Saint Vidian de Martres-Tolosanes et la légende de Vivien
depuis, dans les portefeuilles des Bénédictins conservés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, un texte bien plus ancien de l'office de notre saint. Cette copie date de 1635, et M. Saltet montre, par plusieurs remarques excellentes, que le manuscrit sur lequel elle a été prise devait remonter au xve siècle. L'original lui-même pouvait être d'une plus haute époque. J'ajoute que dans la Vie de 1769, la mère de Vidian est appelée Stace, et c'est YUistace de la chanson de geste; ce trait manque dans l'office de 1635, et pourtant il va de soi qu'il devait se trouver dans un texte ecclésiastique ancien. D'autre part, une charte mise en lumière par M. Antoine Thomas et « qui doit être des premières années du xne siècle», montre que dès cette époque on gardait dans l'église de Martres- Tolosanes, alors sous le vocable de Notre-Dame, le corps de saint Vidian 2. Il me semble donc probable que le Vivien épique a commencé d'être honoré à Martres dans le même temps où d'autres sanctuaires se mirent à vénérer d'autres héros narbonnais. Comme sept villes se disputaient l'honneur d'avoir donné le jour à Homère, deux églises, Saint-Honorat des Aliscamps et Notre-Dame de Martres, se seront disputé les reliques de Vivien.
dans les chansons de geste (Bulletin de littérature ecclésiastique publié par l'Institut catholique de Toulouse, Paris, 1902, p. 37-
2. La forme populaire de son nom est ici, comme à Arles, Vezian (cf. Thomas, art. cité, p. 133 et 134). ■
LA VIA TOLOSANA
Or, Martres-Tolosanes se trouve en plein sur la voie romaine qui suit la vallée de la Garonne 1 et qui conduisait de Toulouse vers les Ports des Pyrénées les pèlerins de Saint-Jacques.
i, Voyez E. Desjardins et Aug. Longnon, Géographie de la Gaule romaine, t. IV, p. 67, et les cartes.
CONCLUSION
Je n'ai admis dans cette série que des rapprochements recueillis "à même la route, sans me permettre de m'écarter de la voie suivie par les pèlerins, fût-ce d'une lieue à gauche ou à droite. Peut-être eût-il été légitime d'être moins rigoureux. Certes, les pèlerins de Saint-Jacques avaient un trop long voyage à faire pour se permettre d'autres détours que ceux que le Guide prévoit. Mais certains n'allaient pas plus loin que Notre-Dame-du-Puy, certains s'arrêtaient à Saint- Gilles. D'autre part, si les pèlerins suivaient nécessairement la voie la plus courte, les jongleurs, plus ou moins nomades, plus ou moins acclimatés dans telle ou telle région, qui attendaient les pèlerins autour des principaux sanctuaires, pouvaient « rayonner », exploitera l'occasion d'autres tronçons de routes. Par exemple, on pourrait admettre que des jongleurs campés à Narbonne auraient exploité la partie de la voie Domitienne qui, partant de Narbonne, traverse les Pyrénées au col du Perthus, entre en Catalogne pour aller à Gérone et à Barcelone. On obtiendrait ainsi quelques rapports de plus entre nos poèmes et les voies romaines. On s'expliquerait mieux que l'un des fils d'Aymeri de Narbonne soit appelé Hernaut « de Gironde », c'est-à-dire de Gérone.
CONCLUSION
Mais je veux m'en tenir à ce qui est assuré, au fait que, si nous restons sur la grande route de Saint- Jacques et sur la chaussée même, sans nous en écarter jamais, nous y trouvons localisées un nombre respectable de chansons d'un même cycle, et que, dans trois églises au moins, les chanoines de Saint-Julien deBrioude, les moines de Saint-Honoratdes Aliscamps, et ceux de Saint-Guilhem-du-Désert ont collaboré avec les jongleurs pour exalter la gloire des héros narbonnais.
Je ne crois pas avoir forcé les faits que j'ai groupés. Ce qui m'en donne la confiance, c'est que, pour la plupart, ils ont été établis par d'autres que moi. Avant moi, M. P. Meyer a remarqué que Garin d'Anseùne tire son nom d'une localité voisine de Narbonne ; avant moi, M. H. Suchier a identifié la terre deBuriene avec Lézignan ; avant moi, M. L. Saltet a remarqué que Martres-Tolosanes se trouve sur l'une des routes qui menaient à Saint-Jacques ; avant moi, M. A. Jeanroy et M. Ph.-A. Becker ont dit que certaines relations de nos poèmes avec Brioude et Gellone devaient provenir du passage par ces lieux d'un jongleur-pèlerin ; avant moi, M. Ferdinand Lot et M. Baist ont noté que la Tombe Isoré se trouve sur le chemin de Saint- Jacques, etc.
Pour moi, je me suis borné à repérer sur la carte les indications géographiques fournies par nos chansons et remarquées par mes devanciers ; et, ayant marqué ces points, je me suis borné à les relier par une ligne continue : cette ligne continue s'est trouvée reproduire le système des voies de communication
que le Guide de Saint- Jacques de Galice appelle la Via Tolosana.
Ayant tracé cette ligne, toute mon originalité (ou peut-être toute ma chimère) se réduit à dire : Ce qui a établi ces concordances entre nos poèmes et cette voie de pèlerinage, ce n'est pas l'accident, le simple hasard qui aura mené par là un ou deux jongleurs vagabonds du Nord de la France ; ce ne sont pas des récits de pèlerins isolés qui ont enrichi de quelques épisodes accessoires, de quelques motifs d'ornement des épopées qui s'étaient formées ailleurs et autrement ; ces relations sont plus intimes et plus profondes.
Sans doute, on peut trouver trop restreint le nombre des rapprochements que j'ai proposés entre nos légendes et cette voie de pèlerinage. Mais il ne faut pas oublier que les chansons du cycle narbonnais, en l'état où nous les avons, sont pour la plupart des remaniements de romans déjà remaniés; qu'elles ont beaucoup erré à travers les provinces de la France, en Picardie, en Champagne, voire en Angleterre, bien loin des routes de Saint-Jacques ; que Guillaume tl'Orange a été célébré dans tous les châteaux et dans toutes les foires :
Tel cent en chantent par les amples régnez !
il ne faut pas oublier que ces chansons ont été appropriées aux publics les plus divers, et que, par suite, les indices de leur destination primitive ne peuvent subsister dans ces renouvellements qu'à l'état de sur-
CONCLUSION
vivances presque incomprises. Par exemple, si quelque chose est certain, c'est que le sanctuaire de Saint-Julien de Brioude a contribué à la propagation de nos légendes, à telles enseignes que saint Guillaume de Gellone est entré dans le martyrologe de cette église ; pourtant, chez des remanieurs qui avaient perdu tout contact avec la Voie Regordane, Brioude n'est-il pas devenu un port de mer, où aborde une flotte sarrasine ? Le nom vénérable d'Aniane n'a-t-il pas failli disparaître tout à fait de nos poèmes rajeunis, altéré qu'il fut de maintes façons jusqu'à devenir Gênes-sur-Mer ? Par ces indices, on peut juger combien de rapports anciens entre la Via Tolosana et nos chansons de geste ont pu être effacés d'un trait de plume par des remanieurs qui n'en comprenaient plus l'intérêt. Ce qui doit surprendre, en vérité, ce n'est pas dans ces renouvellements la rareté des souvenirs de la Via Tolosana , c'en est plutôt la fréquence.
Tels qu'ils sont, ces rapprochements dissipent, semble-t-il, plus d'un mystère. Jusqu'ici, comment pouvait-on expliquer que deux de nos chansons de geste fussent exploitées dans une bourgade de l'arrondissement de Muret, à Martres-Tolosanes ? et que d'autres fussent localisées en Auvergne, à Brioude? Pour Brioude, on en proposait une explication invraisemblable ; pour Martres-Tolosanes, on ne tentait même pas de l'expliquer; c'était l'inexplicable. Pour nous, il nous suffit de remarquer que cette bourgade et cette ville sont situées sur un même ruban de route, et que cette route, entre Brioude et Martres, les chansons J. Bédier. — Les légendes épiques. 28
de geste du cycle narbonnais la jalonnent comme des bornes milliaires.
Cette route, des pèlerins sans nombre la battent au xiG et au xne siècle : c'est l'époque des premières croisades, et ils sont pleins de l'esprit de ces temps aventureux. Dans toutes les villes du Midi qu'ils traversent, on leur montre des ruines faites, leur dit-on, par les Sarrasins. La terre d'Espagne vers laquelle ils s'acheminent est encore en grande partie occupée par les Musulmans. Sur leur route se dresse un sanctuaire, Gellone, où repose le corps de Guillaume, jadis ennemi glorieux de ces Musulmans. N'est-ce-pas là, de l'excitation religieuse et guerrière de ces pèlerins, de l'esprit des croisades, des offices liturgiques où l'on célébrait la gloire du « saint athlète de Dieu », des prières sur son tombeau, n'estce pas là que naquit la légende de Guillaume ? Ces fictions embryonnaires, les moines de diverses églises intéressées à retenir les pèlerins et à les édifier, les jongleurs nomades, sûrs de trouver aux abords de ces églises le public forain et souvent renouvelé qui les faisait vivre, les ont développées.
Entre les faits dont notre explication rendrait compte, on peut signaler en passant ceux que Fauriel avait jadis recueillis et qui ont soutenu un temps sa théorie de l'origine provençale de l'épopée. Cette théorie est à peu près abandonnée de tous aujourd'hui, et à bon droit ; pourtant, quand on a accumulé contre elle les arguments qui la ruinent, il subsiste en sa faveur un résidu de faits. Par exemple, s'il n'a jamais existé une épopée provençale, pourquoi les
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paysages des chansons de geste françaises sont-ils parsemés d'oliviers? Ce n'est qu'une formule épique, sans doute, et nos chansons font croître des oliviers à Laon et à Paris ; mais d'où vient cette formule, s'il n'a jamais existé d'épopée provençale? Et encore, d'où viennent ces formes provençales, Naimeri, Naïmer, Vivian? Et, si l'épopée provençale est un mythe d'érudits, pourquoi l'épopée française s'est-elle passionnée pour le sort de villes méridionales, de la Provence, de la Septimanie et du Languedoc? Notre explication répond à ces questions, sans que nous ayons même besoin d'exprimer la réponse qu'elle leur fait.
Cette explication ne pouvait prendre corps tant que l'on croyait établi que les romans du xne et du xnie siècle étaient des remaniements de « cantilènes » ou de « chants lyrico-épiques s ou de « récits héroïques », composés deux, ou trois, ou quatre siècles plus tôt, et qui auraient célébré Guillaume de Toulouse, et en outre une foule d'autres Guillaumes, et une foule d'autres personnages historiques des vine, IXe, xe et xie siècles. Mais je crois avoir montré que toutes ces hypothèses étaient vaines : ces illustres chants primitifs, composés, nous disaiton, dès l'époque carolingienne, du vivant de ces personnages ou dès une époque voisine de leur mort, sous l'impression immédiate des événements, par des contemporains enthousiastes, je crois avoir montré qu'ils risquent de n'avoir jamais existé. Je crois avoir montré que, dans le riche lignage des Narbonnais, un seul personnage n'est pas un pur héros de roman, et
c'est Guillaume, comte de Toulouse, le saint de Gellone. Auprès de lui, sa femme, la très historique Guibourc. Je crois avoir montré que les auteurs des chansons de geste ont appris des moines de Gellone et n'ont pu apprendre que de ces moines les quelques faits authentiques qu'ils rapportent de leur Guillaume, et qui forment le seul support historique de leurs fictions innombrables.
En d'autres termes, si, par maladie ou par accident, le comte Guillaume de Toulouse était mort vers l'an 803, avant d'avoir pu se rendre moine au monastère d'Aniane et fonder le monastère de Gellone, pas une des chansons de geste et pas une des légendes de notre cycle n'existerait ; et pas une de ces chansons ni de ces légendes n'existerait si par hasard, trois siècles ou plus après la mort de cet homme dans l'abbaye de Gellone, les moines de cette abbaye n'avaient eu le souci d'attirer vers ses reliques les pèlerins de Saint-Gilles de Provence et de Saint- Jacques de Compostelle.
Il y a, semble-t-il, un moyen sûr de vérifier si ces conclusions sont justes ou si ces concordances entre certaines légendes de l'épopée carolingienne et une certaine voie de pèlerinage ne sont que des faits curieux, mais fortuits et négligeables. Fortuits et négligeables, ils resteront confinés sur cette route, seuls de leur ordre. Mais d'autres routes conduisaient au moyen âge d'autres pèlerins vers d'autres sanctuaires : vers Aix-la-Chapelle et Cologne ; — vers Saint-Jacques de Galice par Blaye, Bordeaux et Roncevaux; — vers Saint-Pierre de Rome et les
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ports d'embarquement pour le Saint-Sépulcre ; — des fêtes religieuses et des foires attiraient des pèlerins et des marchands vers les abbayes de Vézelay, de Saint-Denis, de Meaux, de Saint-Riquier, de Fécamp, etc. Il faudra regarder sur ces routes, aux abords de ces monastères.
APPENDICE