‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 34 sur 152 · Ou peut-être, dit M. Becker, il avait en vue un poème · texte numérisé non relu

Ou peut-être, dit M. Becker, il avait en vue un poème

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

France, qui connaissait un personnage de roman, Guillaume Fièrebrace, héros du Couronnement de Louis, et tout à fait étranger à saint Guillaume, aura passé par hasarda Brioude et à Gellone : il y aura appris l'existence du saint et connu la Vita ; il y aura lu l'histoire d'Orange et de Thibaut ; il aura identifié Guillaume Fièrebrace avec saint Guillaume de Gellone ; sur quoi, rentré en France, il aura composé un poème, le Moniage Guillaume ; partant de ce poème, où Thibaut et Orange sont mentionnés, un autre poète aura composé ensuite la Prise d'Orange.

Cette théorie forme l'un des ressorts du livre de M. Ph.-Aug. Becker, intitulé Die altfranzosische Wilhelmsage ; mais, comme il y a substitué lui-même, dans ses écrits postérieurs, un système plus nuancé et que j'aurai plus loin occasion d'exposer, qu'il suffise d'avoir résumé ici, très schématiquement, son explication, et d'y opposer, de crainte qu'elle ne soit un jour reprise, cette remarque très simple que le chapitre de la Vita où Thibaut est nommé ne semble pas être le germe ou le canevas d'un roman, mais le résumé d'un roman. Si ce Thibaut n'avait eu d'existence que dans ces dix lignes de la Vita, insignifiantes par ellesmêmes, lejongleursupposéparM. Becker, lisantla Vita, ne l'aurait-il pas laissé pour compte à l'hagiographe ?

De plus, c'est ici le lieu de rappeler certain témoignage d'Orderic Vital. Au livre VI de son Historia

aujourd'hui perdu, où la « légende de Borel » (venue d'Italie) avait été transportée dans le midi de la France (Orange) et en Espagne.

J. Bkdier. — Les légendes épiques. 9

ecclesiastica, composé à l'abbaye de Saint-Evroul entre les années 1131 et 1141, Orderic Vital a introduit un long extrait de la Vit a sancti Wilhelmi. Il a donné comme préface à son extrait cettejolie anecdote :

Un vassal de Guillaume le Conquérant, Huon d'Avranches, comte de Chester, avait comme chapelain un clerc d'Avranches nommé Gérold, très zélé à sermonner les barons et les bacheliers. Mais, au lieu de leur raconter, pour les édifier, des traits pris à la vie d'anachorètes, ou de pieuses femmes, ou de saints prélats, il leur parlait des saints qui furent gens de guerre : « Il leur racontait, et admirablement, l'histoire des saints Démétrius et Georges, Théodore et Sébastien, celle de saint Maurice et de la légion thébaine, et celle de saint Eustache, illustre guerrier, qui tous sont couronnés au ciel de la couronne du martyre. Il y ajoutait encore des récits sur le saint champion de Dieu, Guillaume, qui, après une longue vie guerrière, renonça au sièclé et qui, sous la règle monastique, fut un glorieux chevalier du Seigneur. Puisque j'ai été amené à parler de Guillaume, ajoute Orderic Vital, je dirai quelque chose de son histoire. Elle est rare en cette province (la Normandie), et on aura plaisir à entendre, de la vie d'un tel homme, une relation authentique. Antoine, moine de Winchester, nous l'a récemment apportée, et comme nous désirions fort la voir, il nous l'a montrée. On chante sur Guillaume une chanson de geste *, mais il faut manifestement préférer la relation authentique... Seulement, comme

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