‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 123 sur 152 · Sauf la Vie de saint Honorât, qui manque d'autorité en · texte numérisé non relu

Sauf la Vie de saint Honorât, qui manque d'autorité en

héros autochtone. La bataille où il périt, plusieurs estiment que les poètes l'avaient placée d'abord à Larchamp, c'est-à-dire en Espagne, ou ailleurs 1 , non pas à Arles. Supposé que cette opinion soit erronée et que la bataille ait été placée d'emblée aux Aliscamps d'Arles par l'imagination du premier poète, ce jeu d'imagination, provoqué par la célébrité de la nécropole, a pu se produire dans une province quelconque de la France. D'aucune façon, il n'est nécessaire que Vivien ait été à l'origine, plutôt que Bertrand le palazin ou Ernaut de Beaulande, un personnage d'invention arlésienne.

Dès lors, il devient malaisé d'expliquer par les procédés employés jusqu'ici le rattachement de sa légende à Arles, les rapports que nous constatons entre nos chansons de geste et le sépulcre de l'église Saint- Honorat. La théorie de l'accident, du cas fortuit, n'y suffît pas. Elle veut, en effet, que nous nous représentions ainsi les choses : 1° Un poète de la France

l'espèce, tous les textes parlant de Vivien parlent en même temps de Guillaume d'Orange ou de quelque autre héros narhonnais. Dira-t-on qu'avant le passage à Arles du jongleur français que l'on suppose, la légende toute locale de Vivien, où il était donné comme un contemporain de Charlemagne, « s'était déjà mêlée aux récits sur Guillaume »? Ce serait supposer, à Arles même, tout un travail poétique, des échanges accomplis sur place entre des poètes du Nord de la France et des poètes ou des moines arlésiens, et cette vue ne pourrait que flatter notre thèse favorite.

1. A. Larchamp (Mayenne), suivant une hypothèse de M. Hermann Suchier (Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XXIX, 1905, p. 640-682).

LA VIA TOLOSANA

du Nord aura fait mourir Vivien aux Aliscamps d'Arles ; 2° un moine de Saint-Honorat aura, par hasard, eu connaissance de ce poème de la France du Nord et en aura fait part aux autres moines du prieuré; sur quoi les moines auront décidé (on ne sait pourquoi) de faire à ce Vivien une place dans leur sanctuaire ; 3° un jongleur du Nord de la France, venu là en pèlerin, aura constaté que les moines de Saint-Honorat vénéraient en effet le sépulcre de Vivien, et, de retour au Nord de la France, il aura inséré ce fait dans un manuscrit d'Aliscans [Saint Onnouré en fu li mestre auter). Et si l'on dit que cette mention de « Saint Onnouré »est isolée et peut-être récente, il y a mieux : la plupart de nos chansons de geste nomment leur héros Vivian (rimant en a), ce qui suppose une influence méridionale ; il faudrait donc nous représenter, en outre, un jongleur-pèlerin qui aura réussi à convaincre ses confrères de l'utilité de cette modification. Chacun de ces accidents est bizarre par lui-même ; leur groupement en série est chose plus bizarre encore.

Qu'est-ce à dire, sinon qu'il faut nous représenter autre chose que ce mouvement de navette exécuté entre Arles et la France du Nord par des jongleurs isolés. Il faut considérer ces moines de Saint-Honorat et ces jongleurs français, non pas comme séparés parles monts, les vaux, les fleuves et les forêts, mais comme voisinant normalement et comme liés par des rapports plus constants. Le double nom du héros, Vivien et Vivian, est le symbole du travail à la fois monastique et jongleresque qui s'est accompli aux Aliscamps d'Arles, du jour où un poète d'imagination forte et grande y eut localisé la bataille légendaire.

Qu'une légende épique provoquée par les ruines de l'aqueduc romain d'Arles trouve asile, dès 1140, dans la Kaiser chronik, — que la Chronique dite de Turpin enferme les morts de Roncevaux dans les tombes romaines des Aliscamps, — que les chansons de geste y transfèrent le champ de bataille de Larchamp, — que les moines de Saint-Honorat se décident à mettre le corps chimérique du Vivien des jongleurs auprès des saints les plus vénérés de leur église, aux côtés de saint Honorât et de saint Trophime 1 , à deux pas de la pierre où Jésus-Christ s'agenouilla, — tous ces faits sont solidaires. Ce n'est pas pour l'édification des bonnes gens d'Arles que ces légendes ont été combinées : elles n'ont pas été seulement recueillies par des pèlerins, elles ont été composées pour des pèlerins.

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