‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 17 sur 152 · Aliscans, v · texte numérisé non relu

Aliscans, v

et la mère d'un arrière petit-fils d'Aymeri lui adresse ce beau chastiement, qui résume l'idée de tous ses ancêtres :

« Beaus fils, vous estes nés de la gent combatant

Qui onques n'orent de lor terre plein guant

Ne ja n'avront par aage tenant,

Mès les autrui vont toz jors porprenant

Et muevent guerre vers la gent mescreant 1 . »

Ils savent qu'ils ne sont pas établis sur la terre ennemie, mais campés ; pour s'y maintenir, ils ne comptent guère sur le roi de France; Charlemagne est mort ; le roi Louis son fils a épousé une de leurs sœurs, mais sa mollesse le retient ailleurs ; en cas d'extrême péril, quand ils se sentent pressés de toutes parts, ils recourent à lui et l'entraînent bon gré mal gré dans leurs guerres2; mais ils comptent d'abord sur eux-mêmes. Isolés dans la Marche d'Espagne, ils se sentent les victimes volontaires d'un sacrifice sans cesse renouvelé; ils ne sont pourtant ni solennels, ni guindés, mais joyeux; et dans leur propos passe l'entrain guerrier de la France et sa gaîté. Ils ont tous fait le covenant, le pacte de s'offrir tout entiers à la lutte contre les Sarrasins, et, si Aïmer est le plus beau des Aymerides, ce n'est pas qu'il diffère des autres,

t. Foucon de Candie, éd. Tarbé, p. 6.

2. Le thème du recours au roi se trouve dans les Narbonnais (le roi est ici Charlemagne), puis (Louis étant devenu roi) dans les Enfances Vivien, Bovon de Commarcis, la Chanson de Guillaume, Aliscans, Foucon de Candie, la Mort Aymeri.

LES RÉCITS I GROUPE d'aYMERI

c'est seulement qu'il réalise d'une façon plus saisissante et plus ascétique la même forme de vie que ses frères ont choisie. On se le rappelle : quand tout à l'heure Aymeri congédiait ses fils, le fief qu'il donnait à Aïmer, c'était « toute Espaigne » 4. Or l'enfant comprit ce que ce don lui imposait. Quand il arriva à la cour de Charlemagne, l'empereur voulut le retenir à son service comme ses frères et lui promit une belle seigneurie. Il la refusa et fit le vœu que, à partir du moment où il aurait quitté la terre chrétienne, il ne coucherait jamais sous un toit, si ce n'était le toit d une prison sarrasine :

« Droiz amperere, or oiez mon pensé.

Je faz un veu ici et devant Dé

Le giorieus, le roi de maieté,

Et devant vos 'et devant ce barné :

Puis que g'istrai do crestien régné

Et j'enterrai en la paieneté,

Chevron ne laste n'ert sor moi por oré,

Ne ne jerrai desoz fete levé,

Se Sarrazin ne m'ont emprisoné ;

Mès an montaignes ou en bois ou en pré

Lez les rivières ferai tandre mon tré 2. »

Ce vœu, Aïmer le tient sans trêve. Il a existé sans doute un poème dont il était le protagoniste : dans ceux que nous avons, où il n'est qu'un comparse, il est un comparse plus beau que maints personnages

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