Haec scribeham anno Domini MCMIV
2. Pourtant, comme nous avons vu, G. Paris avait conjecturé que Guillaume devait s'être appelé d'abord al courb nez: et c'est en effet le surnom qu'il porte dans la Chanson de Guillaume.
SUR LA FORMATION DU CYCLE
Couronnement n'avait rien a faire avec la Chanson de Guillaume ni avec les autres romans, au lieu de dissocier ces romans par des opérations logiques, sachons, par un effort de sympathie, en ressaisir le lien vivant.
Revoyons par la pensée la série des cinq ou six chansons de geste qui, du Couronnement au Moniage, forment la biographie poétique de Guillaume : si l'on se place en un point quelconque de la série, il est remarquable qu'on souhaite toute la série. Se placet-on par exemple au jour où Guillaume, à Laon, revenant de la bataille, injurie le roi trop lent à le secourir? La scène n'est pathétique que si l'on se rappelle quel droit Guillaume a de lui faire reproche, si l'on se rappelle le Couronnement. Se place-t-on au début de la série, quand Guillaume délivre le roi prisonnier dans le moutier de Tours ? La scène n'est émouvante que si l'on prévoit qu'un jour les services de Guillaume seront oubliés, et dès ce moment on souhaite un récit de la bataille des Aliscamps. Ou encore, si c'est le Charroi de Nîmes que l'on revoit par la pensée, les reproches de Guillaume au roi sembleraient déclamatoires si l'on ne se rappelait le Couronnement, et l'invention de son déguisement en charretier paraîtrait mesquine si Ton ne prévoyait qu'il dominera bientôt sur le pays où il pénètre en si pauvre arroi. Se place-t-on au jour où, travesti en païen, il entre dans Orange? Ses amours avec la Sarrasine Orable sont banales et froides : elles s'embellissent, si en Orable on pressent Guibourc.
Un héros qui se consacre au service d'un roi ingrat.
qui lui reste fidèle malgré son ingratitude, qui, luttant à sa place contre les Sarrasins, remplit pour lui son devoir essentiel, qui se voue tout entier et qui voue son lignage tout entier à cette tâche, et qui, croyant enfin l'avoir bien accomplie, se retire dans un ermitage, mais pour en sortir encore à l'appel du roi indigne, c'est là, dans le contraste des deux caractères très simples du vassal et du roi, l'idée de la geste.
Or, cette idée, pour se développer poétiquement, suppose un récit des services rendus au roi, donc un Couronnement de Louis, quel que soit le détail de ces services. — Elle suppose un récit de l'ingratitude du roi et du départ à l'aventure du vassal dédaigné, donc un Charroi de Nîmes, quelles qu'en soient lescirconstances. — ■ Elle suppose un récit de guerres tour à tour heureuses et malheureuses : heureuses,, pour que le héros puisse s'implanter, lui et les siens, en terre ennemie, donc une Prise d'Orange, quelles qu'en soient les circonstances. — Et il faut aussi que ces guerres soient malheureuses, pour que le thème initial de l'ingratitude du roi ne soit pas oublié et pour que la destinée du héros garde une valeur tragique : donc il faut une bataille des Aliscamps, quelles qu'en soient les circonstances.
Voudrais-je de la sorte établir dans l'enchaînement de ces fictions une rigueur artificielle, et, par réaction contre les excès des critiques qui ont démembré sans fin nos poèmes, voudrais-je proposer cette vue, non moins inacceptable, qu'un poète unique aurait dressé une fois pour toutes le plan général de la vie de Guillaume d'Orange et l'aurait imposé aux poètes qui vinrent
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après lui ? Non certes, et je l'ai dit assez au chapitre qui précède. C'est d'ailleurs encore un autre enseignement de la Chanson de Guillaume, qu'il ne faut pas méconnaître : elle fait des allusions, obscures pour nous, à maints récits légendaires qui ont péri. Il n'en est pas moins vrai que ces chansons s'appellent les unes les autres, et qu'une logique profonde les enchaîne.
Comme point de départ, on entrevoit qu'un premier poète a dessiné seulement les quelques traits forts et fiers de la figure héroïque de Guillaume et l'a montré défendant au péril de son corps la terre chrétienne. Comment en est-on venu par la suite à grouper autour de lui les membres de son lignage ? Comment a-t-on conçu l'idée de son conflit avec le roi Louis ? Seraitce qu'on a voulu donner une suite à la légende de Roncevaux ? Est-on parti, par exemple de la légende <T« Aymeriet », c'est-à-dire de la donnée que Charlemagne, à son retour d'Espagne, met en état de défense la marche sarrasine? Les douze pairs une fois tués, si l'on voulait continuer à chanter de Charlemagne, ne fallait-il pas les remplacer par les sept fils d'Aymeri ? et, Charlemagne une fois mort, le remplacer par son fils imbécile, Louis? En quel ordre ces thèmes élémentaires ont-ils évolué ? Questions obscures : qui saura jamais les éclaircir ?
Bilan des recherches sur l'historicité du cycle de Guillaume.
Ce qui semble assuré, c'est que, pour tâcher d'y répondre, il est vain de compulser les recueils de textes historiques de Muratori, de Dom Bouquet et de Pertz. Nos poètes n'ont pas combiné des événements historiques, mais des thèmes poétiques. Il n'y a nul indice que Vivien, Aymeri, Ernaud de Beaulande et les autres aient été à l'origine des personnages réels, les héros de petites gestes provinciales, d'abord indépendantes, qui auraient été peu à peu attirées et absorbées dans l'orbite du cycle de Guillaume d'Orange. Sans doute il est loisible d'imaginer abstraitement que les choses ont pu se passer ainsi : en fait nous ignorons si elles se passèrent ainsi.
Je me résigne, je l'avoue, à cette ignorance. Ces personnages n'existent poétiquement que par leurs relations réciproques. Aymeri, par exemple, n'existe dans nos poèmes que comme le type du père et de l'aïeul, comme le chef d'une mesnie féodale. Que l'on découvre demain un poème très ancien, dont le héros serait un Aymeri de Narbonne sans enfants et qui ne serait pas considéré comme prédestiné à engendrer les sept fils que nous connaissons : un tel personnage aurait beau s'appeler Aymeri de Narbonne et combattre magnifiquement les Sarrasins ; il aurait beau courir les plus héroïques aventures ; il n'aurait pourtant rien de corn-
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mun avec F Aymeri de Narbonne que nous connaissons ; il ne serait à son égard qu'un homonyme. De même pour Vivien : si Ton découvre demain un poème ancien où Vivien ne serait pas le neveu de Guillaume, le fils adoptif de Guibourc et le petit-fils d'Aymeri, que sera le héros de ce poème? Il ne pourra même pas y faire le vœu où se résume la biographie du Vivien que nous connaissons : car le vœu de ne jamais fuir en bataille devant les païens n'a toute sa beauté que s'il est inspiré au jeune héros, comme il l'est dans nos poèmes, par l'orgueil du sang, par la volonté d'être digne du lignage, de ressembler à Aymeri, à Aimer, à Guillaume. Aymeri sans sa postérité, Vivien sans ses ascendants, ne sont plus ni Aymeri, ni Vivien. Ils pourront, dans ces poèmes primitifs que l'on suppose, s'appeler encore Aymeri et Vivien : ils n'en seront pas moins aussi étrangers aux types réels d'Aymeri et de Vivien qu'un Perce val ou un Achille. Il en va pareillement des autres personnages de la geste.
En fait, quels sont donc les prototypes historiques que l'on a retrouvés de ces divers personnages ?
G. Paris a bien pu écrire 1 que Bernard de Brusban, Bovon de Barbastre ou de Commarcis, Hernaud de Gérone, Garin d' Anselme, Guibert d'Andrenas« furent des guerriers illustrés, comme Guillaume de Toulouse, par la part qu'ils avaient prise à la conquête de la Catalogne sur les Musulmans » et que « leurs surnoms indiquent les pays dont ils s'étaient rendus maîtres et
1. Manuel d'ancien français, Littérature française au moyen âge, § 38.
dont ils étaient devenus gouverneurs ». En réalité, de telles assertions sontj parfaitement gratuites, n'expriment rien qu'une idée a priori, de laquelle, malgré tant de recherches, ni G. Paris ni personne n'a réussi à trouver la moindre confirmation. On ne rencontre dans l'histoire de la Catalogne au temps de Charlemagne pas un Bernard, pas un Bovon, pas un Hernaut, pas un Garin, pas un Guibert ; on ne sait donc point si des personnages de ces noms « se sont rendus maîtres » ni s'ils sont devenus « gouverneurs » de Barbastre, qui d'ailleurs n'est pas en Catalogne, — ni d'Anseùne, qui d'ailleurs n'est pas en Catalogne et semble avoir été de tout temps une localité trop insignifiante pour recevoir un « gouverneur », — ni de Brusban, ni de Comarcis, ni d'Andrenas, qui d'ailleurs sont des villes inconnues de tous les géographes.
Pour un seul des Aymerides, pour Aimer, on a cru être plus heureux : il serait cet Hadhemarus qui combattit en Catalogne sous Louis d'Aquitaine. Nous avons différé jusqu'ici de nous prononcer pour ou contre cette identification : maintenant il nous est permis peut-être de dire que son isolement la rend suspecte.
En effet, parmi les cent personnages des romans du cycle, il serait, avec l'incertain Guaifîer, à peu près le seul personnage historique. Personne n'a réussi jusqu'ici à proposer même une hypothèse qui assimile à un personnage historique quelconque aucun des autres frères de Guillaume, ni son neveu Vivien1 ni