dire du poète, quant au fait de la remise à Charlemagne de l'enseigne de saint Pierre ; à son tour le récit du poète complète le témoignage de la mosaïque, quant aux circonstances de cette cérémonie. Cette théorie, L. Gautier Ta faite sienne et résumée ainsi :

C'est probablement sur le Mons Gaudii qu'en présence de l'armée franke rangée sur le Champ de Mars le pape Léon III remit à Charlemagne la célèbre bannière dont la représentation se trouve au Triclinium de Saint-Jean-de-Latran 2 . A cause de l'emplacement où avait eu lieu la remise de la bannière Roma me, cette bannière garda le nom de Monjoie et le cri des

1. Notons que la qualité de grand sénéchal n'est attribuée aux comtes d'Anjou que dans le De Senescalcia Franciae d'Hugues de Clers, qui est une source suspecte.

2. G. Desjardins remarque avec justesse {Recherches sur les drapeaux français, Paris, 1874, p. 6) que l'armée rangée sur le Champ de Mars, de l'autre côté du Tibre, aurait été mal placée pour voir.

232 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES d'iTALIK

Français fui Montjoie.., { Ce n'est pas sans une joie 1res vive que les chrétiens de notre temps l'apprendront : cette enseigne, cette oriflamme n'était autre que la bannière de saint Pierre ou des papes ; de là son nom de Romaine. Et c'était en même temps l'oriflamme, le drapeau national. En sorte que, sous le règne de Charlemagne, le drapeau de France et celui du pape semblaient ne faire qu'un seul et même drapeau. Un Français, Roland, était le capitaine-général des troupes de l'église romaine 2 ».

Ainsi, le poète du Roland nous rapporterait ici des faits profondément historiques. Et comment les pouvaitil savoir, sinon, comme l'indique G. Paris, parce que d'anciens chants épiques lui avaient transmis le souvenir de cette cérémonie théâtrale, de cette grande revue des troupes frankes passée par Charlemagne ?

Toutes ces déductions sont en effet irréprochables. Par malheur, il est aisé de montrer que les choses n'ont pu se passer dans la réalité comme les raconte l'auteur du Roland.

D'abord, parce que Charlemagne n'a dû recevoir à Rome aucune bannière. Nous savons par un texte unique, mais officiel, celui des Annales Royales 3 , que Léon III, élu pape le 27 décembre 795, lui envoya aussitôt par des ambassadeurs les clefs de la confession de saint Pierre et la bannière de la ville de Rome :

Léo mox, ut in Ibcum ejus (Hadriani) successit, misit lega-

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