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AUX CHANSONS DE GESTE

Ce n'est pas, fort heureusement, le cas des critiques littéraires, et la lutte des deux abbayes ne les intéresse que parce qu'elle a suscité un texte illustre dans l'histoire des chansons de geste, la Vita sancti Wilhelmi1, émanée de l'abbaye de Gellone.

La critique de ce texte a été faite excellemment par M. Révillout, puis par M. Pùckert. Il a visiblement pour objet, non pas unique, mais principal, de servir au procès engagé en cour de Rome ; pour les raisons proposées par M. Révillout et acceptées depuis par tous les critiques 2, j'admets qu'il a été écrit vers 1122. Je dirais aussi volontiers : vers 1125 ou 1130.

Ce n'est guère, comme M. Révillout l'a si bien fait voir, qu'un délayage fort verbeux du chapitre d'Ardon transcrit ci-dessus. La Vie de saint Guillaume composée à Gellone veut pourtant annuler ce chapitre d'Ardon. Nonobstant, l'hagiographe de Gellone plagie à l'ordinaire avec beaucoup de conscience son adversaire, l'hagiographe d'Aniane. Le procédé ne manque

1. Publiée dans les Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec. IV, t. I, p. 72, et dans les Acta sanctoj'iim Bollandiana, t. VI de mai, p. 798.

2. M. Puckert ne les contredit pas ; mais il ne semble pas vouloir dater la Vita avec autant de précision.

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

pas de comique, et c'est — je ne sais si la chose a été remarquée — le même procédé qui a aussi servi pour la fabrication de la charte du 14 décembre 80 i. Les moines d'Aniane, on l'a vu, avaient altéré à leur profit un acte de donation de Guillaume. En manière de riposte, les moines de Gellone composeront-ils un autre acte attribué à Guillaume? Ils n'en ont garde : ils se servent de l'acte même qui leur est opposé, le copient; ils s'en tiennent, par modification ou suppression des passages qui les gênent, à falsifier le faux de leurs adversaires.

Pareillement pour la composition de la Vie de saint Guillaume. Les moines d'Aniane avaient, les premiers, remanié artificieusement un chapitre du vieil Ardon. Voulant se garer, les moines de Gellone protesterontils contre le témoignage d'Ardon? Non pas : ils s'en emparent au contraire et le suivent pas à pas, avec piété, quitte à l'altérer, quand le besoin s'en fait sentir. C'est très adroitement fait, en vérité, et très spirituellement. Les moines d'Aniane avaient arrangé le récit d'Ardon en telle guise que Guillaume n'y fût rien qu'un humble disciple de Benoît, et Gellone rien qu'une cella, vassale d'Aniane. Les moines de Gellone acceptent tout entière leur narration, sauf en ceci qu'ils suppriment (comme ils avaient fait dans l'acte de donation) toute mention d'Aniane et de Benoît. Dans la Vita qu'ils composent, ce n'est plus Benoît qui détourne Guillaume de vivre dans le siècle, c'est le Saint-Esprit; et pourquoi, cherchant une retraite pieuse, Guillaume se dirige-t-il de préférence vers les montagnes du pays de Lodève? Selon leurs rivaux,

c'est l'amitié de Benoît d'Aniane qui l'attirait en ces parages; selon eux, c'est qu'un ange s'est présenté devant lui, l'a pris par la main et l'a conduit droit à Gellone : et ni Guillaume, ni l'ange son conducteur ne se sont aperçus que ce pays n'était plus un désert, et que l'abbaye d'Aniane s'élevait déjà à sept kilomètres de là. — Ardon disait : les premiers religieux de Guillaume venaient d'Aniane ; la Vita remplace ce dire par cette phrase : « Guillaume se hâta de faire venir des monastères voisins, des lieux réguliers et religieux, des serviteurs de Dieu, des hommes chastes et de vie sainte », et, par ces pluriels ingénieux, elle escamote Aniane. — Selon Ardon, Guillaume montait sur son âne pour porter du vin aux moissonneurs d'Aniane. Selon la Vita, Guillaume, monté sur le même âne, porte la même bouteille aux moissonneurs ; mais ce ne sont plus les moines d'Aniane qui la boivent, ce sont les moines de Gellone.

Pour le reste, comme il ne s'agit plus que de rapporter les vertus du héros, les moines de Gellone acceptent de grand cœur les récits d'Ardon ; ils ne se mettent pas en peine d'en inventer d'autres ; ils se bornent à enchérir sur Ardon, parfois à contre-sens1 ;

1. Voici un exemple curieux de ces contre-sens, relevé par M. Révillout. Ardon montre Guillaume se levant la nuit pour prier dans son oratoire, dédié à saint Michel, sans prendre garde aux rigueurs du froid, glacialibus perfusus algoribus. — L'hagiographe de Gellone « prit à la lettre cette métaphore et crut qu'il s'agissait, non d'un froid glacial et qui transperce, mais d'un véritable bain ». Il écrivit donc : « Guillaume avait une telle révérence pour les saints autels que, avant de recevoir

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

et ce qu'on trouve dans la Vita, sous la rhétorique pieuse, c'est Ardon, toujours Ardon. Comme additions, quelques traditions locales, plus ou moins chimériques : telle l'histoire des deux sœurs de Guillaume, toutes deux vierges, jeunes et belles, qui supplient leur frère de leur laisser prendre le voile à Gellone. C'est encore une tradition du monastère qui attribue à Guillaume, dans la Vita, certains travaux de voirie, comme l'établissement d'une chaussée le long- de l'Hérault; et c'est une jolie fleur de cloître que le récit de la mort du saint : « A l'heure où il quitta sa chair mortelle, les cloches de toutes les églises du voisinage, les petites comme les grandes, mises en branle par un sonneur invisible, sonnèrent à toute volée, révélant aux provinces d'alentour la mort et les mérites du glorieux serviteur que Dieu venait de recevoir dans les tabernacles éternels ».

Pourtant, l'hagiographe de Gellone a fait aux récits

l'Eucharistie, alors même que l'hiver faisait geler les fontaines et qu'une glace épaisse couvrait la terre, il se plongeait néanmoins dans l'eau. Il en sortait, tout roidi par le froid, et lui, chez qui tout était pur, était rendu plus pur encore que l'eau qui l'avait lavé. Ce n'était pas seulement quand il devait prendre les divins mystères qu'il agissait de la sorte, mais aussi dans beaucoup d'autres circonstances, et, toutes les nuits, il plongeait tout son corps dans un bain de cette nature. Après ce refroidissement longtemps prolongé, il sortait de l'eau pour se rendre à l'oratoire de saint Michel, et là, couvert d'un seul vêtement, et encore très rarement, il demeurait le reste de la nuit en prières, les deux genoux courbés et nus sur la pierre, frappant coup sur coup sa poitrine, poussant des soupirs et mouillant son visage de larmes. »

d'Ardon une addition encore, et d'une tout autre importance : c'est un chapitre destiné à expliquer comment son abbaye était en possession d'une relique insigne, un fragment de la vraie croix.

C'était le joyau de Gellone. Dès le xe siècle, ce morceau du bois de la croix est mentionné dans la titulature de l'abbaye : « Sancto Salvatori et Ligno Sanctae Crucis... 1 » Cette relique se perdit lors du pillage de l'église pendant la Révolution ; mais deux parcelles en furent miraculeusement retrouvées : l'un des évêques récents de Montpellier portait l'une enchâssée dans sa crosse ; l'autre se voit encore dans l'église de Saint-Guilhem-du-Désert. « A chaque page du Cartulaîre de Gellone, écrit l'abbé Vinas2, on lit : Nous donnons à la sainte croix de Gellone, à l'étendard de la croix, au vénérable, au salutaire, au vivificateur, au très saint, au très glorieux bois de la croix du Seigneur, déposé à Gellone, tel village, telle terre, telle manse, situés aux diocèses de Montpellier, ou de Maguelonne, ou de Nîmes, à Agde, à Béziers, à Rodez, à Albi, à Uzès, à Viviers, à Léon, à Astorga, à Braga. »

Cette relique bienfaisante, l'auteur de la Vita s'attache à l'authentiquer : c'est le patriarche de Jérusalem, dit-il, qui l'avait envoyée à Charlemagne, « dans la première année où celui-ci était devenu empereur ». Quand le comte Guillaume voulut se retirer du siècle et qu'il dit adieu à Charles, celui-ci lui offrit de ses

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