Cité par Du Cange, /. laud
Charlemagne avait reçu la bannière de saint Pierre. Qui donc a pu le plus facilement faire ce rapprochement, sinon un homme qui avait vu de ses yeux, à quelques centaines de mètres lune de l'autre, cette colline de Montjoie et cette mosaïque du Latran, où Charles agenouillé recevait l'enseigne Romaine des mains de saint Pierre ?
xVjoutons que ce nom de Montjoie semble avoir été imposé au Monte Malo par des pèlerins. Gregorovius, M. Pio Rajna, et l'auteur du Ligurinus avant eux * l'ont supposé : ce nom exprimerait la joie des romieux au moment où ils découvraient pour la première fois le tombeau des Apôtres. Cette conjecture me parait confirmée par le fait que les pèlerins du Saint-Sépulcre appelèrent pareillement Morts Gaudii la colline du haut de laquelle leur apparaissait Jérusalem 2 . Et les pèlerins de Saint-Jacques baptisèrent du même nom l'élévation d'où ils découvraient la basilique de l'apôtre 3 . Ainsi, au
1. Voyez ci-dessus (p. 226) la citation que nous avons faite de Gunther.
2. «Quand les croisés arrivés sur une éminence découvrirent à l'horizon Jérusalem, ils donnèrent le nom de Montjoye [Mons Gaudii) à la colline du haut de laquelle leur était apparue pour la première fois la ville sainte. Cette colline sur laquelle s'élevait un monastère dédié à saint Samuel (aujourd'hui mosquée de Nébi Samouil) était (listante d'environ trois lieues de Jérusalem à l'Ouest. De là l'ordre de Notre-Dame de Monjoye fondé vers 4080. » (J. Delaville Le Roux dans la Bévue de VOrient latin, t. I, 1893, p. 42). Cette colline est plusieurs fois nommée dans la Chanson de la Conquête de Jérusalem (voy. Langlois, Table des noms propres). Cf. une note de M. P. Meyer, à la p. VI de son édition du Roman de VEscoufle (Publications de la Société des anciens textes français, 1894).
3. Cette colline est plusieurs fois mentionnée dans ÏHistoria Compostellana ; voyez (Esparla sagrada, t. XX, p. 54 le chapitre
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terme des trois pèlerinages majeurs, à Rome, à Jérusalem, à Compostelle, se dressait un Mons Gaudii.
Les pèlerins et les croisés qui baptisèrent ainsi ces collines furent, semble- 1— il, surtout des pèlerins français: ce qui expliquerait que le développement du mot Montjoie, passant plus tard au sens de colline quelconque, soit propre à la langue française.
La légende que nous rapporte la Chanson de Roland, si du moins ces vers disent bien ce que nous leur avons fait dire, est donc l'invention d'un romieu qui, averti par la mosaïque de Saint-Jean-de-Latran, considéra Charlemagne comme le gonfalonnier de saint Pierre et comme un pèlerin armé.
Mais il se peut après tout que le vers Mes de Munjoie iluec out pris eschange reçoive quelque autre explication. Les pages que je viens d'écrire perdront alors toute vraisemblance. En ce cas, il restera encore que notre légende ne saurait être, comme le voulait Gaston Paris, une chose « antique », qui aurait échappé, par un merveilleux hasard, à la manie de destruction des remanieurs. Il est fort invraisemblable, à mon sens, que le souvenir du don de l'enseigne à Charlemagne provienne de « traditions » ou de «* chants lyrico-épiques » du vui c siècle. Trois autres éléments,
intitulé : De ecclesia in Monte Gaudii fabricata; voyez aussi (ibid. y p. 224)un récit d'une entrée solennelle de l'archevêque Diego Gelmi rez dans Compostelle (il vient de suivre la route des pèlerins par Carrion, Léon, etc.) : « Postquam episcopus venit ad Montem G audii, scilicet ad H umiliatorium, clerus et populus totius civitatis occurrunt ei obviant. . .) » Voy. aussi le Codex de saint Jacques, publié par F. Fita et J. Vinson, p. 10 : « Sar fluvius, qui inter Montem Gaudii et urbem sancti Jacobi deeurrit, sanus habetur.»
en effet, forment cette légende : Geoffroi d'Anjou y porte l'oriflamme, et Geoffroi d'Anjou est un personnage du X e siècle ; — on y mentionne peut-être la Montjoie de Rome, et cette colline n'a porté ce nom qu'à partir du x e siècle au plus tôt ; — on y donne Montjoie ! comme le cri d'armes des rois de France, et les rois de France n'ont commencé à crier Montjoie ! qu'au xi e siècle. Tous ces traits sont imaginaires et n'ont pu être imaginés au vin e siècle ; il est invraisemblable que le seul trait historique qui subsiste dans ce récit (Saint Piere /ïi, si avoit non Romaine) provienne seul d'un poète du vm e . Il provient plutôt du texte des Annales royales : « Léo... ad regem.. vexillum Romanae urbis direxit. » Il est malaisé, dira-t-on, de croire qu'un jongleur ait été chercher ce texte latin ? C'est pourquoi je préfère croire qu'un jongleur a regardé, dans le triclinium de Saint- Jean-de-Latran, l'image de Charles, chevalier de saint Pierre.
Le comte Amile erre à la recherche d'Ami,
62 Tant que il vint a Bore c'on dist au pont,
c'est-à-dire au Borgo, près du Pons Neronianus (Pont- Saint-Ange) 1 :
63 La se harberge chiés un oste félon ;
1. Sur le Pons Neronianus, voyez les Mirabilia Urbis Romae dans Urlichs, Codex Urbis topographicus, 1871, p. 95.
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Icelle nuit i jut li genliz ho m
Et au matin s'en vint en Pré Noiron.
Le Pré Noiron, c'est l'ancien ager Vaticanus, aujourd'hui les Prati di Castello, qui portaient déjà au VI e siècle le nom de Néron 1 . La forme française Noiron , qui ne correspond pas au latin Neronem, a dû naître sous l'influence des légendes qui représentaient Néron, auprès d'Apollin, de Tervagant ou de Baratron, comme un démon noir et hideux 2 . On lit fréquemment dans les chansons de geste des vers tels que ceux-ci :
Gascelins broche a coite d'esperons Et cil esploitent don lignage Noiron 3 .
Et Ton y trouve presque a chaque page, comme chacun sait, quelque personnage qui jure
Par cel apostre c'on quiert en Noiron pré,... Par cel apostre c'on a Rome requiert...
Par cel apostre c'on quiert a Rome ou pré...
Par cèl aspostre c'on quiert en pré Noiron..,
à moins qu'il ne s'écrie, au cours d'une prière :
i. On peut voir dans le livre de M. R. Lanciani, The ruins and excavations ofancient Rome, Londres, 1S97, p. 561 et p. 562, deux vues des Prati di Castello, Tune prise en 1870, lorsqu'ils étaient encore occupés par de beaux jardins cultivés, l'autre en 1890, qui les montre couverts des maisons de rapport d'un quartier neuf. Cf. De Rossi, Piante iconografiche e prospetliche di Roma, anteriori al secolo XVI, Rome, 1879, p. 85-6.
2. Sur ces légendes, voyez Comparetti, Virgilio nel medio evo, t. II, p. 196, et A. Graf, Roma ne lia. me/noria e nelle immaginazioni del medio evo, t. II, p. 356.
3. Vers iVAubry le Bourguignon, cités par Godefroy, au mot Noiron.
« Dieus, beaus dons père, qui formas tôt le mont,
Meïs saint Piere el chief de Pré Noiron
Et convertis saint Pol, son compaignon... »
Tout le monde au moyen âge vénérait saint Pierre et pouvait jurer par son nom. Pourtant cette formule de serment « par Tapostre qu'on quiert en pré Noiron » se rencontre-t-elle souvent ailleurs que dans les chansons de geste? 1 Ce qui est sûr, c'est que les jongleurs de geste la répètent avec une insistance singulière, et comment l'expliquer, sinon par cette supposition quelle aurait été employée d'abord dans des chansons à l'usage des « romieux »?
Puisque le Charlemagne des chansons de geste passe le meilleur de sa vie à guerroyer aux quatre coins de l'horizon de fantastiques Sarrasins, il était naturel d'imaginer aussi que le gonfalonnier de saint Pierre avait défendu contre eux la ville de l'Apôtre. Les poètes n'y ont pas manqué : Rome conquise par les Sarrasins et délivrée par Charlemagne, c'est le sujet de plusieurs chansons de geste : les Enfances Ogier, la Destruction de Rome et Fierabras ? .
Sujet purement fictif, puisque Charlemagne n'a jamais
1. J'ai cherché vainement la mention du Pré Noiron aux tables d'une vingtaine de romans de la Table Ronde ou romans d'aventures, et à la table du Recueil des Fabliaux, publié par A. de Montaiglon et G. Raynaud.
2. Dans Olinel aussi, la donnée est que les Sarrasins occupent Rome, mais l'action se déroule dans une autre région, et je traiterai plus loin de ce roman. — Un épisode du Couronnement de Louis raconte la délivrance de Rome par Guillaume d'Orange : l'élément historique, comme je l'ai montré au tome I de cet ouvrage, s'y réduit à rien.
J. Bbiiibr. — Les légendes épiques, t. II. 16
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combattu les Sarrasins en Italie ; et s'il ne les y a pas combattus, la raison en est forte : les Sarrasins n'ont atterri qu'une fois de son vivant, en 813, sur le rivage romain : à Centocelle, en 813 ; mais ils ne pénétrèrent pas à l'intérieur des terres; ils se rembarquèrent presque aussitôt.
Pourtant, une trentaine d'années après la mort de Charlemagne, en 846, ils revinrent et prirent Rome : <c c'est la seule fois qu'un peuple étranger au christianisme a visité Rome depuis que cette ville a été évangélisée. » Peut-être y a-t-il dans nos chansons de geste, bien que la donnée générale en soit imaginaire, quelque souvenir de cet événement mémorable *.
Ces traces d'événements historiques, les critiques ont à bon droit renoncé à les chercher dans la première branche de la Chevalerie Ogier, qui n'est qu'un tissu d'aventures galantes et chevaleresques, d'invention visiblement récente. Ils s'en tiennent à la légende de Fierabras. Elle formait le sujet d'une chanson de geste, aujourd'hui perdue, mais que nous connaissons suffisamment, parce que Philippe Mousket l'a résumée avec soin dans sa chronique rimée 2 , et parce que nous possé-
1. Cette hypothèse semble avoir été proposée pour la première fois par A. Graf, Roma nella memoria del medio ero, Turin, 1882, t. I, p. 221 ; puis, par M. C. Voretzsch, Ueber die Sage von Ogier dent Danen, Halle, 1891, p. 81. Elle a été développée par M. Ph. Lauer dans un mémoire intitulé Le poème de la Destruction de Rome et les origines de la cité Léonine (Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par V École française de Rome y t. XIX, 1899, p. 307- 365) ; puis par M. Mario Roques, L élément historique dans Fierabras (Romania, t. XXX, 1901, p. 161-175).