C'est l'île Sainte-Marguerite
3. Honorât, venu à Arles, y combat l'hérésie sous la forme d'un nègre gigantesque (Aethiopus mira magniiudine), qui occupe le château de la Trouille. L'ayant vaincu, dit Ramon Féraut, tous vont célébrer cette victoire sur le tombeau de Vezian aux Aliscamps (éd. Sardou, p. 76) :
LA VIA TOLOSANA
après avoir fondé l'abbaye de Lérins, est devenu archevêque d'Arles : il vit donc près du tombeau de son ami Vezian. Honorât meurt à son tour : les moines de son abbaye viennent chercher son corps à Arles pour le transporter dans l'île de Lérins. Mais comme ilspassaient par les Aliscamps, près du tombeau de Vezian [juxtatumulum Vezianï), tous les morts, compagnons de Vezian, se dressèrent dans leurs sépulcres et crièrent à la fois : « Il n'est pas juste qvie vous nous enleviez notre saint patron. » Les moines s'enfuirent, puis revinrent ; la merveille se produisit une seconde fois. Alors, ils laissèrent là le corps de saint Honorât et construisirent, sur le tombeau même de Vezian, une église où on le déposa et où il fit d'innombrables miracles.
M. A. Jeanroy a cru pouvoir reconnaître dans cette Vie de saint Honorât « une version toute locale d'une légende évidemment locale elle-même, qui pourrait bien être tout proche de la forme primitive 1 » : primitivement, comme dans la Vie de saint Honorât, Vivien,
E va s'en tuLam luy Als vases d' Aliscamps :
Aqui si fey l'acamps.
Sus lo vas Vesian A fach mètre de plan Autar e corporals, Vestirs sacerdotals, E a messa cantada, Sancta e benaurada.
Cant li messa fenis,
E sant Honorât dis :
« L'arma de Vesian, Lo fîzell crestian, E li compaynon sieu Que moriron per Dieu Aian vida eterna E pausa sempiterna ! »
Tut li mort mantenen Gridan : « Amen ! Amen
t. Notes sur Vivien, dans la Romania,t. XXXVI (1897), p. 201.
selon M. Jeanroy. n'avait rien à faire avec les Xarbonnais : il était un compagnon de Charlemagne, le héros d'un siège d'Arles que conduisait Charlemagne ; sa légende tendait à se mêler à celle de Guillaume d'Orange : mais elle n y parvint pas d'emblée, et c'est seulement sur le tard que cette « petite geste provinciale o fut absorbée dans le cycle de Guillaume.
Le lecteur trouvera dans l'étude de M. Jeanroy 1 un faisceau d'ingénieux arguments à l'appui de cette théorie. Je doute pourtant que la Vie de saint Honorât fournisse de quoi la fonder. La préoccupation principale des moines de Lérins est de montrer que Charlemagne. par amitié pour Honorât, fut un protecteur de leur maison : tous les personnages qu'ils mettront en scène vivront donc, coûte que coûte, au temps de Charlemagne et d'Honorat. D'autre part, les moines ont à expliquer comment et pourquoi le corps de leur fondateur est resté enseveli aux Aliscamps d'Arles au lieu d'être transféré à Lérins. C'est, disent-ils, qu'Honorât a été retenu aux Aliscamps par l'amitié posthume de ce héros, nommé Vezian, tué jadis par les Sarrasins, et qui. de notoriété publique, est enterré aux Aliscamps. dans l'église qui a pris depuis le nom de Saint-Honorat. Ils n'ont donc eu d'autre effort à faire que d'imaginer l'histoire de la maladie de ce Vezian. se prenant d'une grande amitié à Largentière pour
i. Voyez surtout (p. 195-6 ce que M. Jeanroy dit du Mont Argent Largentière . confondu, suppose-t-il, avec un village voisin d'Arles, nommé Mont d'Argent : de là viendraient le Monte Argento des Xerbonesi et YArchant des chansons de geste.
LA VIA TOLOSANA
l'ermite Honorât. Gomme Honorât était un compagnon de Gharlemagne, naturellement ils feignirent que Vezian en était un autre. Il se peut que la tradition primitive ait fait de Vezian un contemporain de Gharlemagne ; mais la preuve n'en saurait être tirée de cette Vie, à moins qu'on veuille admettre que saint Honorât ait, en effet, à une époque ancienne, passé pour un contemporain de Gharlemagne. En résumé, la forme que prend dans notre récit l'histoire de Vivien s'explique tout entière par le contexte et par la nécessité où étaient les moines de Lérins de la raconter ainsi. Leur factum est donc inhabile à nous apprendre si primitivement la légende de Vivien a été ou non indépendante de celle de Guillaume 1 . Ce texte nous sert seulement pour attester qu'au xine siècle on voyait dans l'église Saint-Honorat des Aliscampsun tumulus Veziani. Il confirme donc simplement les témoignages plus anciens, mais moins explicites ou moins autorisés, du Covenant Vivien, d'Aliscans (variante du vers 7368), à'Aymeri de Narbonne, de Michel de Mouriez, de Wolfram d'Eschenbach, deGervais de Tilbury.
j) Treizième siècle. Vie de saint Por chaire. — C'est un autre document émané de l'abbaye de Lérins. « Vivien vit non plus sous Charlemagne, mais sous
1. Je ne crois pas qu'on veuille m 'opposer cette objection : Si les moines de Lérins avaient su que Vivien des Aliscamps passait pour le neveu de Guillaume d'Orange, ils n'auraient pas osé faire de lui un contemporain de Charlemagne. — Ils ont bien osé, et sans le moindre scrupule, transformer en un contemporain de Charlemagne cet Honorât qui passait, ils le savaient bien, pour avoir vécu trois ou quatre siècles plus tôt.
Louis ; il fait partie (avec les comtes Rainouart, Guichart et Bertrand, Ernaut de Gironde, Naime de Bavière, Guillaume d'Orange et Aymeride Narbonne) d'une grande expédition dirigée par le roi contre les Sarrasins qui ont envahi la Provence ; il meurt dans une défaite qui est infligée aux chrétiens à Aliscans et qui a pour conséquence la conquête de la Provence parles Sarrasins l. » Cette seconde version, tout comme la première, n'a, il va sans dire, aucune valeur traditionnelle : elle ne nous intéresse qu'en ce qu'elle place, elle aussi, aux Aliscamps d'Arles, la légende d'une grande bataille épique et le sépulcre de Vivien (lo vas de Vezian).
En résumé, ces textes disent que, dès le milieu du xiie siècle au plus tard, les gens qui fréquentaient le cimetière des Aliscamps avaient peuplé les vieux sépulcres gallo-romains de personnages fabuleux des temps carolingiens, martyrs de Ronce vaux, ou combattants d'une grande bataille légendaire livrée aux Sarrasins en ces lieux mêmes. Que ce soit Charlemagne qui soutienne cette bataille ou le roi Louis, ou Guillaume d'Orange, nos textes s'accordent 2 à y faire périr un même personnage : Vivien, Vivian ou Vezian. Nos textes nous enseignent en outre que les moines de l'abbaye de Saint- Victor de Marseille, qui possé-
1. A. Jeanroy, art. cité, p. 178. Voir (Romania, t. VIII, p. 504) ce passage dans la traduction catalane, et (éd. Sardou, p. 192) dans la traduction provençale.