‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 24 sur 152 · Mainet · texte numérisé non relu

Mainet

LES RÉCITS I GROUPE DE GUILLAUME

Ainsi, par une admirable invention épique, cette épée, qui n'est pas seulement l'épée de Charlemagne, mais celle des plus anciens rois de France, Charlemagne la donne à un jeune bachelier inconnu, qu'aucun exploit n'a encore signalé. C'est, à mon sens, l'un des symboles les plus significatifs du cycle : Gharlemagne, vieux, a pressenti l'avenir; il a deviné l'indignité de son fils Louis et la loyauté de Guillaume : il laisse donc sa couronne à son fils, mais son épée à Guillaume. Avec cette épée, c'est la force de la France qui, de la famille royale, passe à la famille des Narbonnais ; mais les Narbonnais la mettront toujours au service du roi couronné.

Le Couronnement de Louis.

J'analyserai plus loin ce poème 1 en son détail ; qu'il me suffise ici de rappeler en quelques mots le thème célèbre : Charlemagne, sentant sa mort approcher, veut couronner son fils à sa place; il rassemble ses vassaux dans l'église d'Aix-la-Chapelle ; devant le pape et les évêques, devant les ducs, les comtes et les princes, il rappelle à son fils Louis, qui l'écoute, ses devoirs de roi; si Louis se sent le cœur de les remplir, la couronne est déposée sur l'autel : qu'il approche

1. Édité par M. Ernest Langlois (Publications de la Société des anciens textes français, 1888); 2688 décasyllabes assonances. Rédigé « vers 1160 », selon G. Paris (Manuel, Tableau chronologique). Voyez, pour la bibliographie, le chapitre vu du présent ouvrage.

et qu'il la prenne. L'enfant tremble, hésite; et les barons sentent qu'il vaudrait mieux faire de lui un moine qu'un roi. Un traître s'offre alors à exercer la régence; mais Guillaume, qui survient, tue le traître sur les marches de l'autel, saisit la couronne, la met sur le front de l'enfant royal, se déclare prêt à le servir, à le défendre toujours. Puis, Charlemagne étant mort, Guillaume prend en effet l'enfant débile sous sa tutelle, et le protège contre ses ennemis du dedans et du dehors : soit que, des vassaux révoltés ayant enfermé le roi dans le moutier de Saint-Martin de Tours, Guillaume le délivre et châtie les rebelles, — soit que, pendant des années, parcourant la France, de Bordeaux à Poitiers, il soumette partout les barons révoltés, — soit qu'il entraîne malgré lui son pupille dans une guerre en Italie pour défendre la papauté :

2258 « Hé ! povres reis, lasches et assotez, En ton servise vueil ma jovente user... »

Ainsi, exposant chaque jour son corps pour son seigneur, il le raffermit en sa puissance, et il lui fait épouser sa sœur. Mais le roi est ingrat ; et le poème se termine par ces vers prophétiques :

2687 En grant barnage fu Looïs entrez ;

Quant il fu riches, Guillaume n'en sot gré.

Le Charroi de Nîmes.

L'ingratitude de Louis, c'est le thème initial du

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Charroi de Nîmes l. Le comte Guillaume revient de chasser a l'arc dans la forêt. Il a pris deux cerfs et les rapporte troussés sur des mulets d'Espagne. Soixante bacheliers de sa mesnie lui font cortège.

Ils entrent dans Paris par le Petit-Pont. Guillaume rencontre sur sa voie son neveu Bertrand : « Sire neveu, d'où venez-vous ? » Et Bertrand dit : « De ce palais du roi. J'y ai longtemps séjourné, longtemps écouté. Notre empereur a distribué des fiefs à ses barons : il donne une terre à celui-ci, à l'autre un château, à l'autre une cité ou une ville. Il n'a oublié personne, sinon moi, et vous, mon oncle. Il ne me chaut de moi, qui ne suis qu'un bachelier ; mais de vous, seigneur, qui êtes si preux et qui vous êtes travaillé pour le roi, veillant les nuits, jeûnant les jours. » Guillaume l'entend et rit : « Laissez tout cela, neveu. Rentrez vite en votre hôtel ; faites-vous héberger richement et bien traiter ; et moi, j'irai parler à Louis. »

Guillaume chevauche jusqu'au palais ; il descend de cheval sous l'olivier, et monte les degrés de

1. Ce poème date « du premier tiers du xne siècle », s'il l'aut en croire G. Paris (Manuel, Tableau chronologique). Il compte 1450 décasyllabes assonancés dans les manuscrits de la famille A. Édition Jonckbloet (Guillaume cV Orange, 1854, t. I, p. 73-111). M. P. Meyer a publié un texte critique des 421 premiers vers (Recueil d'anciens textes, 2e partie, 1877, p. 237). Le manuscrit 1448 du fonds français de la Bibl. nationale contient une autre rédaction du poème. — Je compte publier prochainement, de concert avec M. Georges Schlager, une édition des deux rédactions.

marbre d'un pas si violent qu'il rompt le cuir de ses souliers de Cordoue. Devant les chevaliers assemblés, il reproche à l'empereur d'avoir si mal gardé le souvenir de ses services. « Sire Guillaume, dit Louis, patientez un peu. L'hiver viendra, puis l'été. Un jour ou l'autre, mourra un de mes pairs. Je vous donnerai toute sa terre, et sa femme, si voulez la prendre. » Mais Guillaume s'irrite de ces délais. « Barons de ma mesnie, s'écrie-t-il, retournez à l'hôtel, équipez-vous, troussez vos hardes sur les bêtes de somme. Nous ne servons ici que pour gagner notre pitance ; le roi peut avouer que c'est trop bon marché ; nous quitterons cette cour sans prendre congé. » Et les barons répondent : « A votre plaisir, seigneur. » Guillaume s'appuie sur son arc de bois d'aubour d'un mouvement si brusque que l'arc se brise par le milieu et que les tronçons en volent jusqu'au dais et jusqu'au visage du roi.

« Roi, dit-il, il te souvient mal de la grande bataille que j'ai faite pour toi dans le pré d'Aspremont; il te souvient mal du roi Corsolt et du roi Giboé. Le roi Aerofle me donna un tel coup qu'il me fit choir le nez sur la bouche :

« De cest servise ne t est guaire membré, Cant o palais fui as dons obliez. »

« Roi, il te souvient mal de la fière bataille que j'ai faite pour toi sur Gironde la large. Je tuai pour toi les païens et les Basques et les Arabes et ceux de Pierre Large. J'ai pris Dangoubert et je te l'ai rendu

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prisonnier, lié par les bras : vois-le là, assis parmi les barons, et qui ne me démentira pas :

« De cest servise ne te membra il gaires, Gant sans moi as départies tes marches. »

« Roi, il te souvient mal du jour où Charlemagne voulut te couronner. Tu tremblais au moment de prendre la couronne, et les Français, voyant que tu ne valais guère, voulaient t'enfermer dans un moutier ou dans un ermitage. J'ai pris la couronne, malgré les traîtres, et te l'ai posée sur le front :

« De cest servise ne t'est gueres membré, Quant au palais fui as dons oubliez. »

Le dénombrement épique se prolonge :

« De cest servise ne te membra il prou, Quant departiz a sanz moi tes honors, »

jusqu'au moment où Louis se risque à répondre : « Guillaume, il y a soixante de vos pairs à qui je n'ai encore rien promis, ni rien donné. »

« Roi, vous en mentez. En toute la chrétienté je ne me connais point de pairs. Prenez tous ceux que vous venez de dire ; menez-les l'un après l'autre, armés dans ce pré ; j'y serai, monté sur mon destrier ; si je ne les tue l'un après l'autre, et d'autres encore, et vous aussi, s'il vous plaît d'y venir, je renonce à rien réclamer de vos richesses. »

Le roi s'incline et s'humilie devant Guillaume. Par deux fois, il lui offre des fîefs que le comte refuse,

parce qu'ils sont le bien d'héritiers légitimes. Alors le roi lui offre la terre du marquis Berengier, mort récemment. Mais Guillaume s'écrie : « Ecoutez, chevaliers, comment Louis, mon droit seigneur, sait récompenser ceux qui le servent volontiers. Je vous dirai ce qu'il en est de ce marquis Berengier. Il avait longtemps servi le roi. Un jour, dans une bataille livrée aux Sarrasins, Louis fut renversé de son cheval. 11 n'y serait jamais remonté, mais le marquis Berengier survint. Il avait vu son seigneur en mauvais point, dans la presse des ennemis. Il poussa vers lui son destrier, l'épée brandie. Il élargit autour de lui le cercle des Sarrasins, comme fait le sanglier au milieu des chiens. Puis il mit pied à terre et offrit son cheval au roi. 11 lui tint l'étrier ; Louis monta et s'enfuit comme un couard, laissant le marquis au milieu des païens. Nous avons vu de loin, sans pouvoir venir à sa rescousse, les ennemis l'occire et le démembrer. Or il est resté de lui un petit héritier, son fils, et c'est son fief que l'empereur vient de m'offrir. Je n'en veux pas, entendez-le tous, et j'ajoute ce serment : par le nom de l'apôtre que l'on requiert au Pré de Néron, il n'est en France si hardi chevalier, qui s'il ose saisir la terre du petit Berengier, ne perde bientôt sa tête, tranchée par l'épée que voici. » Il y avait là cent chevaliers qui appartenaient à l'enfant Berengier ; ils s'inclinèrent aux pieds de Guillaume.

Alors le roi offre à Guillaume un grand quart de la France, r]le quart de son domaine. Guillaume refuse toujours : (( Non, sire, je ne l'accepterais point pour tout l'or qui est sous le ciel, car ces barons diraient :

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Voilà Guillaume, le marquis au fier visage, qui a dépouillé son droit seigneur. »

Alors le roi renonce à le satisfaire : « S'il en est ainsi, sire Guillaume, je ne sais plus que vous donner en ce pays, et ni moi, ni personne ne pourrons rien imaginer qui vous convienne. — Roi, cessez donc d'y penser. Je n'en veux plus parler pour cette fois. Un autre jour, sans doute, vous me donnerez châteaux et marches, donjons et fertés. »

Guillaume sort du palais; il rejoint Bertrand, qui lui reproche sa violence et lui dit : « Remontons tous deux vers le roi pour lui demander un don à quoi j'ai pensé : demandez-lui le royaume d'Espagne et ïortelose et Porpaillart-sur-Mer, et encore Nîmes, la bonne cité, et Orange. S'il vous donne ce fief, il n'aura pas grand mérite, car jamais il n'y a porté l ecu, jamais il n'a pris comme soudoyer un seul chevalier de cette terre ; il peut bien vous donner ce royaume, le sien n'en sera pas grevé. »

Guillaume l'entend et rit : « Neveu, tu es né à la bonne heure ; j'avais pensé comme toi à ces choses ; mais je voulais t'en parler d'abord. » Ils vont ensemble vers le roi et Guillaume réclame le fîef étrange.

u Je ne veux, dit-il, de la terre de mon seigneur rien qui vaille un fer de lance; ce que je veux pour mon fîef, c'est la terre des Sarrasins. Et savez-vous comment ce désir m'est venu?

« Un jour, au temps de la fête de saint Michel, je revenais d'un pèlerinage à Saint-Gilles. En passant près de Montpellier, je fus hébergé chez un chevalier courtois. Après le repas, il s'en fut en chasse, et je

montais à cheval pour repartir, quand la femme de ce chevalier saisit mon destrier par la rêne. Je descendis, elle me tint rétrier. Elle me mena à l'étage d'une tour, puis à un plus haut étage encore, et là se jeta à mes pieds. Je ne savais pas ce qu'elle me voulait, et je pensais qu'elle allait me requérir d'amour. Je lui dis : « Femme, que veux-tu de moi ? » « Votre merci, Guillaume, et qu'il vous prenne pitié de cette terre, pour Famour du Dieu qui fut dressé sur la croix ! » Elle me fit regarder par une fenêtre et je vis la terre pleine de païens : ils brûlaient les villes, saccageaient les moutiers, tourmentaient les femmes. Si grande pitié m'en prit au cœur que je pleurai tendrement des yeux. C'est alors que je promis au Glorieux du ciel et à saint Gilles que je viendrais les aider sur cette terre avec autant d'hommes armés que j'en pourrais rassembler. »

Le roi donne le fief, mais sans en garantir la possession. « Je ne demande rien, dit Guillaume, qu'un secours tous les sept ans », et, avec ses deux neveux Bertrand et Guielin, il en fut investi par le gant. Il monte sur une table, et harangue l'assistance : pour l'aider à conquérir sa terre, il convoque les pauvres bacheliers, les écuyers aux vêtements en loques, les vavasseurs aux chevaux éclopés, les chevaliers sans terre, leur promettant les richesses des païens. Trente mille répondent à son appel, et c'est la fleur de la baronie de France qui se met en route avec lui pour conquérir la terre ennemie. Ils partent. Ayant traversé le Berry et l'Auvergne, Guillaume s'arrête au seuil des contrées sarrasines, et au moment où il quitte

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pour jamais le sol de la France, il pleure sur le pays qu'il laisse et sur le pauvre roi à qui il a fait offense, qu'il méprise et qu'il aime 1 :

793 Va s'an Guillaumes, li marchis au cor neis, Entre en un val, si ot un mont monté. Cant vint en som, si s'estoit regardé ; Vers douce France a son vis retorné.

Uns vans de France lou fiert an mi lou neis : Ovre son sain, si l'an laist plain antrer. Ancontre l'ore se prist a guarmenter :

« Hei ! ore dolce, qui de France venés, Tu ne viens pas de vers la Rouge mer, Ains viens de France, qui tant fait a loer ; Orliens et Chartres et Beauvaiz la cité, La sont mi dru et mi ami charné !

A Dameldeu soiez tuit commendé !

En telle terre m'en cuit ge ore aler Ne vos cuit mais veoir ne esgarder. »

Do cuer do ventre conmence a sospirer ; De ses beas oilz eonmença a plorer ; L'eve Tan cole fil a fil sor lou neis, Que ses bliaus en estoit arousés.

Ses niés Bertran lou prist a regarder ; Par maltalant l'an prist a apeler :

« A mal eùr soit vostre guermanter !

Estes vos feme qui plore son amer, Ou hons qui fuie son malveis seignorer ? Que, par Tapostre que Fan doit aorer,

1. J'emprunte ces beaux vers à la rédaction du manuscrit B. N. 1448, f° 95 v°.

S'or estoit ci de France li barnés,

Et vos veïst ansinques déniante r,

Ja les vairiés en France retorner !

— Biaus niés, » dist il, « ja nel fais ge por el.

Ne voil que die de France li barnés :

« Vez de Guillaume corn est desmesurés,

Gom a le roi sosduit et enchanté,

Que il en moine son plus maistre barné

Dont il dust estre servis et honorés ! »

Voilà les aventuriers venus près de Nîmes. Par belle ruse, Guillaume déguisé en marchand, ses neveux déguisés en charretiers, ses chevaliers cachés dans des tonneaux et charriés sur des charrettes entrent dans la ville et la conquièrent. C'est le début des guerres en pays sarrasin.

La Prise d'Orange.

Bientôt 1 Guillaume s'ennuie dans Nîmes et regrette que les Sarrasins, tardant à l'y attaquer, lui fassent de trop longs loisirs. Il apprend que, dans Orange, réside une princesse païenne, Orable 2. Elle est mariée

1. La Prise d'Orange (1888 vers décasyllabes assonances dans la rédaction A) a été publiée par Jonckbloet (Guillaume d'Orange, t. I, p. 113-162). Ce roman a été écrit, selon G. Paris [Manuel, Tableau chronologique), « vers 1150. » J'en prépare une édition critique. Voyez, pour la bibliographie, le chapitre ix du présent livre; et Alfred Fichtner, Sludien ûber die Prise d'Orange und Prùfung von Week' s « Origin of the Covenant Vivien », (dissertation de doctorat), Halle, 1905.

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