Romania, t. XXXII (1903), p
4. Le Pseudo-Turpin(éd. Castets, ch. xi) nomme déjà Arnaldus de Bellanda et Oliverius, cornes Gebennensis.
d'Orange, et que le rattachement de la geste d'Aymeri à .celle du roi est chose ancienne.
6° Certains critiques avaient soutenu que des poètes très récents avaient les premiers imaginé de célébrer les exploits du père et des aïeux de Guillaume. — La Chanson de Guillaume, où Guibourc dit à son mari :
1329 « Il fu custume a ton riche parenté,
Quant altres terres alerent purehacer, Tuz tens morurent en bataille champel... »
montre déjà formé à une haute époque le thème selon lequel les ancêtres de Guillaume, son père et ses oncles, comme lui-même et ses frères, ont quitté le château natal, Beaulande ou Narbonne, en aventuriers, pour conquérir leurs terres sur l'ennemi.
7° Certains critiques avaient soutenu que les diverses chansons du cycle avaient d'abord végété isolément et ne s'étaient groupées que sur le tard, en vertu de cette force d'attraction mystérieuse qu'ils appellent la « tendance cyclique ». — Or l'auteur de la Chanson de Guillaume, comme on va voir, connaissait à peu près toutes les chansons du cycle.
a) Le poète de la Chanson de Guillaume connaissait les Enfances Guillaume ou la Chanson des Narbonnais, car il appelle Guibert Guibetin V enfant (v. 2565), ce qui suppose le thème du « département» des fils d'Aymeri1. De plus, Guillaume porte dans la
1. Ici, comme dans toutes les listes connues, Guibert est nommé le dernier dans la liste des Aymerides ; pourquoi ?
SUR LA FORMATION DU CYCLE 351
bataille aJoiuse, qui Charlemaigne fu » (v. 2142). Comment possède- t-il Joyeuse, sinon parce que Charlemagne, comme dans les poèmes des Narbonnais et des Enfances, lui a donné son épée au jour où il l'a armé chevalier ?
b) Le poète de la Chanson de Guillaume semble avoir connu un poème du Couronnement de Louis : comme dans le Couronnement, son roi Louis est un couard qui fuit en bataille :
659 En une fuie ou Lowis s'en fueit....
et c'est au Couronnement qu'il semble avoir emprunté la donnée que Louis a épousé l'une des sœurs de Guillaume (v. 2628, etc.). Surtout ses récits supposent que Louis a d'anciennes et grandes obligations à Guillaume et qu'il l'a payé d'ingratitude *, ce qui est le sujet même du Couronnement de Louis.
c) Le poète de la Chanson de Guillaume a connu
Parce que dans les Narbonnais, Aymeri, quand il congédie ses fils, retient auprès de lui le dernier-né, Guibert auquel il réserve son héritage. — Dans toutes les listes, Aimer (oublié dans la Chanson de Guillaume) est le sixième fils ; pourquoi ? Parce que, dans les Narbonnais, quand Aymeri distribue des fiefs à ses six aînés, il réserve à Aimer la terre d'Espagne, qu'il doit conquérir sur les Sarrasins : c'est le plus aventureux des six fiefs et le plus beau, et c'est donc une intention de gradation littéraire qui a disposé les Aymerides en telle sorte qu'Aimer fût le sixième.
1. Voyez surtout les propos méprisants que tient Guibourc à l'égard du roi (v. 2803-5).
un poème du Charroi de Nîmes, car il rapporte le thème essentiel du Charroi, à savoir que Guillaume n'a d'autres terres que celles qu'il a conquises sur les Sarrasins et qu'il les tient en fief du roi Louis, avec promesse d'un secours exigible du roi tous les sept ans. C'est ce qui résulte de ce propos de Guibourc parlant à Guillaume :
2423 « Dreit a Loùn pense de chevalcher A Fempererequi nos soit aver chiers, Qui del soeurs nus vienge ça aider, E, s'il nel fait, si li rendez sun fié ; Mar en tendrez un jur un demi pié 1 ! »
d) Le poète de la Chanson de Guillaume a connu une chanson de la Prise d'Orange, car il reproduit les principales fictions de ce poème : Guibourc, fille du roi sarrasin Deramed, convertie et épousée par Guillaume (v. 944, etc.). Il ne dit pas expressément qu'elle ait été la femme du Sarrasin Tibaut et que Guillaume l'ait conquise en même temps qu'Orange ; mais c'est qu'il n'a pas trouvé occasion de le dire expressément, racontant d'ailleurs une grande bataille que Guillaume a livrée au Sarrasin Tibaut « desuz Orenge » et qui s'est terminée par la mort de Tibaut :
1. Comparez ces paroles de Louis, adressées à Guillaume, •et qui supposent la convention du Charroi (un secours en sept ans) :
2506 « Sire Willame, cum faitement errez? Ne vus vi mais ben a set anz passez, Ne sanz bosoing ça ne me requérez. »
SUR LA FORMATION DU CYCLE
675 « Iloec li ocis Tedbalt l'esturman. »
De plus, aux vers 2589 et suivants, la reine, pour mettre Louis en garde contre Guibourc, lui rappelle que Guibourc fut une païenne et qu'elle est habile aux philtres :
« Dame Guiburc fu née en paienisme,
Si set maint art et mainte pute guische,
Ele conuist herbes, bien set temprer mescines :
Tost vus fereit enherber u ocire. »
N'est-ce pas l'indication que le poète connaissait les scènes des Enfances Guillaume et de certaines rédactions de la Prise d'Orange où la Sarrasine fait ses sortilèges, u les jeux d'Orange »?
e) Le poète de la Chanson de Guillaume connaissait une ou plusieurs chansons où son sujet (qui est le sujet de la Chevalerie Vivien et à' Alise ans) était déjà traité ; car il est visible que la Chanson de Guillaume, si archaïque soit-elle, n'est qu'un remaniement.
f) Le poète de la Chanson de Guillaume, comme nous l'avons dit ailleurs, connaissait probablement une chanson du Moniage Guillaume .
En résumé, au temps où fut composé le plus ancien poème de nous connu, la Chanson de Guillaume, les principales «idées» constitutives du cycle étaient déjà formées, et celles mêmes que, hier encore, on croyait récentes ; et déjà les chansons centrales du cycle existaient, certainement ou probablement : les Enfances Guillaume ou les Narhonnais, le Couronnement de
Louis, le Charroi de Nîmes, la Prise d'Orange, la Bataille contre Deramed, où mourait Vivien, le Montage Guillaume.
Sans doute, on peut dire que la découverte de la Chanson de Guillaume n'a pas ruiné toutes les hypothèses que je viens de rappeler ; que quelques-unes peuvent être reprises, pourvu qu'on les motive désormais autrement et pourvu qu'on les projette vers un passé plus reculé. Par exemple, il reste permis de reconstruire, par delà la Chanson de Guillaume, un poème plus ancien encore, d'où l'on chassera à nouveau soit Aymeri, soit Rainoart, d'où l'on éliminera, si l'on veut, la donnée du Couronnement de Louis, et, si l'on veut, la donnée de la Prise d'Orange. Quelque critique s'y risquera-t-il1 ? Pour qu'on se hasardât dans ces voies périlleuses, peut-être aurait-il fallu que la découverte de la Chanson de Guillaume eût confirmé au moins une des hypothèses proposées antérieurement : ce qui ne s'est pas produit, que je sache2.
Sachons donc accepter la leçon de la Chanson de Guillaume. Au lieu de démembrer le Couronnement de Louis en quatre ou cinq poèmes et la Chanson de Guillaume en quatre ou cinq autres, sachons reconnaître en ces divers poèmes l'unité d'une action continue. Au lieu de nous représenter un temps où le