Siele, ouvr. cité, p
LES RÉCITS I GROUPE d'aYMERI
Les années ont passé. Un jour que Guibelin est en expédition au loin en Espagne, le vieillard déclare à Ermenjart qu'il s'est choisi un autre héritier, un sien filleul, Aymeriet. Guibelin rentre dans Narbonne, les armes souillées, les membres fatigués, ayant donné la chasse aux païens de Tudèle, et ramenant un riche convoi de prisonniers. C'est pour apprendre de son père que, comme ses aînés, il est à son tour déshérité. « Mais, lui dit son père, je te donne un beau fief, Andernas, la ville aux cent tours et aux cent palais de marbre. Elle est au roi Judas, il est vrai ; mais va la prendre. » Guibert s'irrite :
« Oez, baron, » ce dist Guibers li ber,
« Comme mes pere me veult déshériter!
A un estrange veult sa terre donner,
Et si me donne Andrenas sor la mer,
Où Charlemainnes n'osa onques aler.
Vieus est mes pères, si a son tans usé :
Mien escient uit vint anz a passez;
De son palais ne se puet remuer ;
Sus quatre coûtes le couvient reposer
Et oreilliers de soie et de cendel
Et covertoirs qui sont gris et fourré ;
Tant de coussins couvient sus li doubler
Nés porroit on de vint mars acheter;
Par devant lui fait sa messe chanter
Et puis se fet a mengier aporter
Grues et jantes et paons empevrez ;
Tant en mengue qu'il a cras les costez,
Tout pour son cuer qu'il velt resvigourer. ..
— Tais, glous lechierres, » dist Aymeris li ber.
« De mon séjour que ayez a parler? Je le conquis dedans mon josne aé.
Si je m'aaise et faz mes volentés, Le volez faire aussi? Si conquérez! .»
« D'ailleurs, ajoute-t-il, vous qui raillez mon grand âge, sachez que je partirai avec vous, en armes :
« Si passerons Leride et Balesgués, Tant que verrons Andrenas la cité ; Dehors la ville ferai mil cors soner, Si que diront Sarrazin et Escler :
a Aymeris vient por paiens decoler, Qui devant lui fet la terre trembler. »
Guibert, comme ont fait ses aînés, a compris la sagesse paternelle :
« Aymeris, père, fêtes vos volontés :
Ja mès par moi n'en serez destornés ! »
La Mort Aymeri.
La longue destinée d' Aymeri s'achève dans la chanson de la Mort Aymeri de Narbonne{ . C'est un poème remanié et très inégal2. On y trouve pourtant des
1. La Mort Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par J . Couraye du Parc, Paris (Publications de la Société des anciens textes français), 1884. La chanson, en décasyllabes assonancés, compte 4176 vers; elle a été composée « vers la lin du xne siècle », selon Couraye du Parc (p. xxn).