Dans la Mort Aymeri, v. 753, 833, etc
5. Guibert d'Andrenas (ms. B. N. 24369, f° 159 r° b). Je prends cette indication, comme plusieurs autres que je dirai, dans les notes d'un cours professé par G. Paris au Collège de France.
LES RÉCITS I GROUPÉ d'aYMERI
Vienne et (ï Aymeri de Narhonne, soit comme le « vieillard barbé » des chansons qu'il nous reste à parcourir.
Les Narbonnais.
Quand s'ouvre la chanson des Narbonnais 1, il a auprès de lui ses sept fils déjà en point d'être armés chevaliers. Pourtant aucun n'a encore été adoubé et aucun n'a encore accompli nul exploit, comme s'ils étaient tous du même âge, hormis le dernier-né, Guibert, qui est presque un enfant. Il faut accepter cette donnée singulière, qui nous vaut la scène si originale du « département » des enfants d' Aymeri, Je m'y arrêterai avec prédilection, comme ont fait plusieurs de nos vieux romanciers, et parce qu'elle est la première qui groupe autour d' Aymeri et d'Ermenj art leur belle lignée.
Ce fut a Pasques, une feste hautor.
Biau fu li tans, resplandissent li jor ;
1. Nous possédons de ce poème (8063 décasyllabes assonances) une belle édition critique : Les Narbonnais, chanson de geste publiée pour la première fois par Hermann Suchier, Paris (publication de la Société des anciens textes), 1898, 2 vol. « Auprès de Bertrand de Bar-sur-Aube, écrit M. II. Suchier (p. lu), notre auteur est un pauvre poète. » Jugement bien sévère, et que réformeront peut-être ceux qui liront dans l'original la scène que je vais résumer. — La chanson des Narbonnais a été écrite, selon M. Suchier (p. lvi), « vers 1210 ». [Voir Walther Scherping, Die Prosafassungen des « Aymeri de Narhonne » und der « Narbonnais », Halle, 1911.
Ces eues doces repèrent en vigor, Foillissent bois et traient a verdor ; Cil oiselet chantent par grant doçor, Chevalerie quierent tornoieor, Dame qui aime a plus fresche color Et mielz se vest et de plus bel ator, Ce dit la jeste, ço sevent li plusor, Et bien devise qui furent li mellor.
En l'honneur du haut jour de Pâques, Charles de France tient sa cour ; mais, tandis qu'autour de lui, à Paris, sept rois puissants, et les barons de la terre des Francs, et les archevêques et les abbés .et les prieurs mangent à sa table, bien loin dans les marches sont restés les nobles combattants, ceux qui peinent contre la gent sarrasine. A Narbonne le meilleur de tous ceux-là, Aymeri le comte, tient aussi une riche cour. Dans sa plus grande salle, mille de ses hommes l'environnent. Il est assis sous le maître dais ; sa barbe est blanche, mais sa face est fraîche et fîère ; qui le regarde reconnaît un preux. Il tourne ses yeux vers la fenêtre ensoleillée. Il voit au loin le pays de Narbonne, les prés, les vignes, le port creusé par les Sarrasins et, battant les murailles, la mer qui lui apporte les riches nefs ; près de lui il voit Ermenjart au visage clair et les sept frères, ses fils, déjà désireux de valoir. Il les appelle doucement, par amour : « Enfants, fait-il, je vous ai longuement nourris et je loue Dieu notre père, de ceci : le pire de vous vaut mieux qu'un roi. Mais une chose m'attriste et je la tiens à folie, c'est que je vous vois attendre ici après
LES RÉCITS : GROUPE d'aYMERI
mon héritage. Quand j'étais damoiseau comme vous, je n'ai pas fait ainsi : de toute la terre paternelle je n'ai pas voulu tenir la longueur d'un pied ni la largeur d'une paume; mais je m'en fus servir un bon seigneur, Gharlemagne, qui m'a donné Narbonne ; et ce fief, je l'ai bien gardé contre la gent païenne. Or, si je partageais en sept ma comté, les parts seraient bien chétives. Je ne le veux pas. Allez chercher ailleurs des seigneuries. Allez vers Gharlemagne, le riche empereur, et conquérez des fîefs à votre tour; car, par la foi que je dois à Jésus, vous ne tiendrez pas demi-pied de ma terre. Seul Guibert l'aura, mon dernier-né, et je la lui ai donnée toute. »
Le jour est beau et c'est le printemps l. Aymeri est assis dans son palais listé de marbre. Sa barbe est blanche comme fleur de pré ; elle descend jusqu'au nœud de son baudrier; il n'y a pas dans la chrétienté plus bel homme chenu. Il tenait à la main un bâtonnet bien poli, cerclé de quatre bandes d'argent. Il en frappa sur la table un coup si fort et si fier que le palais retentit : « Enfants, s'écria- t-il, que Dieu vous garde ! Je vous ai nourris longuement et vous voici en âge d'être armés chevaliers. Mais je vous vois attendre après mon héritage et je le tiens à folie, car je n'ai rien, qu'une seule cité. Un jour, Charlemagne l'offrit à tous ses hommes ; ni duc, ni baron ne voulut la prendre, tant ils craignaient tous la force sarrasine.
1. Le poète répète en" cette laisse, selon le procédé connu, ce qu'il vient de dire; mais cette reprise est si belle que je n'ai pas le cœur de la sacrifier, même dans cette analyse.
Je l'ai demandée, je l'ai obtenue, je l'ai bien gardée, je n'en ai pas perdu un demi-pied mesuré : que Dieu en soit remercié ! Mais cette comté donne à peine sa subsistance à un seul seigneur. C'est pourquoi je vous le dis, à vous, Bernard, qui êtes l'aîné : allezvous-en servir au royaume de France le fort roi couronné. Si vous le servez à son gré, il vous donnera une terre : car de la mienne vous n'aurez rien qui vaille un denier monnayé. Seul le dernier-né de mes fils, Guibert, l'aura toute. »
11 congédie ainsi les six aînés, leur distribuant les fiefs qu'il leur destine, fiefs qui ne lui coûtent guère. Bernard, Guillaume, Hernaut s'en iront ensemble offrir leur service à Charte magne, et Aymeri leur confère généreusement, comme s'il en pouvait disposer, les trois plus hautes charges de la cour : Bernard, dit-il, sera pair de la baronie du roi et conseiller de sa chambre ; Guillaume deviendra son gonfalonnier, Hernaut, son sénéchal; Bovon s'en ira en Gascogne et par avance Aymeri lui octroie la terre et la fille du riche roi Yon ; il lui donne en outre son épée, Grèbe la belle : « Cette épée, c'est le seul fief que je vous donne; ayant ce fief, et par lui, conquérez-en un autre :
« Ja de mon fié iVavroiz plus en sodée, A cestui querez autre ! »
Quant à Garin, il l'investit du fief de Pavie, et, venant à son sixième fils : « Vous enfin, Aimer,, dit-il, si vous attendez une part de ma comté, je vous tiens
LES RÉCITS I GROUPE d'aYMERI
à déçu : vous n'en aurez jamais rien qui vaille une châtaigne. Vous irez d'abord avec vos trois frères à la cour de Charles de France. Vous y trouverez des barons d'Allemagne, de Normandie, de Bretagne, d'Anjou, pour vous suivre là où je vous destine un fief. Quand vous aurez réuni ces compagnons, vous prendrez congé du roi, contre son gré au besoin, et vous irez occuper la terre que je vous donne. Approchez, je vous investis de la terre d'Espagne. Je vous donne Cordoue et sa grande tour. Mais il vous faudra d'abord conquérir ce royaume, puisqu'il est aux Sarrasins. Allez, beaux fils, et quand je vous saurai tous pourvus, quand je saurai Aïmer à Cordoue, Bovon en Gascogne, Garin à Pavie et vos trois autres frères en France auprès du roi Charles, alors, seigneurs enfants, je pourrai dormir paisiblement en ma salle haute, entre les bras d'Ermenjart, ma dame, Je ne craindrai plus les embûches des Sarrasins, fils, grâce à votre prouesse. »
Quand l'enfant Guibert eut appris ce que voulait Aymeri : « Beau sire père, dit-il, je vois que vous me croyez bien vil. Vous me donnez, à moi votre dernierné, toute votre terre, et vous chassez d'autour de moi mes amis, les frères que je devais servir en ce pays. Mais, par la foi que je dois à Jésus-Christ, je ne veux pas être riche, tandis que mes aînés iront ainsi que des mendiants. Je partirai avec eux, exilé comme eux, et de ma vie je ne les quitterai. — Tais-toi, truand ! » répondit le comte. « Si tu étais d'âge comme tes six frères, crois-tu que je te donnerais mon pays? Tu n'en aurais pas un pied de terre ;
je le donnerais à mon filleul Aymeriet. Mais tu es trop jeune encore pour les suivre. Donc tais-toi, truand! »
Grand est le deuil au palais. La nouvelle court par la cité que les six frères partiront. Les riches bourgeois s'assemblent, dolents, et deux cents d'entre eux montent jusqu'à la salle : « Aymeri, sire », dit le mieux emparlé des bourgeois, « nous venons vers vous porter notre plainte contre vous. Nous sommes des marchands qui ne cessons de courir les pays et les mers, transportant les riches étoffes de soie, l'hermine, les destriers et les vins. Quand nous arrivons aux foires des terres lointaines, les gens du pays viennent nous demander : « D'où êtes-vous ? Qui est votre avoué ? De quel seigneur vous réclamez-vous? » Nous répondons : « Nous venons de par le comte Aymeri et de par ses sept fils. » Quands ils l'entendent, ils nous laissent aller, sans réclamer de nous un denier de péage ou de tonlieu, et nul n'est si hardi que de nous faire offense. Or, voici que vous voulez disperser vos fils, nos chers seigneurs. Sire Aymeri, prenez plutôt nos vignes, nos terres de labour, nos métairies; prenez de nos richesses autant qu'il sera besoin, et distribuez-les entre vos enfants ; mais gardez-les auprès de vous pour nous défendre. »
Bernard, l'aîné des enfants, répond : « Seigneurs, ne blâmez pas mon père. C'est lui qui a droit et raison. Maintenant qu'il est devenu vieux, laissez-le dormir et se reposer son saoul, chasser en bois et en rivière, se faire saigner et ventouser dans ses chambres ! C'est à nous, désormais, qui sommes jeunes et forts, de garder les marches et de nous battre contre les païens
LES RÉCITS I GROUPE d'aYMERI
d'outre mer. C'est à nous de conquérir sur eux les riches butins, que nous apporterons à Narbonne, pour honorer et servir notre père et Ermenjart, notre dame au clair visage. » Le comte l'entend et rit de joie. A ses côtés Ermenjart est assise, vêtue de soie d'Almarie. Il se tourne vers elle : « Dame, dit-il, celui-ci est bien mon fils ; il ressemble à mon lignage. »
La cour se sépare ; barons et bourgeois se dispersent à grand deuil; Aymeri et Ermenjart sont seuls restés dans la salle : devant eux leurs sept fils l. Alors Ermenjart arrache ses cheveux, tord ses poings, déchire son manteau d'hermine : « Sire Aymeri, vous faites folie quand vous chassez les beaux enfants que Dieu m'avait donnés, ceux que j'ai portés, ma chère nourriture, ceux qui devaient me servir et m 'honorer. Quand les Sarrasins le sauront, qu'Aimeri a congédié sa forte mesnie, aussitôt ils passeront la mer sur leurs nefs et leurs dromonts, ils saccageront cette ville, ils nous emporteront outre la mer. Qui nous défendra ? Tu es trop vieux; jamais plus tu ne ceindras l'épée. On dit bien, et c'est vérité prouvée : quand un homme a tant vécu que sa force est partie, il ne peut plus rien qu'user sa vie dans la douleur. »
Aymeri l'entend, change de couleur, hausse le poing. Il la frappe sur sa face claire d'un coup si rude qu'il la renverse sur le marbre. Hernaut le Roux a vu comment Aymeri a frappé sa mère, Ermenjart la courtoise, la sage. Il pâlit de colère et de deuil,
1. Je me permets, ici et là, quelques interversions dans Tordre des scènes.
met la main à son épée, la tire à moitié de sa gaine : a Vieillard, dit-il, tu as fait grand outrage quand tu as devant nous frappé notre mère. Fuis hors de Narbonne, ou bien tu sauras comment tranche cette épée. » Pourtant la dame se relève et dit parole sage : « Sire Aymeri, que Dieu, qui fît le ciel et la rosée, bénisse le bras qui m'a si bien rappelée à ce que je suis ! Je l'ai bien éprouvé, que votre vigueur ne s'est pas éteinte. Ce que j'ai dit, c'était folie et démesure. Ceux-ci sont vos fils, et moi je ne suis rien que leur mère. Faites donc à votre plaisir et que Dieu donne à mes enfants longue vie et bonne destinée î »
Mais Hernaut s'écria : « Frères, que restons-nous ici plus longtemps ? Prenons nos armes, soyons hardis et de fier courage. Allons chercher notre pitance ailleurs. Ce vieillard nous chasse, la rage le possède. Puisse-t-il, avant de nous revoir céans, en être châtié ! Puisse-t-il, avant qu'il meure, sentir autour de lui disette de parents et d'amis ! »
Hernaut s'en va, ses frères avec lui. Ils descendent tous six les degrés du palais. Au pied de la tour, ils entrent dans le verger fleuri, planté d'ifs, de bois d'aubour et de lauriers. Ermenjart les a suivis ; elle les baise et les caresse, elle ne sait lequel elle chérit le plus. Dans la salle, le comte Aymeri est resté seul, assis près d'un pilier. Les six frères ont fait crier un ban par la ville : « Vienne avec eux qui voudra venir : tous ceux qui les suivront partageront avec eux butin et conquêtes. » Aussitôt maints nobles bacheliers, fils de comtes, de pairs et de bourgeois, s'assemblent, sellent les destriers, troussent les harnais. Il n'était
LES RÉCITS : GROUPE D AYMERI
pas midi que cinq cents jeunes hommes se tenaient tout apprêtés pour partir avec les six frères ; ils jurèrent de les suivre où ils voudraient et de ne pas leur faillir en leur besoin.
Le comte Aymeri erre par le palais et cherche Ermenjart. Il la trouve dans une chambre, pâmée sur une courtepointe richement ouvrée. Il la prend par les flancs, la relève, la réconforte : « Comtesse, vous êtes peu sage de mener si grand deuil du départ des enfants. Quand le roi Charles verra la mesnie que jrai engendrée et que vous avez portée, savez-vous ce qu'il dira ? Que France est toute fleurie par la venue de tels enfants. »
La dame l'entend et se réjouit : « Sire Aymeri, dit-elle, que Dieu vous protège ! Mais j'avais sept fils ; vous en chassez six par les pays, sans un denier vaillant. A leur première étape, demain, au lever de l'aube, quand ils devront payer leur dépense, il leur faudra laisser leurs robes et leurs destriers en gage à leur hôte. En quel équipage arriveront-ils à la cour du roi, où les riches hommes les railleront ? Permettez que je prenne dans mon trésor et que je leur envoie de l'or et de l'argent. — Eh quoi ! dit Aymeri, ils sont sains de corps, ils ont de belles armes; qu'ontils besoin de votre or et de votre argent? Mais, pour l'amour de vous, dame, je veux bien les éprouver. »
Aymeri monte sur sa tour. Il voit la troupe de ses fils qui s'éloigne en bel arroi. A leur tête, Bernard, l'aîné, qui les guide. Aymeri leur crie dune voix forte : « Attendez, fils, ne dépassez pas le moutier de Sainte-Hélène ! » Bernard dit : « Le vieillard nous
appelle ; c'est notre mère, je pense, qui veut étrenner notre départ. » Et Bovon répondit : « Nous n'accepterons pas de lui une châtaigne vaillant :
« Ja n'en avrom vaillant une chastaingne, Ainz conquerrom a dolor et a paine Ce dont vivrom a joie. »
Le comte Aymeri est descendu de sa tour. Il monte sur son palefroi, Ermenjart sur un mulet de haut prix. Tous deux chevauchent après les frères et les rejoignent. Ermenjart s'écrie : « Bernard, félon démesuré, tu le sais, avant que s'écoule la moitié de cette année, les païens nous auront assiégés de toutes parts ; ils ne nous laisseront pas demi-pied de notre terre. Ils nous prendront, nous chargeront de liens, nous tueront. Et toi, fils, que feras-tu? — Dame, dit Bernard, pourquoi douter de vos fils ? Depuis l'heure où je naquis de vous, je n'eus le cœur si joyeux qu'en ce jour où ce vieillard nous envoie chercher fortune par les pays : car Dieu en sa pitié nous donnera ce que notre père nous a destiné et distribué. Mais ne 'craignez pas que les païens soient assez hardis pour vous chasser de Narbonne, tant que nous serons sains et saufs et vivants. Car, par le Dieu qui naquit de mère, au premier message qui viendra de vous, de toute terre lointaine où nous puissions être, nous accourrons, armés de belles armes, pour défendre Narbonne. »
Le vieux comte l'entend et se réjouit en son cœur ; « Dame, comtesse, dit-il, voyez vos fils comme ils
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sont forts et grands et sains et jeunes et joyeux et puissants. Quand ils tiendront en France la louée, quelle joie aura Charlemagne à leur ceindre l'épée pour l'amour de moi ! Donnez-leur de l'or rouge et de l'argent blanc, donnez-leur en quatre mulets chargés à votre plaisir î »
Les enfants ne lui répondent pas ; mais ils se disent entre eux à voix basse : « Pourquoi ce vieillard vient-il nous outrager, et qu'avons-nous à faire de son or rouge et de son argent blanc ? »
Ermenjart a recommandé ses fils au Dieu qui souffrit pour nous racheter. « Seigneurs enfants, dit Aymeri, que celui qui a pardonné sur la croix à l'aveugle Longin vous ait en sa garde et que bientôt il m'envoie par vous quelque joie ! »
La troupe des enfants a tourné bride. L'air resplendit, c'est le haut jour de Pâques. La rose est fleurie, l'alouette chante. Les enfants s'éloignent dans la lumière.
Aymeri et Ermenjart retournent vers la ville, au petit pas, le chef baissé, soupirant du cœur. Cent quarante bourgeois 1 viennent à leur rencontre : « Vieillard chenu, disent-ils, pourquoi vivez-vous si longtemps? Que n'êtes-vous mort ou moine rendu, vous qui nous avez enlevé les beaux seigneurs que nous aimions tant ! » Aymeri a entendu les bourgeois, mais il n'en fait nul semblant ; il sait qu'ils
1. Cet épisode est raconté plus tôt par le poète. Il est parfois malaisé de suivre dans l'original les allées et les venues des personnag-es.
aiment les enfants et qu'ils ont de la peine ; il ne s'irrite pas contre eux, il passe outre.
Rentrée dans Narbonne, la comtesse fît charger quatre mulets d'or, d'argent et de fourrures de vair et de gris, et bientôt deux écuyers, Foucon et Renier, se hâtant après les enfants, poussèrent devant eux sur la route les quatre mulets chargés de richesses.
Or, le soir, comme Aymeri et Ermenjart étaient assis seuls, dans la salle, Foucon et Renier se présentèrent devant eux. Les enfants ont refusé de rien prendre de cet or, ils ont chassé les écuyers, qui ramènent les mulets tout chargés. « Or, beau sire, dit Foucon, nous n'osions pas leur obéir contre votre gré ; mais Hernaut le forcené m'a battu de son bâton comme on bat un ours. Voyez plutôt ma tête tout ensanglantée. »
Le comte Aymeri regarde la tête sanglante et rit de joie. Il se tourne vers Ermenjart, lui jette les bras autour du cou, et trois fois la baise par grande amitié : « Dame, fait-il, maintenant je sais de vérité qu'ils ont été engendrés par Aymeri, le comte de Narbonne. Ils ressembleront au lignage :
923 « Dame », fet il, « or sai de veritez Qu'il sont mi fil et ques ai angendrez. Bien trairont au linage. »
Les enfants ont compris leur père, quelle foi il a mise en eux et le grand sens de sa dureté. Riches des fiefs qu'il leur a distribués, ils vont droit où sa sagesse a voulu les envoyer : Bovon en Gascogne, où
LES RÉCITS I GROUPE d'aYMERI
le roi Yon lui donne sa fille ; Garin à Pavie où Boniface lui fait accueil, les quatre autres vers Charlemagne. Bientôt les six frères se rejoignent à Paris et se comportent, dès leur arrivée, comme s'ils étaient déjà pourvus des plus hautes charges de la cour : leur père ne les a-t-il pas conférées à trois d'entre eux ? Il faut lire dans l'original les scènes héroïcomiques qui découlent de cette donnée, et comment Gharlemagne, touché de la bonne grâce des jeunes Narbonnais et de leur audace, leur confirme en effet les dons d'Aymeri, les investit de ces charges et les arme tous six chevaliers. Il a pressenti en ces jouvenceaux les héros qu'ils vont devenir :
3257 Par eus fu Charles essauciez et levez Et en toz leus cremuz et redotez.
Et après lui, quant il fu desviez, Refu ses filz Looïs queronez :
Se il ne fussent, tost fust deseritez; Mès par eus fu maintenuz et gardez Et toz li règnes vers Sarrazins tansez Et essauciee sainte crestiantez.
Il a deviné que ces chevaliers nouveaux remplaceront ses douze pairs morts :
3325 Par le païs en vet la renomee
Que or a Charles sa perte restoree, Que fet li orent la pute gente desvee Des doze pers de France la loee.
La fin du poème se devine : les Sarrasins, qui ont
appris le départ des enfants et comment le vieil Aymeri est seul dans Narbonne, viennent l'y attaquer : le vieillard défend sa ville avec son jeune fils Guibert *, jusqu'au jour où les autres Aymerides, avertis du péril, réapparaissent devant leur ville natale et la délivrent.
Guihert d'Andrenas. — La Prise de Cordoue et de Séville. — Le Siège de Barbastre. — Bovon de Commarcis.
Leurs vertus héroïques se déploient à l'aise en quatre chansons : Guibert d'Andrenas 2, la Prise de Cordoue et de Séville 3, le Siège de Barbastre 4 et
1. Et avec son petit-fils Romant, donné comme un fils déjà grand de Garin, ce qui est bizarre.
2. La chanson de Guibert d'Andrenas (environ 2400 décasyllabes assonancés) est encore inédite. Elle a été analysée par Paulin Paris (Histoire littéraire, t. XXII, p. 498-502), étudiée de plus près par M. Cari Siele, Ueber die Chanson Guibert d'Andrenas, Classification der Handschriften,Analyse undQuellenuntersuchung, Marbourg, dissertation de doctorat, 1891.— On la date des dernières années du xne siècle : « vers 1185 », dit M. Densusianu (Prise de Cordres, p. cxliii).
3. La Prise de Cordres et de Sebille, chanson de geste du xne siècle, p. par Ovide Densusianu (publication de la Société des anciens textes), 1896. Cf. Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XXII, p. 417. Ce poème compte 2948 décasyllabes assonancés. L'éditeur (p. xc et p. cxlix) en place la composition « vers 1190-1195 ».
4. Le Siège de Barbastre (7000 alexandrins assonancés environ) n'a pas encore été publié : M. Raymond Weeks en prépare
LES RÉCITS I GROUPE d'aYMERI
Bovon de Commarcis î, qui n'est qu'un renouvellement du Siège de Barbastre.
Ces quatre chansons racontent des guerres en Espagne. Quand elles s'ouvrent, les six aînés sont déjà pourvus de fiefs, dont (sauf Aimer) ils portent le nom. Bernard tient le duché de Brusbant, Guillaume a conquis Orange, Garin la cité d'Anseùne; Hernaut possède Gérone, Bovon tient Commarcis ; Aimer s'est emparé d'un fief plus noble encore, comme on verra bientôt.
Qu'est-ce que Brusbant 2 ? et Commarcis 3 ? et qu'est-ce qu'Andrenas, que Guibert va bientôt conquérir 4 ? On l'ignore. Quand et comment Bernard, Garin, Hernaut et Bovon sont-ils devenus les posses-
une édition. On en doit une analyse soigneuse à M. Ph.-A. Becker (Festgabe fur G. Grôber, 1899, p. 252-66). Cf. Hist. littéraire, t. XX, p. 706, et Victor Keller, Le Siège de Barbastre und die Bearheitung von Adenet le roi, Marbourg (dissertation de doctorat), 1875. Ce poème date du commencement du xme siècle, selon M. Densusianu (Prise de Cordres, p. xxxiv).
1. Bueves de Commarcis, par Adenés li rois, chanson de geste publiée pour la première fois par Aug. Scheler, Bruxelles, 1874. Cf. G. Paris dans la Romania, t. V (1876), p. 115-119, et O. Essert, Bueves de Commarcis (« programme » de Kônigsberg, 1890). La chanson compte 3946 alexandrins rimés. Elle date de 1275 environ.
2. OuBrusbanou Brebant. L'auteur des Narbonnais (v. 5827 ; voyez le Glossaire de M. Suchier) l'identifie avec le Brabant.
3. Voyez la conjecture d'Auguste Scheler (Bueves de Commarcis, p. 170).
4. Les poètes donnent Andrenas pour une ville de Catalogne, voisine de Balaguer.
seurs de leurs terres et de leurs châteaux ? Les conteurs s'en taisent ou nous renseignent insuffisamment k Qu'ils aient ou non connu des poèmes, perdus pour nous, qui développaient cette donnée, ils se bornent à dire que les fils d'Aymeri se sont taillés jeunes, et par leur prouesse, chacun son fief.
Sans nous raconter leurs premiers exploits, nous les donnant comme déjà « chasés » et comme entourés de fils et de neveux déjà en âge de porter l'épée, les poètes disposent d'eux à leur gré dans leurs romans. Romans de guerres et d'aventures, mais en même temps romans d'amour. Dans Guibert d'Andrenas, les Narbonnais veulent conquérir au profit de leur plus jeune frère une terre païenne, mais aussi une princesse païenne, la belle Agaiete; — dans la Prise de Cordoue, il s'agit de tirer des prisons de Cordoue ou de Sé ville Guibert, Guillaume, Bertrand et Hernaut, mais c'est aussi le roman des amours de
1. Seul le ms. 1448 de la Bibl. nationale nous propose ce récit, contraire au récit des Narbonnais, et qui n'a g'uère d'autorité : Aymeri, dans le « département » qu'il fait de ses fils, envoie Bernard à Brebant : le duc lui donne sa fille ; Bernard engendre Bertrand le palazin ; — Ayrneri envoie Garin au duc Nayme de Bavière, qui lui donne sa fille Uistace ; Garin reprend sur les Sarrasins (ou défend contre eux) Anseùne ; — Hernaut le Roux est envoyé à Gérone pour demander au duc sa fille Biatris; Hernaut épouse la fille et délivre Gérone, que les païens assiégeaient ; — les trois autres frères, Guillaume, Bovon et Aïmer, sont envoyés à Paris, où Charlemagne donne à Bovon Elissent, fille orpheline du roi Yon de Gascogne : les nouveaux mariés vont à Comarci, où naissent leurs fils Girard et Guielin.
LES RÉCITS : GROUPE d'aYMERI
Bertrand et de la Sarrasine Nubie ; — dans le Siège de Barhastre et dans Bovon de Commarcis, il importe de délivrer de captivité Bovon et ses fils Girard et Guielin, mais surtout il importe de mener à bien les amours de Girard et de la belle Malatrie. Belliqueux à la fois et galants, ces poèmes reproduisent la série des thèmes et des types connus par ailleurs. Prisons des villes païennes où foisonnent des bêtés hideuses,
guivres et malfés, Bos et colovres et crapaus et coés f,
mais que viennent visiter des Sarrasines compatissantes, plus blanches que fleurs de pré; chevauchées à travers une Espagne étrange vers les villes fantastiques de Salerie ou d'Augorime ; amirants, amustants, amirafleset aumaçours, d'aspect bizarre et pittoresque ; rois aux noms grotesques et truculents, Desramé, Esplandoine et Corsolt, Baudus, Baufumé, Aucibier, Gadifer et Brifanbalz, Judas, Brandonas et Malagu et Barbaquant ; Sarrasins de Babylone et Sarrasins de la Mecque, Popeliquants et Almoravides, Persans, Açoparts et Bédouins, tantôt monstrueux, qui u glatissent » et qui huent, et tantôt nobles et chevaleresques à Fenvi des chrétiens; païens forcenés et bons païens qui se convertissent et deviennent des preux 2 ; ambassades insolentes, sièges, embuscades et esca-