‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 25 sur 152 · Il connaissait déjà Orable, et déjà l'aimait, d'après le · texte numérisé non relu

Il connaissait déjà Orable, et déjà l'aimait, d'après le

LES RÉCITS I GROUPE DE GUILLAUME

au roi sarrasin Tibaut; mais elle le hait et son mariage n'est qu'apparent; le fils de Tibaut, Aragon, la garde. La ville est imprenable et la princesse est belle : Guillaume veut la ville et la princesse.

On voit se dessiner le thème, si souvent traité, de l'épopée nuptiale et des amours d'un chevalier et d'une Sarrasine. Déguisé en païen, n'emmenant avec lui que deux compagnons, Guillaume pénètre dans Orange ; il est admis dans la tour merveilleuse de Gloriette, il voit Orable :

666 Elle est plus blanche que la noif qui resplent Et plus vermeille que la rose fïerant... « Dieus ! dist Guillelmes, Paradis est ceanz ! »

Il l'aime déjà et bientôt Orable Faimera. Les trois chrétiens, reconnus, sont jetés dans une horrible prison, mais le lecteur devine qu'Orable saura lès en retirer, et "que, aidés par elle, ils réussiront à se défendre jusqu'à l'heure où les Français de Nîmes les secourront et feront grand carnage de Sarrasins. Aragon tué, la ville prise, Orable reçoit en baptême le nom de Guibourc et Guillaume l'épouse ; désormais Orange devient sa résidence et le centre de son action contre la gent païenne. Roman d'aventure plutôt qu'épopée ; mais où brille parfois une sorte de verve héroï-comique. Les scènes en sont trop prévues, et

roman des Enfances Guillaume. Des contradictions de cet ordre foisonnent d'un roman à l'autre ; elles sont fréquentes d'une page à l'autre d'un même roman.

pourtant ce roman ne se confond pas avec les romans analogues, parce qu'il est encadré entre le poème violent du Charroi et le poème douloureux & Aliscans , et parce quil n'est pas déplaisant d'entrevoir un instant un Guillaume galant et dameret, « Guillaume l'amiable » :

1562 L'en soloit dire Guillelme Fierebrace, Or dira l'an Guillelme l'amiable.

Les enfances Vivien.

Guillaume était parti de France, on se le rappelle, pour conquérir bien d'autres terres que Nîmes et Orange. Le fîef que le roi lui avait donné et qu'il voulait « acuitier », c'était, outre Nîmes et Orange, Tortelose et Portpaillart et tout « le règne d'Espagne ». Pourtant cette conquête de la France méridionale et de l'Espagne n'est racontée nulle part : d'Orange, que Guillaume vient de conquérir, les manuscrits cycliques mènent le héros presque aussitôt à Aliscans. Or, à Aliscans, Guillaume est déjà un homme mûr, voire, selon certains textes, un vieillard ; autour de lui a grandi une génération nouvelle, celle de ses neveux, et bien des années ont coulé. Il faut donc se représenter, dans l'intervalle qui sépare la Prise d'Orange <¥ Aliscans, de nombreuses aventures dont nous n'avons pas le récit 1, soit que plusieurs chan-

1. Voyez surtout, à cet égard, les observations de M. A. Jeanroy dans la Bomania, t. XXVI (1897), p. 15-18.

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sons se soient perdues, soit que le cadre tracé n'ait jamais été rempli et que les poètes, sans décrire par le menu l'emploi de ces années, se soient contentés d'avoir donné à leurs auditeurs l'impression que Guillaume les consacrait à s'affermir en terre sarrasine. En fait, il n'y a guère qu'une chanson que les manuscrits cycliques insèrent ordinairement entre la Prise d'Orange et les récits de la bataille d'Aliscans : les Enfances Vivien.

Dans le poème des Enfances Vivien !, les Sarrasins ont pris Garin d'Anseùne et le torturent à Luisernesur-Mer, en Espagne. Ils ont fait dire à dame Huistace, sa femme, qu'ils le rendront, à la condition que son fils, Vivien, qui n'a que sept ans, soit livré à sa place. Huistace va à Paris demander conseil à sa parenté, et là, c'est Guillaume, au milieu de ses frères assemblés, qui prononce que Vivien sera donné aux Sarrasins : « Car, dit-il, lorsqu'un homme et une femme se sont unis et que sainte Eglise a béni et consacré leurs épousailles, de quelle part doivent-ils

1. Poème d'environ 3200 décasyllabes assonances, composé « entre 1165 et 1170 », selon M. W. Cloetta. Les Enfances Vivien ont été publiées par MM. Cari Wahlund et Hugo von Feilitzen, Upsala et Paris, 1886 (2e édition, avec une introduction par M. Alfred Nordfelt, 1895) ; cf. sur cette édition G. Paris, dans la Romania, t. XIX (1890), p. 126-8, et W. Foerster, dans les Gôltingische gelehrte Anzeigen, 1898, p. 649-55. Voyez Otto Riese, Untersuchungen ùber die Ueberlieferung der Enfances Vivien (dissertation de doctorat), Halle, 1900, et W. Cloetta, Die Enfances Vivien, ihre Ueberlieferung ; ihre cyclische Stellung (fascicule IV des Romanische Studien), Berlin, 1898.

J. BéDiER. — Les légendes épiques. 6

attendre aide, foi et secours, sinon de ce qu'ils ont engendré de leur chair ? Maudit soit l'arbre planté au verger, qui en été ne fait pas d'ombre à son seigneur ! Neveu Vivien, entends ta destinée : ma bouche juge que tu sois abandonné aux païens pour le salut de ton père. » Il le condamne ainsi, et pourtant l'enfant Vivien est celui que, sa vie durant, il chérira plus que tous. Mais il fait un serment qu'il tiendra plus tard aux Aliscamps : « Neveu, si tu meurs, à cause de toi mourront autant de païens que quatre chars en pourront charrier. » Vivien est donc livré ; mais, au moment où son supplice commence, il échappe miraculeusement, et le reste du poème raconte ses enfances aventureuses et chevaleresques jusqu'au jour où il s'empare de cette même ville de Luiserne où il avait failli être torturé.

La Chevalerie Vivien. Aliscans. La chanson de Guillaume.

A icel jour que la dolour fu gratis Et la bataille horrible en Aliscans, Li quens Guillelmes i soutFri grans ahans...

Chacun se rappelle l'action de la Chevalerie Vivien 1

1. La Chevalerie ou le Covenant Vivien (1918 décasyllabes assonancés dans la rédaction A) ; G. Paris (Manuel) en place la composition « vers 1150 ». Jonckbloet a publié la rédaction A dans son Guillaume d'Orange, t. I, p. 162-213. Voyez la Bibliographie des chansons de geste de L. Gautier et ajoutez : Raymond Weeks, Origin of the Covenant Vivien ( The Univer-

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et d' Aliscans 1. Le roi Desramé de Cordoue, menant une grande flotte sarrasine, a débarqué à Aliscans (Larchamp, VArchant, les Archanz) et ravage la terre chrétienne. Vivien a engagé contre lui la bataille avec trop peu de troupes. Il pourrait fuir ; mais, au jour où Guillaume l'a armé chevalier, l'enfant a fait le vœu de ne jamais fuir devant les Sarrasins de la longueur d'une lance. Il reste donc dans la bataille, sachant qu'il y mourra. Il a fait le sacrifice de sa vie ; mais il songe, en se battant, à Guibourc, qui l'éleva tout enfant, à Guillaume, son père adoptif : si Guillaume était làt il vaincrait ; hélas î Guillaume est au loin, à Orange, et ne sait rien du péril de son neveu ; le messager qui lui fut envoyé n'arrivera pas à temps : et pourtant, Vivien l'appelle, l'espère en sa détresse ;

sity of Missouri Studies, t. I, n° 2, 1902) et le mémoire de M. A. Fichtner, cité ci-dessus. [Depuis que ces lignes ont été écrites, ont paru d'importants travaux : Willy Schulz, Das Handschriftenverhâltnis des « Covenanl Vivien », Halle (thèse de doctorat), 1908 ; Raymond Weeks, The Boulogne manuscript of the « Chevalerie Vivien », dans la Modem Languagc Review, t. V, p. 54-67, et la très belle édition de M. A. L. Terracher, La Chevalerie Vivien, I, Textes, Paris, 1909; II, La tradition manuscrite, Paris, 1912.]

1. Aliscans (8435 décasyllabes assonancés dans l'édition Guessard; seconde moitié du xne siècle). On en a quatre éditions : édition Jonckbloet, 1854 (Guillaume d'Orange, t. I, p. 215-427); édition Guessard et A. de Montaiglon [Collection des Anciens poètes de la France), 1870; édition Gustav Rolin (Leipzig-, 1894) ; édition Erich Wienbeck, Wilhelm Hartnacke, Paul Rasch (Halle, 1903). Voyez Raymond Weeks, Études sur Aliscans, dans la Romania, t. XXX (1901), p. 184-197, et t. XXXIV (1905), p. 237-277.

il sait qu'il viendra. Guillaume vient en effet, menant à marches forcées une grande armée, mais trop tard. A son tour, il est vaincu ; ses hommes sont ou tués ou pris et emmenés sur les nefs sarrasines. Le soir, resté seul debout sur le champ de bataille, il retrouve au bord d'un étang, sous un olivier, le corps inanimé de Vivien, et dit sur lui le regret funèbre. A sa voix, Vivien, qui respirait encore, se réveille, le reconnaît, lui parle. Guillaume reçoit sa sublime confession et le communie de sa main. Vivien mande son dernier salut à Guibourc et meurt. Et chacun se rappelle les scènes qui suivent : comment Guillaume, avant réussi à traverser les lignes païennes, arrive enfin, harassé, sous les murs d'Orange. Du haut des créneaux, Guibourc le voit et refuse de lui ouvrir la porte : « Dame, ne voyez-vous pas ces tertres qui se couvrent de Sarrasins ? Ils me pourchassent ; bientôt il sera trop tard ; ouvrez vite ! — Non, vous n'êtes pas Guillaume ; jamais Guillaume n'a pris peur devant des païens. — Dame, ouvrez ; je suis Guillaume. — Du moins baissez votre ventaille que je voie vos traits. » Guillaume laisse aller sa ventaille et Guibourc reconnaît son visage. Or, à ce moment elle voit au loin des Sarrasins qui passent en tourmentant des chrétiens enchaînés : « Non, vous n'êtes pas Guillaume ; Guillaume ne laisserait pas ainsi honnir notre gent. » Le comte fond alors sur ces païens, les disperse, et délivre les prisonniers. Et Guibourc le reconnaît enfin : « Oui, tu es bien Guillaume, s'écriet-elle ; maintenant tu peux entrer. » Pourtant, à peine s'est-il réfugié dans la ville, il repart, sur le conseil

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de Guibourc : il va trouver le roi à Laon. Il y requerra le secours qui lui fut promis pour chaque septième année ; et c'est la scène où le roi misérable le reçoit comme un intrus et comme un trouble -fête et où éclate la colère du vaincu des Aliscamps. Enfin le roi lui donne une armée qui, venue aux lieux où fut tué Vivien, le venge.

Je m'en tiens à ce bref sommaire. On a retrouvé, comme on sait, en 1903, une version plus archaïque de la Chevalerie Vivien et d'Aliscans : c'est la Chanson de Guillaume K Contemporaine peut-être de la Chan-

1. La Chanç.un de Willame, « printed at the Chiswick Press, in an édition limited to two hundred copies, June 1903 ». Sur la découverte si heureuse de ce texte, que le généreux et intelligent possesseur du manuscrit a publié, voir un article de M. P. Meyer, Romania, t. XXXII (1903), p. 597. Le manuscrit, du xnie siècle, est dû à un copiste anglo-normand, qui savait mal le français. Le poème (3553 décasyllabes en laisses assonancées) est attribué par M. P. Meyer « à la première moitié du xne siècle » ; M. H. Suchier (Vivien dans la Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XXIX, p. 642-682) estime que la première partie (v. 1-1983) a été écrite vers 1080. Voir aussi les articles de M. R. Weeks intitulés The newly discovered Ghancun de Willame (dans la revue Modem Philology, 1904 et 1906).

[En 1904 et en 1908 ont paru, par les soins de M. G. Baist, des réimpressions, non mises dans le commerce, de l'édition de Chiswick : L Archanz (La Chançun de Willelme), Freiburg i. Br. — M. Franz Rechnitz a donné une édition critique des 997 premiers vers du poème dans sa précieuse publication intitulée Prolegomena und erster Teil einer kritischen Ausgabe der « Chancon de Guillelme », Bonn, 1909. — M. Hermann Sjichier, persuadé que les 1983 premiers vers du manuscrit

son de Roland, plus ancienne en tout cas que tous les poèmes conservés du cycle, elle témoigne d'un art plus grossier, plus fruste, mais plus puissant. La comparaison des diverses formes de la légende d'Aliscans pose les problèmes les plus délicats. Je parlerai peu dans ce livre, et mal, de ces trois chansons. Puissé-je en traiter un jour d'une manière moins indigne de leur beauté ! Hormis la Chanson de Roland, il n'y a rien de plus grand dans notre vieille poésie. Ici, sentant mon impuissance à les analyser comme il conviendrait, plutôt que m'y essayer, je ferai mieux : je transcrirai, sans y mêler nulle interprétation personnelle, quelques scènes de la Chanson de Guillaume. Je les choisis entre celles qui n'ont pas leur pendant exact dans la ChevalerieVivien ou dans Aliscans 1.

forment un poème à part, les a publiés en un volume de sa Bibliotheca normannica : La Chançun de Guillelme, franzôsisches Volksepos des XI. Jahrhunderls, kristich herausgegebenvon H. Suchier, Halle, 1911. — On trouvera, aux pages lxixlxxiii de cette admirable édition, la bibliographie des travaux consacrés à la Chanson de Guillaume. 11 faut y ajouter deux études importantes de M. Jean Acher, publiées dans la Revue des langues romanes, 1911, p. 335-346, et 1912, p. 60-76. — Voir aussi Hugh A. Smith, The composition of the « Chanson de Willame», dans la Romanic Review, 1913, p. 84-111.] 1. La Chanson de Guillaume est certainement la source ou Tune des sources de ces deux remaniements. Un grand nombre de passages de la Chanson de Guillaume s'y retrouvent. Voici une liste (très incomplète) de ces concordances. Chanson de Guillaume, v. 281 ss. = Ch[evalerie V[ivien], v. 421 ss. ; — v. 883-6 —Al[iscans\, v.61-5 ;— v. 1525-7= Ch. V., v. 1166-7 ; — v. 1976-86 =-: AL, y. 667-696 ; — v. 1990-7 = AL, v. 789-91 ; — v. 2017-20 = AL, v. 793-6 ; — v. 2106 ss. = .4/., v. 1185 ss.,

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I. Les derniers compagnons de Vivien, après avoir tenté de quitter le champ de bataille, reviennent pour mourir avec lui. Alors Vivien se décide à envoyer appeler Guillaume (qui est à Barcelone). Le messager qu'il choisit est son cousin Girard, qui a combattu en preux à ses côtés, et qui bientôt, revenu avec Guillaume à Larchamp, y mourra comme Vivien :

d08 Français s'en turnent par mi le coign d'un tertre '. Devant els guardentas plaines, ki sunt bêles : En icel liu ne pueent choisir terre Ne seit coverte de pute gent adverse.

Par tut burneient e espees e helme.

Quant il ço veient qu'altre ne purrat estre, Ja nen eistrunt de la dolente presse, Vers Vivien returnent tost lur resnes.

Vienent al cunte, volentiers l'en apelent :

« Viviens, sire, sez tu que te feruns ? » Respunt li quens : « Jo orrai voz raisuns. — Si tu t'en turnes, nus nus en turneruns ; Si tu combaz, e nus nus combatruns.

1225 ss. ; — v. 2124 ss. = AL, v. 1234 ss. ; — v. 2201-11 = Al, v. 1342-5 ; — v. 2477 ss. = AL, v. 2422 ss. ; — v. 2491-2 = AL, v. 2443-4 ; — v. 2925 ss. =z AL, v. 4809 ss. ; — v. 3376 ss. = AL, v. 7574 ss. Comparer dans Aliscafis (v. 2771) et dans la Chanson de Guillaume (v. 2602 ss.) le discours de Guillaume à la reine sa sœur, etc. (Voyez Arthur Klapôtke, Das Verhâltnis von « Aliscans » zur « Chanson de Guillaume », Halle, thèse de doctorat, 1907).

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