Depuis que j'ai écrit ces lignes, M. H. Suchier a cru
SUR LA FORMATION DU CYCLE
aucun de ses autres neveux, ni son père Aymeri, ni sa mère Hermanjart *, ni son aïeul, ni aucun de ses oncles, ni aucun de ses amis, ni aucun de ses ennemis.
Ce n'est pas faute, on le sait, d'avoir cherché : persuadés par avance que la plupart de ces personnages devaient avoir été des hommes de chair et d'os, célébrés d'abord dans des chants lyrico-épiques de l'époque carolingienne, les érudits ont fouillé les chroniques pour les retrouver. De cette chasse qui a duré cinquante ans, qu'ont-ils rapporté? Rien que les seize Guillaumes.
reconnaître Vivien en un comte Vivianus, personnage qui fut tué en 851 dans une bataille livrée par Charles le Chauve aux Bretons. Mon cher maître sait que, si je ne me rends pas à ses arguments, ce n'est pas faute de les avoir étudiés avec respect et avec soin.
1. Du moment qu'Aymeri II, vicomte de Narbonne (f 1134), -est écarté comme trop récent et qu'on ne croit pas nécessaire, comme le veut M. Densusianu, d'identifier la fabuleuse ville dC Esclaharie des chansons de geste avec Fraga en Aragon. Il •est possible que le premier poète qui a inventé le personnage du père de Guillaume l'ait appelé Aymeri parce qu'il connaissait un vicomte de Narbonne de ce nom (Aymeri Ier, mort en 1105): en cette hypothèse, Aymeri Ier ne serait pas le prototype du héros légendaire, mais seulement son parrain. C'est ainsi que l'auteur du roman d' Aymeri de Narbonne, introduisant un comparse dont il fait un roi de Hongrie, l'appelle André, parce qu'il connaissait un roi de Hongrie de ce nom (André II, 1205-1235). Choisir des noms de personnages dans la réalité contemporaine ou presque contemporaine, c'est un procédé familier aux romanciers de tous les temps. — C'est probablement par le même procédé que Barbastre en Aragon est devenue une ville de chanson de geste: chrétiens et musulmans s'y étaient battus en 1065 et enll01(voir Ph.-A. Becker, Der sùdfranzôsische Sagenkreis, p. 6ï).
D'une nouvelle enquête a entreprendre.
S'il est vrai que les seize Guillaumes peuvent reprendre leur sommeil vainement troublé, un fait se dégage désormais en pleine lumière et domine ce livre :
Les personnages de Charlemagne et de son fils Louis mis à part, il n'y a dans le cycle d'autres personnages historiques que Guillaume, comte de Toulouse et moine à Gellone, et Guibourc, safemme. Et dans ces vingt-quatre poèmes, qui forment environ le cinquième du legs épique du moyen âge, à la base de ces récits sans nombre, il n'y a nul « élément historique », hormis les quelques traits de la vie de Guillaume de Toulouse que les moines d'Aniane et de Gellone ont fait connaître aux jongleurs de geste.
Une autre remarque nous ramène vers saint Guillaume et vers la région où se dresse son sanctuaire.
Aymeri est un personnage fictif, mais un personnage méridional. Ce qui met le fait hors de doute, c'est que des textes anciens, et notamment la Chanson de Guillaume , soudent parfois à son nom la particule honorifique en propre au Midi de la France : Naymeri lé
i. Voyez G. Paris, Naimeri-n'Aymeric Mélanges Couture, 1900).
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Pareillement, Aimer est appelé par Andréa da Barberino Namieri ou Namiero.
Enfin, on a maintes fois remarqué que Vivien s'appelle souvent dans les chansons de geste Vivian (fait assuré par les assonances), et Vivian est une forme méridionale.
C'est pourquoi G. Paris, maintenant jusqu'au bout l'hypothèse, chère à Fauriel, que les épopées du cycle de Guillaume auraient une origine méridionale, écrivait encore en 1900 : «Que des formes de noms propres aussi nettement méridionales dans des chansons de geste françaises et sur des événements qui se passent dans le Midi proviennent de poèmes méridionaux, c'est ce qui me paraît de plus en plus probable 1 . »
La conséquence semble rigoureuse, en effet, et pourtant on a de fortes raisons de croire, comme chacun sait, que les Méridionaux n'ont point possédé de poèmes héroïques. Et quant au débat sur l'existence de l'« épopée provençale », au sens où l'entendait Fauriel, c'est aujourd'hui chose périmée. Et pourtant, si les Méridionaux n'ont point possédé d'épopées, comment expliquer les trois noms : Naymeri ? Naïmer ? Vivian ?
Revenons vers le sanctuaire de Saint-Guilhem-du- Désert.