‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 16 sur 152 · La Prise de Cordres, v · texte numérisé non relu

La Prise de Cordres, v

2. Clargis dans les Narbonnais, Clarion dans le Siège de Barhastre, Butor dans la Prise de Cordoue, etc.

lades, massacres dans les villes conquises, images de Mahomet et de Tervagant renversées et honnies, prisonniers égorgés par milliers ou baptisés par milliers, batailles aux combattants innombrables :

Tant escu fret, tante broigne faussée, Tant pié, tant poing-, tante teste copee !...

qui a lu quelques chansons de geste des autres cycles se retrouve ici en pays déjà parcouru. On remarque pourtant aussi en ces quatre romans, et dans tous ceux où figurent les Aymerides, une grande nouveauté : et ce sont les caractères des héros. Non que les poètes aient prétendu à varier ces caractères. Au contraire, ces personnages se ressemblent, et plus peut-être qu'il ne convient à des frères. Si l'on met à part Guillaume, qui les surpasse tous, c'est à peine si l'on apprend à en distinguer quelques-uns : Bernard1, l'aîné, à sa barbe fleurie et à sa gravité, — Hernaut le Roux 2 à sa plus grande outrecuidance et à certains traits héroï-comiques, — Guibert3, le plus jeune, à ses mains percées de clous, comme celles de

1. Il n'est guère qu'un comparse dans tous les poèmes, sauf dans une scène du Charroi de Nîmes. Il est le père de Bertrand le palazin. Il est tué par les « Sagetaires » dans la Mort Aymeri (v. 3705). Voyez à son sujet Demaison, Aymeri, p. 259-60.

2. Sur Hernaut de Gironde (Gérone), voir Demaison, Aymeri, t. I, p. ccvir, et t. II, p. 268. Il est probable qu'un poème héroïcomique lui a été consacré (voir Aymeri, v. 4545-4574).

3. Peut-être Guibert a-t-il été le héros d'un poème perdu où il faisait au « Port d'Ossau » la guerre au roi Judas (voir la Mort Aymeri, éd. Couraye du Parc, p. vin).

LES RÉCITS I GROUPE D AYMERI 53

Jésus-Christ, depuis le jour où, fait prisonnier parles Sarrasins, il fut mis en croix : du haut des murs de Narbonne, les vieux époux, Aymeri et Ermenjart, regardaient crucifier leur enfant; Aymeri prit une arbalète, et, voyant deux Sarrasins montés sur les bras de la croix pour y attacher Guibert, il visa, lança deux carreaux, et les deux bourreaux s'abattirent ; alors, s'élançant à cheval, il courut jusqu'à la croix, détacha le crucifié et le rapporta dans Narbonne, couché dans son grand bouclier1. — Quant à Garin et à Bovon, ils n'ont guère de mérite qui leur soit propre, sinon d'avoir engendré l'un Vivien et Guichard, l'autre Girard et Gui 2.

Les figures des fils d1 Aymeri sont donc à peu près pareilles; mais c'est précisément cet air de famille qui leur confère la beauté. S'ils se ressemblent entre eux, hors de leur lignage personne ne leur ressemble. Leur propre est de se sentir voués à une même tâche, qu'ils définissent ainsi : essaucier sainte crestienté. Vivre aux dépens des Sarrasins d'Espagne et mourir de leurs coups, tel est le lot qu'ils se sont choisi. Ils ne recherchent pas le repos dans les baronies riches et sûres. « Votre fief, dit Guibourc à Guillaume, n'est» pas dans les terres paisibles de France :

« N'avés pas terre entre Orliens et Paris, Ainçois l'avés el règne as Arabis 3 »,

1 . Épisode des Narbonnais. Il y est fait allusion dans Guibert d'Andrenas (Siele, ouvr. cité, p. 41) et ailleurs.

2. Encore la tradition qui donne Vivien et Guichard pour fils à Garin n'est-elle pas ancienne, comme nous verrons.

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