Aymeri de Narbonne, v
2. Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée d'après les mss. de Londres et de Paris, par Louis Demaison (publication de la Société des anciens textes français, 2 vol., 1887). Le tome I, consacré tout entier à l'Introduction, est un des volumes qui honorent le plus la Société des anciens textes, et qui ont le plus fait pour le progrès des études sur le cycle des Narbonnais. M. Demaison place Aymeri de Narbonne « dans le premier quart du xuie siècle ». Le poème compte 4708 décasyllabes rimés. [Voir aussi Walther Scherping, Die Pî^osafassungen des « Aymeri de Narbonne » und der « Narbonnais », Halle (thèse de doctorat), 1911].
qui lui restent. Mais tous sont las, rassasiés de guerres ; tous refusent. C'est Y Aymerillot de la Légende des Siècles, et si Victor Hugo, au lieu de se contenter du remaniement de Jubinal, avait pu connaître le texte du poème, il aurait imité, j'imagine, il aurait aimé en tout cas le mouvement, si beau en sa monotonie épique, de ces laisses similaires où Charlemagne appelle tour à tour ses barons, Naymes, Dreux de Mondidier, Richard de Normandie, Huon de Cotentin, et d'autres encore, qui tour à tour le rebutent :
450 Molt fu li rois corrociez et pansis,
Quant de Nerbone li est chascuns eschis ; Il en apele Salemon le marchis :
« Venez avant, franc chevalier gentis. Tenez Nerbone et le palès votis... »
Salomon refuse et le poète reprend :
471 Plains fu li rois de molt fier mautalant, Quant si li faillent si home plus puissant. Il en apele Gondebuef TAlemant :
« Venez avant, franc chevalier vaillant. Tenez Nerbone, recevez en le gant. »
Et, Gondebeuf ayant refusé :
492 « Venez avant, dus Naimes de Baiviere ; Tenez Nerbone et tote la costiere... »
puis :
520 « Venez avant, Anseïs de Cartage,
Tenez Nerbone et le mestre ménage... »
LES RÉCITS : GROUPE D'AYMERI
jusqu'à l'instant où éclate la célèbre imprécation :
596 « Seignor baron, vos qui m'avez servi, Râlez vos en, de verté le vos di, En vos païs ou vos fustes norri, Que, par ce Dieu qui onques ne menti, Puis que je voi que tuit m'estes failli, Qui que s'en aut, je remendrai ici, Si garderai Nerbone !
Râlez vos en, Borguignon et François, Et Hennuier, Flamenc et Avalois, Et Angevin, Poitevin et Mansois, Et Loherain, Breton et Herupois..
Je remendrai ici en Nerbonois, Si garderai Nerbone et le defois ! »
C'est alors qu'Ernaut de Beaulande présente au roi son fils Aymeriet, qui acceptera le fief périlleux. Le jeune chevalier s'avance devant Charlemag-ne :
695 Vot plus bel home en quatorze pais : Biaus fu a droit, parcreùz et forniz, Le regart fier, cler et riant le vis ; Simples et douz fu envers ses amis Et fel et fiers contre ses ennemis.
Charlemag-ne a reconnu l'enfant qui naguère, dans la forêt de Vienne, lui a si fièrement résisté. Il se réjouit en son cœur, et c'est sa première joie depuis que Roland est mort.
Quand il eut pris la ville, Aymeri se mit à chercher
femme. Il s'éprit, sur le renom de sa beauté, d'Ermenjart, sœur du roi des Lombards, qui l'aimait, elle aussi, de loin, sur le renom de sa prouesse.
2443 « Et por ice qu'on le tient au meillor, » dit-elle,
« Ai ge vers lui si tornee m'amor, Se je ne l'ai n'avrai mari nul jor, Car de celui me puet venir ennor. »
Aymeri envoie ses messagers v«rs elle, en riche arroi. Quand ils dressent leurs tentes devant Pavie, leur troupe est si somptueuse et si terrible que le roi des Lombards se croit attaqué et fait fermer les portes de la ville. Il se rassure pourtant et s'offre à héberger les chevaliers à ses frais. Les chevaliers refusent : ne sont-ils pas assez riches pour payer eux-mêmes leur dépense ? Piqué au jeu, le roi défend à tous marchands et taverniers de rien vendre aux Français, sinon au poids de l'or. Les Français achètent donc au poids de l'or toutes les denrées qu'on leur présente, jusqu'à épuiser les ressources de la ville. Le roi interdit alors qu'on leur vende le bois dont ils ont besoin pour leur cuisine. Mais ils achètent toutes les noix et les hanaps de Pavie, les entassent, y mettent le feu, et la flamme monte si haut qu'elle risque d'incendier la cité. Le roi s'avoue vaincu et promet sa sœur au héros magnifique. Aymeri se met en route à travers les aventures vers sa fiancée, et c'est ainsi que ce poème, commencé sur le mode héroïque, se prolonge par les motifs plus
LES KÉCITS ! GROUPE DAYMERI
courtois du thème de 1' « épopée nuptiale ». Mais ces scènes galantes nous acheminent à leur tour vers d'autres scènes héroïques. Tandis qu'Aymeri s'attardait en Lombardie, les Sarrasins sont venus attaquer sa ville de Narbonne. Ils l'ont enveloppée ; il faut qu'Aymeri, aidé de son oncle Girard de Vienne, la dégage par des combats. Il y réussit enfin : au soir de la bataille décisive, quand il a rejeté à la mer les derniers païens et que son sang coule de son haubert jusqu'à ses éperons, on lui amène sa fiancée dans le camp sarrasin qu'il vient de conquérir. « Sur ce pré, où vous avez vaincu, lui dit son oncle Girard, vos noces seront belles :
4389 « Ne faites noces dedanz sale voltie, Ne en chastel, ne en cité garnie, Quant vos prendroiz Hermenjart de Pavie ; Mès en ces tentes par mi la praierie Et en ces très a la gent paienie, Fêtes voz noces par molt grant seignorie. »
Et c'est sur l'herbe ensanglantée, parmi les tentes sarrasines, qu'au son des harpes et des vielles furent célébrées les noces d Aymeri et de cette Ermenjart de qui doivent naître sept héros.
Nous ne retrouverons plus Aymeri que vieux, entouré de fils déjà grands. Dans l'intervalle, a-t-il eu des aventures qui aient été célébrées en des chansons de geste ? L'auteur à' Aymeri de Narbonne dit, parlant de lui :
J. BÉDIEH.
Mien escient, tandis com il vesqui, Ne fu sanz guerre un seul an acompli 1 ;
il dit ailleurs qu'il conquit mainte terre sur les païens et que son enseigne fut redoutée
Des porz d'Espangne jusqu'à la mer Betee 2.
Faut-il prendre ces vers au pied de la lettre, et y voir des allusions à des chansons perdues où Aymeri illustrait son épée, que les jongleurs appellent tantôt Grèbe 3, tantôt Finamonde 4, tantôt
Eschafaudine, qui fu au viel Soudan 5 ?
On ne sait. Toujours est-il qu'il ne nous apparaît dans les poèmes conservés que sous deux aspects, soit comme l'Aymeriet adolescent de Girard de
1. Aymeri de Narbonne, v. 38. De même l'auteur de la Mort Aymeri :
3399 II ne fina en trestot son aé
De guerre fere, de cembiaus afermer,
De terres prendre, de chastiaus conquester.