Voy. Gregorovius, t. II, p
M0NTJ01E 235
d armes le nom de cette colline, aurait-il pris le mot Montjoie ?
Inversement, et supposé que la colline se fût dès lors appelée Montjoie, comment y rattacher l'origine du cri d'armes des Français, s'il est assuré que ni Charlemagne, ni les autres rois carolingiens, ni les premiers capétiens n'ont crié Montjoie! faute d'ailleurs d'avoir eu un cri d'armes quelconque *.
De toutes ces preuves, il résulte que le récit de la Chanson de Roland n'est pas historique. Cette cérémonie théâtrale de la remise de l'oriflamme à Charles sur la colline de Montjoie, M. Marius Sepet a eu tort de croire qu'elle ait réellement été célébrée. 11 n'en est pas moins vrai que le poète de la Chanson de Roland la raconte, et peut-être lui aussi croyait-il à l'historicité de ce récit qu'un autre avait inventé. C'est une légende pourtant, et comme je m'efforcerai de le montrer, c'est une légende de romieu.
1. C'est ce qui résulte à l'évidence de la Dissertation de Du Cange ; cf. A. Marignan, La Tapisserie de Bayeux, Paris, 1902, p. 175. Le premier historien qui mentionne le cri de Montjoie est Orderic Vital, racontant une bataille de l'an 1119: « Latitantes vero sub stramine subito prorupuerunt et Regale, signum Anglorum, cum plèbe vociférantes, ad munitionem cucurrerunl ; sed ingressi Meum Gaudium, quod Francorum signum est, versa vice clamaverunt. » Pour la période qui s'étend du vin* siècle à la première croisade, nous ne manquons pas de descriptions de batailles, développées, pittoresques, poétiques : comme en tous les temps et en tous les pays, les combattants, au moment de charger, y poussent des cris, mais non un cri particulier ; les chefs de troupes y sonnent du cor ; mais ni les rois de France, ni les autres seigneurs de France, ni les princes des autres pays n'ont de cri d'armes.
236 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALIE
Elle est essentiellement une tentative d'explication du cri d'armes : Montjoie! Ce cri, si récent fût-il à l'époque du Roland, était déjà obscur et provoquait l'effort des étymologistes. Celui-ci le tirait de Joyeuse ! , d'autres en cherchaient ailleurs l'origine. Il est remarquable qu'on ait proposé dès ces hautes époques deux étymologies qui devaient reprendre, à leur insu, les historiens des temps modernes : Montjoie est Meum Gaudium, dit Orderic Vital, et c'est aussi l'opinion d'Etienne Pasquier 2 . Montjoie doit être interprété par le nom de telle ou telle colline : la Montjoie de Conflans-Sainte- Honorine, disait Raoul de Presles, ou la Montjoie de Saint-Denis, disait Du Cange : et c'est aussi le principe de l'explication proposée par la Chanson de Roland.
Cette explication consiste essentiellement à rapprocher la colline de Montjoie près de Rome et le fait que
t. La Chanson de Roland nous donne en effet. comme on sait, une autre étymologie du cri Monljoie ! en le rattachant au nom de Joyeuse, l'épée de Charlemagne :
2501 Ceinte ot Joiuse,unches ne fu sa per, Ki cascun jur nouet trente clartez.
Assez savura de la lance parler Dunt nostre sire fut en la cruiz naflrez.
Caries en outlamure, mercitDeu, En l'orie punt Tad faite manuvrer.
Pur ceste honur et pur ceste bontet Li nuns Joiuse l'espee fut dunez.
Barun Franceis nel deivent ublier.
Enseigne en unt de Munjoie crier, Pur ço nés poet nule gent contrester.
Les deux étymologies ne proviennent peut-être pas du même auteur : celle qui explique Montjoie par la montjoie de Rome se lit dans cette partie du Roland que Ton intitule Baligant et que Ton a des raisons d'attribuer à un autre poète que le reste.