Voyez son excellente discussion, nuvr. cifé, p
Toutes ces observations mettent en lumière le caractère vrai de la Vit a. : Fauteur s'empare de tous les documents adverses, — le chapitre d'Ardon, l'acte de donation, le Chronicon Anianense, — et les modifie au profit de son monastère ; il s'applique à combattre pied à pied chacune des prétentions d'Aniane et à revendiquer l'indépendance de Gellone. La Vita n'est donc pas un libre jeu d'imagination que se serait permis un moine au fond de sa cellule : c'est une œuvre concertée, composée savamment à une époque critique de la vie du monastère. Orderic Vital l'appréciait avec justesse : « Elle a été faite, écrit-il, avec beaucoup d'art par des docteurs religieux et lue respectueusement par des lecteurs studieux devant la communauté de tous les frères 1 . »
Si tel est bien le caractère éminent de la Vita, d'être un document hagiographique prudemment combiné, quelle surprise d'y rencontrer des éléments empruntés à ces romans en langue vulgaire, que colportaient des jongleurs méprisés !
Voici ce qu'il en est. Le biographe de Guillaume, à l'exemple d'Ardon, ne peint guère son héros que sous le froc. De sa vie antérieure, passée parmi les grandeurs du monde, il dit quelque chose pourtant ; et ces
1. «Quae a religiosis doctoribus solerter est édita et a studiosis lectoribus reverenter lecta est in communi fratrum audientia » (Orderic Vital, Historia ecclesiastica, liv. VI, éd. de la Société de l'histoire de France, t. III, p. 5).
SAINT GUILLAUME DE GELLONE
quelques traits de sa vie séculière, c'est à des chansons de geste qu'il les prend. Son saint Guillaume, après son entrée dans le cloître, c'est le Guillaume d'Ardon ; avant son entrée dans le cloître, c'est Guillaume d'Orange, le Guillaume des jongleurs.
Nous voyons donc tour à tour nos chanteurs de geste se référer aux moines, les moines se référer aux chanteurs de geste. Nos poètes nous avaient parlé de la « maison » de leur héros, en hommes qui l'avaient visitée, et s'étaient réclamés de sa Vita authentique, gardée, nous disaient-ils, en cette maison. C'est sur leur avertissement et sur leur conseil que nous avons lu cette Vita, composée par les moines de Gellonevers 1122, donc plus ancienne que tous les textes poétiques conservés 1 : et voici que la Vit à, alléguée comme source par les chansons de geste, allègue à son tour comme source les chansons de geste.
De là ce problème : Comment, en quelles circonstances ces jongleurs du Nord de la France ont-ils pu entrer en relations avec ces moines enfermés au fond d'une vallée sauvage du diocèse de Lodève? Réciproquement, comment, par quel singulier hasard ces moines, relégués dans une vallée perdue du diocèse de Lodève, ont-ils pu connaître ces chansons colportées par des jongleurs du Nord de la France, et, chose plus étrange, accueillir dans un grave texte hagiographique les fables de ces jongleurs ?
1. Seule la Chanson de Guillaume est peut-être plus ancienne que la Vita.
Mettons d'abord en pleine lumière la réalité du fait: montrons bien que les moines.de Gellone, auteurs de la Vita, connaissent et exploitent des chansons de g-este.
Il suffît de transcrire ces deux passages bien connus :
1° Au début de la Vita, 1'hagiographe déclare qu'il ne rapportera rien de la vie de Guillaume dans le monde, car, dit-il, cette « geste séculière » de son héros est célébrée dans tout l'univers et chantée partout; et c'est une première allusion à des chansons de geste :
« Quels sont les royaumes, quelles sont les provinces et les nations, quelles sont les villes qui ne célèbrent pas à Fenvi les exploits du duc Guillaume, la force de son âme, la force de son cœur, ses nombreux et glorieux triomphes à la guerre ? Quelles assemblées de jeunes gens, quelles réunions, surtout de chevaliers et de barons, quelles vigiles de saints ne retentissent pas de sa gloire et ne redisent pas en chants modulés quel grand homme fut Guillaume ses guerres glorieuses sous Charlemagne ; comment il a dompté les Barbares ; tout ce que les Barbares lui ont fait subir de peines et de douleurs ; comment, à son tour, il leur a infligé des désastres et les a enfin chassés au delà des frontières du royaume des Francs ? Toutes ces choses et la multiple histoire de sa vie sont connues presque par tout l'univers. »
1. <( Qui chorijuvenum, quiconventus populorum, praecipue militum ac nobiliumvirorum, quae vigiliae sanctorum dulce non résonant et modulatis vocihus non décantant qualis et quantus f uerit ...»
SAINT GUILLAUME DE GELLONE
2° Malgré sa promesse de ne point parler de la vie séculière de Guillaume, le biographe résume ainsi, au chapitre v, les exploits de son héros :
« En ce temps-là (comme Guillaume déjà illustre à la cour, était devenu le conseiller intime de Charlemagne), les Sarrasins, se rassemblant de toutes parts, forment une armée immense : ils traversent les Pyrénées, et tous ensemble se hâtent vers l'Aquitaine la Provence et la Septimanie, vers les terres chrétiennes. Ils envahissent le royaume de Charlemagne, massacrent des chrétiens sans nombre. Ils sont vainqueurs ; ils recueillent un grand butin, emmènent des prisonniers durement liés de cordes, occupent le pays en tous sens, comme s'ils devaient le posséder à jamais. La nouvelle est portée au roi très chrétien, qui en ressent une grande douleur. Il invoque le nom du Christ, convoque ses pairs et ses conseillers... Ils lui désignent unanimement Guillaume. Charlemagne l'investit du duché d'Aquitaine. Guillaume part, menant une armée nombreuse d'hommes d'élite. Il entre en Septimanie, et, ayant franchi le Rhône, dispose ses troupes sous les murs d'Orange, que les Sarrasins, avec leur Thibaut, avaient occupée depuis longtemps (quam UUHispani cumsuo Theobaldo jampridem occupaverant). Guillaume eut vite fait de massacrer et de mettre en fuite les envahisseurs, bien que par la suite il ait eu à supporter, dans Orange et pour Orange (in ea et pro ea), de longues peines, qu'il surmonta victorieusement. Quand il eut conquis la ville de vive force, il la garda pour lui, avec l'aveu de tous ses hommes, et en fît sa résidence principale : et c'est pourquoi cette ville, par la gloire d'un si grand guerrier, est illustre aujourd'hui dans tout l'univers. Quant à raconter les autres exploits de Guillaume et quelles grandes luttes il a soute-
nues contre les Barbares d'outre-mer et contre les Sarrasins ses voisins, et comment, par la force de son épée et avec l'aide divine il a sauvé le peuple et agrandi l'empire chrétien, je pourrais le raconter; mais ce serait la matière d'un grand volume. »
Il est constant et accordé par chacun que ce récit est entièrement fabuleux, puisque, sous Charlemagne, les Sarrasins ne se sont pas avancés jusqu'à Orange; puisque jamais aucun roi sarrasin ne s'est appelé ni n'a pu s'appeler Thibaut ; puisque jamais ni Guillaume de Gellone, ni aucun autre Guillaume n'a combattu aucun Thibaut, ni devant Orange, ni nulle part ailleurs. Mais en ce récit fabuleux, chacun reconnaît la chanson de la Prise d'Orange, et, puisque les moines et les jongleurs s'accordent à le rapporter, il faut, ou bien que les jongleurs l'aient pris auxmoines, ou bien que les moines l'aient pris aux jongleurs.
Selon M. Ph.-Aug. Becker, ce sont les moines qui l'auraient inventé. Dans le préambule de la Vita, dans ces allusions du biographe à des chansons de geste, M. Becker ne veut voir que « des phrases et un pieux radotage » 1 ; quant au récit de la guerre contre le roi Thibaut, ce serait une simple imagination de l'auteur de la Vita, lequel, ne sachant rien de la vie réelle de son héros et désireux d'en raconter pourtant quelque chose, aurait, en désespoir de cause, inventé n'importe quoi 2. Plus tard, vers 1140, un poète du Nord de la
1. « Phrasen und frommen Quatsch. » [Die allfranzôsische Wilhelmsage, p. 40).