‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 112 sur 152 · Prise d'Orange, au début du poème · texte numérisé non relu

Prise d'Orange, au début du poème

Nous ne savons si Ton a vraiment vénéré Rainoart à Brioude ; mais il est probable qu'on y a vénéré Bertrand, certain qu'on y a vénéré Guillaume.

Pour Bertrand, il suffît de rappeler que les moines de Gellone ont introduit le nom de ce personnage fictif dans la charte de donation qu'ils attribuent à Guillaume : et nepote meo Bertranno.

Quant à Guillaume, la Vita sancti Wilhelmi (chapitre 20) raconte la même scène que le Moniage : comment le héros, venu à Saint-Julien de Brioude, s'agenouille devant l'autel, se dépouille de toutes ses armes et dit au saint : « Novi, sancte Juliane..., quamarmis strenuus fueris in seculo ; ideo coram attari tuo arma liaec dei*elinquo... tibique ea commendo.. »

<( Sainz Juliens, je vos cornant ma targe... » dit-il dans le Moniage en termes semblables. Et la Vita ajoute : Ex quitus [armis] clypeus in templo hodieque conservatur.

Ces faits sont curieux, car le culte de saint Guillaume de Gellone n'a jamais pris que peu d'extension. Je ne le rencontre guère que dans les diocèses voisins de Gellone, à Montpellier, Elne, Nîmes, Uzès, Béziers. Il est d'autant plus surprenant de constater que saint Guillaume figurait au martyrologe de Brioude : « Sancti Wilhelmi depositio, disent les Bollandistes, in Brivatensi martyrologio memoratur !. »

i. Aeta sanctorum, t. VI de mai, p. 800. Les Bollandistes ajoutent que sa fête est célébrée duplici ritu à Lodève et à Béziers. Saint Guillaume figure aussi, le 28 mai, dans un calendrier du Bréviaire d'Elne daté de 1327 (Bibl. nat., nouv. acquis.

LA V£A TOLOSANA

Quel fut le point de départ de ces relations entre le saint de Gellone et l'église collégiale de Brioude?

La visite du vrai Guillaume à l'église Saint-Julien, — est-il besoin de le dire ? — est une fable. Il n'y aurait pas grande témérité à l'affirmer sans preuves ; mais on en a une preuve : Guillaume est mort dans les premières années du ix° siècle, et à cette époque l'église de Saint-Julien, détruite en 730 par les Sarrasins, n'avait pas encore été reconstruite *.

Sur quoi les critiques se sont mis en quête d'un autre Guillaume, qui, au défaut de Guillaume de Gellone, aurait pu faire présent d'un bouclier à l'église de Brioude. Pour bien faire, ils auraient dû s'efforcer en même temps de découvrir un Bertrand et un Rainoart auvergnats qui eussent été aussi en relations avec cette église. Les chercheurs d'identifications historiques auront à cœur sans doute d'alJer jusqu'au bout de leur tâche : je puis les y aider en leur rappelant que le nom de Bertrand a été souvent porté dans la maison comtale de Velay et de Gévaudan.

Quoi qu'il en soit, nos érudits s'en sont tenus jusqu'ici à Guillaume. Ils ont cherché, ils ont cru trouver un prototype du héros épique : c'est Guillaume Ier le Pieux, comte d'Auvergne et duc d'Aquitaine, mort le 6 juillet

lat., ms. 838, f° 86 r°). Dans les calendriers du xve et du xvie siècles publiés par Misset-Weale, Analecta liturgica (Insulis et Brugis, 1889), je ne le rencontre que trois fois : Kal. Uceciense (1495), Brixinense (1493), Bicterrense (1534).

1. Voir la Gallia christiana, t. II, col. 470 ; cf. Révillout, p. 55 ; G. Paris, dans la Romania, t. VI, p. 471 ; Cloetta, Archiv de Herrig, t. XCIII, p. 420, etc.

918. L'Histoire ignore (on ne saurait s'en étonner) s'il a jamais offert un bouclier à saint Julien ; mais il fut l'un des abbés laïques de cette collégiale. Dès lors, les critiques ont admis communément que ce comte d'Auvergne fut l'un des Guillaumes qui « se confondirent » avec Guillaume de Gellone pour former la figure du Guillaume de l'épopée, et je reconnais volontiers que. des seize personnages qui prétendent à cet honneur, c'est lui qui fait valoir les titres les plus sérieux.

G. Paris résume ainsi ces titres 1 : « Il est sûr qu'à l'église Saint-Julien de Brioude on montrait l'écu d'un comte Guillaume ; et il n'est pas moins assuré que ce Guillaume n'était ni Guillaume d'Orange, ni Guillaume de Gellone, mais bien Guillaume Ier dit le Pieux, qui s'occupa beaucoup de l'église de Saint- Julien de Brioude, la restaura, la dota magnifiquement et voulut y être enterré. Il est probable que, dès le xie siècle, à Brioude même, on ne distinguait plus bien entre les deux Guillaume, et que l'attribution identique de la chanson du Moniage et de la Vit a a pour sources les assertions des chanoines qui montraient ce trophée aux pèlerins. »

Pourtant, Léon Gautier ayant parlé avec quelque tiédeur de ce prétendu prototype du Guillaume épique 2r M. Antoine Thomas est venu à sa rescousse3. Il a fait entre Guillaume le Pieux et Guillaume Fièrebrace un rapprochement aussi vain qu'ingénieux. Nous possé-

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