G. Paris (notes d'un cours professé au Collège de France
LES RÉCITS : GROUPE DAVMERI
scènes dignes de l'idée de la geste, la « passion » du vieux comte, par exemple. Assiégé dans Narbonne en l'absence de ses fils, provoqué en combat singulier par le roi Gorsolt, il s'est armé magnifiquement pour cette bataille; il a affronté Fadversaire et la vaincu; mais, blessé, il a été fait prisonnier. Les Sarrasins veulent l'obliger à renier Dieu ; ils dressent pour lui un bûcher devant la ville, ils le promènent sous les murs en le flagellant de verges épineuses. Du haut des murs, Hermenjart voit son martyre :
1398 En trente leus li trenchent la char vive, Li sans en saut en dis leus ou en quinze. Dame Hermenjart a en la tor choisie, A haute voix li frans quens li escrie : « Franche contesse, ja fustes vos nrfamie. Je morrai ja, que près sui del juïse : Deus en ait l'ame et li Sainz Esperite ! Mès une chose vos vueil prier et dire : Por amor Deu, lo fil sainte Marie, Por nule rien que Sarrazin vos client, De la cité ne lor rendez vos mie, Ançois me lessiez ardre !... »
a tenté une très ingénieuse restitution des formes successives de cette chanson, fondée principalement sur les prédictions du juif Saolin (aux vers 380 et suiv.). Dans une forme primitive, selon G. Paris, le juif annonçait à Aymeri sa mort prochaine. Aymeri envoyait chercher le roi et ses fils et rendait l'âme devant toute sa lignée assemblée. — Un remanieur a trouvé indigne d' Aymeri qu'il mourût dans son lit et a imaginé des épisodes de guerre. — Un second remanieur a compliqué le roman par l'invention d'épisodes de plus en plus aventureux. — Un dernier reviseur enfin y a introduit le personnage d'Aymeriet.
Délivré une dernière fois par ses fils, après bien d'autres aventures, il meurt comme il avait vécu, en se battant. Ses fils l'enterrent dans sa ville, à l'église Saint-Paul. L'auteur à'Aymeri de Narhoruie a écrit de lui ces vers, qui peuvent lui servir d'épitaphe :
63 Veritez est, en escrit le trovon,
Que d'Aymeri et del fort roi Charlon Doivent mis estre en estoire li non, Car par ces deus, de verte le savon, Fu deffandue a force et a bandon Grestienté entor et environ.
LES RÉCITS LE GROUPE DE GUILLAUME D'ORANGE
Les Enfances Guillaume. — Le Couronnement de Louis. — Le Charroi de Nîmes. — La Prise d'Orange. — Les Enfances Vivien. — La Chevalerie Vivien, Aliscans, la Chanson de Guillaume. — La Bataille Loquifer, Le Moniagk Rainoart, Renier. — Le Moniage Guillaume.
L'histoire poétique de Guillaume 1 renouvelle et
1. Les chansons du groupe de Guillaume sont au nombre de treize : leurs titres forment ci-dessus le sommaire de ce chapitre (y ajouter Foucon de Candie). — La Chanson de Guillaume se trouve isolément dans un manuscrit unique, retrouvé vers 1903 et acquis en 1912 par le Musée Britannique. Les autres chansons nous ont été transmises par des manuscrits cycliques plus ou moins complets. Je me sers pour les énumérer des sigles employés par M. E. Langlois dans son édition du Couronnement de Louis : deux de ces manuscrits, ceux que dans notre énumération des mss. du groupe d'Aymeri nous appelions ci-dessus D et E, avec M. H. Suchier, seront ici désignés par d'autres lettres B2. L'inconvénient est minime, puisque nous ne faisons que dénombrer ces manuscrits en passant; mais il y aurait avantage à ce que les critiques futurs s'entendissent pour se servir tous d'une même nomenclature ; il y a actuellement six nomenclatures en présence : c'est cinq de trop.— I. A* B. N. fr. 774, A2 B. N. 1449, A3 B. N. 368, A'' Bibl. Trivulziana 1025 ; B. N. Nouv. acq. fr. 934 (fragment) ; — II. Musée britannique, royal 20 D XI, B2 B. N. 24369-70; — III. G Boulogne-sur-Mer 192; B. N., nouv. acq. fr., 5094
reproduit simplement celle de ses six frères : comme ses frères, il passera sa vie à défendre la terre chrétienne contre les Sarrasins ; comme plusieurs d'entre eux, il conquerra sur les païens le fief dont il portera le nom, Orange, et la femme qu'il épousera, Guibourc ; comme eux, il commencera sa vie guerrière sous Charlemagne ; mais bientôt, Charlemagne étant mort et n'ayant laissé qu'un successeur lâche, Guillaume, assisté de son lignage, le défendra, le maintiendra contre ses ennemis et se dévouera à remplir pour une part le rôle du roi défaillant, qui est à1 essaucier sainte crestienté. Guillaume ressemble donc à ses frères : il diffère d'eux en ceci seulement que, réduit au rôle de comparse dans les autres chansons, il devient le principal personnage de six poèmes qui sont parmi les plus beaux du cycle : les Enfances Guillaume, le Couronnement de Louis, le Charroi de Nîmes, la Prise d'Orange, Aliscans, le Moniage Guillaume, auxquels il faut joindre les deux poèmes qui préparent la chanson d1 Aliscans : les Enfances Vivien et le Covenant Vivien.
(fragment) ; — IV. D B. N. fi\ 1448. — V. Berne 296 (dont le classement est incertain). — Sur le ms. de l'Arsenal 6562 et sur le ms fr. 2494 de la B. N., voyez J. Runeberg, La geste de Rainoart, 1905, p. 9. — Foucon de Candie se trouve dans les mss. A', B1, C ; mais on en possède six autres copies (voir Gautier, t. IV, p. 25). — On trouvera dans le livre de M. Runeberg la bibliographie des travaux consacrés au classement de ces manuscrits. Voir en outre Willy Schulz, Das Handschriftenverhâltnis des « Covenant Vivian », Halle, 1908 (cf. R. Weeks, dans la Romanic Review, t. I, 1910, p. 219); A.-L. Terracher, La tradition manuscrite de la « Chevalerie Vivien », Paris, 1912.
LES RÉCITS I GROUPE DE GUILLAUME
Les Enfances Guillaume.
Le sujet des Enfances Guillaume 1 est le même que celui des Narbonnais et ces deux chansons se doublent Tune l'autre; mais ici Guillaume passe au premier plan et éclipse d'emblée ses frères. Dès son départ de la ville paternelle et avant même d'avoir gagné la cour de Charlemagne, il fait ses premières armes en combattant une troupe de Sarrasins qui s'en allaient à Orange porter un message à la belle princesse Orable, fiancée de leur seigneur le roi Tibaut ; il met les païens en déroute, et, ayant entendu dire par ses prisonniers sarrasins qu'Orable est belle entre toutes les lilles de rois, il lui fait annoncer par eux qu'un jour, s'il peut, il l'enlèvera et l'épousera.
Venu à la cour de Charlemagne, il y est armé chevalier de la main de l'empereur, et comme dans la chanson des Narbonnais, Charlemagne lui donne sa propre épée, Joyeuse. Mais, tandis que dans les Narbonnais le trait est rapporté en deux vers, le poète des Enfances Guillaume donne à cette invention tout le développement que mérite sa beauté.
Joyeuse est l'épée illustre entre toutes 2. D'après une version de Floovant, connue par une traduction norvégienne, le forgeron qui l'avait forgée en avait
1. Poème encore inédit (3400 décasyllabes assonancés, xnie siècle). Voyez la notice de L. Gautier, Les Épopées françaises, t. IV, p. 276.
2. Voyez G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 372-3, et la note additionnelle de M. P. Meyer, p. 544.
frappé, pour l'éprouver, une enclume : l'enclume avait été fendue jusqu'au sol; ce forgeron était un nain, qui avait mis sept hivers à accomplir le travail. D'après Fierabras, Joyeuse est l'ouvrage du forgeron mythique Galant. Son nom de Joyeuse lui vient, d'après certains textes, de la joie qu'avait ressentie son premier possesseur à lire sur la lame des lettres qui disaient sa vertu ; mais, d'après la Chanson de Roland, elle s'appelle Jo}euse parce que Gharlemagne avait fait enchâsser dans le pommeau la pointe de la sainte lance :
2507 Pur ceste honur e pur ceste bontet Li nums Joiuse l'espee fu duriez ; Barun franceis nel deivent ublier :
Enseigne en unt de Munjoie crier ; Pur ço nés poet nule gent cuntrester.
Quand Gharlemagne brandit Joyeuse dans la bataille, on voit les reliques frémir sous le cristal dans le pommeau d'or niellé :
Les reliques frémirent el poing- d'or noielé :
Très par mi le cristal ou sont enseelé,
Les puet on bien veoir en l'or transfiguré *.
Joyeuse vient à Charlemagne, d'après Floovant, de Floovant, fils de Glovis; d'après Mainet, de son père Pépin, qui la tenait lui-même de Glovis, le premier roi chrétien.