‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 36 sur 152 · Voyez Révillout, ouvr. cité, p · texte numérisé non relu

Voyez Révillout, ouvr. cité, p

2. « La mauvaise rédaction du diplôme de 804 pour Gellone fait citer à Guilhem nepote meo Bertranno . Ce Bertrand est parfaitement inconnu ailleurs. Est-ce un personnage réel ou un personnage supposé? La confiance que mérite le texte unique

lecteurs des chansons du cycle de Guillaume le connaissent bien : c'est le neveu de Guillaume d'Orange, Bertrand « le nobile», son principal compagnon dans le Charroi de Nîmes et dans la Prise cV Orange.

2° L'église de Saint-Guilhem-du-Désert ne possède plus aujourd'hui que peu de chose des restes du saint : un fragment du crâne, un condyle du genou et une dent, montée sur un manche d'argent. C'est que les reliques ont été dispersées en 1793; mais un inventaire, daté du 5 mai 1790, montre qu'on y conservait encore à cette date, entre autres reliques, un bras de vermeil contenant les restes d'un bras et d'une main de saint Guilhem » {. D'autre part, on avait ouvert, en 1679, le cercueil du saint, qui n'avait pas été visité depuis l'époque de sa translation, en 1139 : un procèsverbal, signé de deux médecins et d'un chirurgien 2, atteste qu'en 1679 le corps avait été trouvé complet dans la bière, praeter os unum brachii dextri, quod humerum appellant. Il suit de là que, depuis 1139 au plus tard 3, on montrait à Gellone l'humérus droit de Guillaume dans un reliquaire.

qui le cite n'est pas telle qu'on puisse faire une place à Bertrand dans une généalogie de caractère historique. » (J. Calmette, La famillede saint Guilhelm, dans les Annales du Midi, 1906, p. 18 du tirage à part).

1. R. Thomassy, L'ancienne abbaye de Gellone {Mémoires de la Société des Antiquaires de France, 1836, p. 222-34, et 1840, p. 307) ; — Lericque de Monchy, L'autel de saint Guillaume [Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, t. IV, 1855) ; — Vinas, Visite rétrospective à Saint-Guilhem, p. 57.

2. Acta sanctorum Bollandiana, t. VI de mai, p. 815 (Historia elevati translatique corporis).

3. Je dis au plus tard, car l'élévation de 1139 ne fut pas la

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

Or, le Guillaume des trouvères s'appelle Guillaume Fièrehrace, et l'on peut choisir l'une de ces deux explications : ou bien il tire ce surnom du bras merveilleux que Ton montrait dans l'église de Gellone, ou bien c'est l'inverse : les moines ont pris son humérus à son squelette et l'ont enchâssé parce que son surnom de Fièrehrace était célèbre. Dans l'une et l'autre hypothèse, on voit ici, dès 1139, moines et jongleurs collaborer à l'exploitation des reliques de saint Guillaume. — A moins, dira-t-on, que ce soit simple rencontre accidentelle : les reliquaires en forme de bras n'étaient pas rares. — Mais, ce qui est rare, ce sont les bras gigantesques. « Il paraît, écrivent les auteurs de Y Histoire générale de Languedoc^ , parla grandeur d'un bras de ce saint qu'on conserve dans le monastère de Gellone, qu'il devait être d'une grandeur extraordinaire ».

3° Ce qui a une toute autre importance, ce sont les traits de la figure du Guillaume épique que les auteurs des chansons de geste ont pris à la tradition monastique et n'ont pu prendre que là.

Plusieurs d'entre eux savent (cf. supra) que Guillaume, s'acheminant vers le cloître, avait déposé ses armes en ex-voto sur l'autel de Saint-Julien de Brioude. Ils le savent pour avoir lu la Vita (chap. xx) ou pour avoir recueilli cette légende sur place, à Brioude ou à Gellone.

première ; il y en avait eu une autre, à une date incertaine, vers la fin du xe siècle.

4° Pour expliquer que les poètes connaissent ce trait de la tradition monastique, il suffit de supposer qu'ils ont lu la Vita. Mais voici où cette explication ne suffit plus. Dans le Moniage Guillaume, le héros réside d'abord à Aniane, puis à Saint-Guilhem-du- Désert . Le vrai saint Guillaume fît ainsi, comme on a vu. Dans quel livre un jongleur du Nord de la France aurait-il pu trouver la connaissance de ce fait historique? Pas dans la Vita, puisqu' Aniane n'y est pas nommée. Un seul texte indique les deux résidences du saint, et c'est le récit d'Ardon. Mais il nous est bien interdit de supposer que la légende épique tire son origine de ce texte 1. Ce n'est, on se le rappelle, qu'un chapitre de la Vie de saint Benoît. Gomment un jongleur du nord de la France, sans le secours des répertoires de Potthast et d'Ulysse Chevalier, auraitil été quérir dans cette Vie de saint Benoît les trente lignes qui concernent Guillaume ?

Supposé qu'il ait lu ces trente lignes, quel intérêt pouvaient-elles lui offrir ? Il n'y aurait trouvé que ce qui s'y trouve, rien que la description édifiante des vertus d'un bon moine, nommé Guillaume. Ardon ne dit pas même que ce bon moine, qui fut un grand du monde, ait été un homme de guerre : pourquoi le jongleur aurait-il été tenté de l'identifier avec le Guillaume belliqueux et romanesque qu'il connaissait, fils d'Aymeri de Narbonne ?

1. Pour une théorie contraire, voir W. Cloetta dansVArchiv de Herrig, t. XCIII,p. 422 et suiv., et dans la Festgabe fur W. Foerster, p. 99 et suiv.

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Supposé pourtant qu'il ait fait cette identification et qu'il ait tiré de là un roman du Moniage Guillaume, il aurait donc placé l'action de ce roman à Aniane, puis à Gellone ; je dis à Gellone, non pas à Saint- Guilhem-du-Désert, puisque le texte d'Ardon ne lui donnait pas, et pour cause, le nom de Saint-Guilhemdu-Désert. Il faut donc, et de toute nécessité, que Fauteur du premier Moniage, s'il a lu Ardon, l'ait lu dans le pays. Le fait que Guillaume avait séjourné d'abord à Aniane, puis à Saint-Guilhem, il faut qu'il l'ait appris non dans les livres, mais sur place, par la tradition vivante. Or, cette tradition, où se conservait-elle ? Dans les deux monastères, avant leur querelle. Mais lorsque leur conflit en fut venu à ses phases violentes, et tout au moins dès la première moitié du xne siècle, les moines de Saint-Guilhem prirent, comme on l'a vu, toutes les mesures possibles pour qu'on cessât de dire que leur abbaye était une ancienne colonie d' Aniane et que leur saint avait passé par Aniane ; le nom d' Aniane était devenu tabou à Saint-Guilhem. De là l'indication que la tradition épique du Moniage Guillaume s'est formée à une époque où les gens qui passaient par Saint-Guilhem y entendaient encore parler d' Aniane comme de l'abbaye-mère, et cela nous renvoie très haut *.

1. Il y aurait là-contre une objection très forte, si, comme le croit M. Cloetta, Gellone n'avait commencé que récemment à s'appeler Saint-Guilhem-du-Désert. Il suppose (Die heiden Epen vom Moniag-e Guillaume, p. 446) que ce changement de nom ne s'est produit qu'après la translation des reliques du

5° Enfin, il faut donner le relief qu'il mérite à ce fait encore. La femme du Guillaume épique s'appelle Guibourc. Pareillement, la seconde 1 des deux femmes, de saint Guillaume de Gellone s'appelait Guibourc. Ce nom nous est donné, comme on a vu, par les deux actes de donation de 804 ; et, si ces actes sont suspects par ailleurs, ils ne le sont pas en ce qu'ils nous donnent ce nom. On sait, en effet, que la bru de saint Guillaume, Dhuoda, a écrit pour son fils aîné Guillaume, petit-fîls du saint, un court traité de morale et d'éducation, qu'elle termina le 2 février 843. En ce

saint (27 février 1139). M. Pùckert (ouvr. cité, p. 111 et 117) lui a opposé des documents, dont le plus ancien date de 938, où le nom de saint Guillaume figure dans la titulature de l'abbaye (cf., dans le même sens, les très anciennes observations de Ménard, Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. XXIX, 1760, p. 306). M. Cloetta pourrait répondre, il est vrai, que des formules telles que celle-ci : donamus S. Salvatori et S. Vexillo crucis et S. Wilhelmo et monachis qui sunt in monasterio Gellonensi. . . indiquent que Guillaume est honoré comme un saint à Gellone, mais non que le nom de saint Guillaume est déjà entré dans l'usage pour désigner l'abbaye. Mais c'est bien cette preuve que fournissent ces autres formules : ln no mine Dei omnipotentis, ego Berengarius, gratia Dei abbas S. Guilelmi Gellonis (charte de 1093), ou Ego Berengarius, abbas S. Guilelmi (charte de 1077) ; voyez ces textes dans le Cartulaire de Gellone, publié par Alaus, Cassan et Maynial, 1898, p. 200.

1. L'acte du 15 décembre 804 (Aniane) porte uxores meas Vuifburg et Cunegunde ; l'acte du 14 décembre 804 (Gellone) porte uxoribus meis Cunegunde et Guitburgi. L'ordre vrai est: 1° Cunégonde, 2° Guibourc, comme le montre le témoignage du Manuel de Dhuoda (cf. Joseph Calmette, art. cité, p. 6-8).

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livre charmant, elle énumère à son fils les défunts de sa famille paternelle dont il doit se souvenir dans ses prières. Or, elle nomme à l'enfant les deux femmes de son grand-père Guillaume, et ce sont les deux mêmes noms que dans les chartes de 804 : Chungandis, Withhurgis l. Le fait que l'une des femmes de saint Guillaume s'appelait Guibourc est donc certain.

Comment expliquer que la femme du Guillaume épique porte le même nom ? Est-ce une rencontre accidentelle ? Un seul critique, à ma connaissance, s'est trouvé pour le supposer, mais cette supposition est très irréfléchie. Si l'on tient compte de la rareté du nom de Guibourc, il est hautement improbable que le rapprochement de ces deux noms Guillaume- Guibourc, s'étant fait une foisdans la réalité de la vie, se soit produit une seconde fois, indépendamment de la première, dans la fantaisie d'un poète.

Si on l'admet, quiconque parle du cycle de Guillaume d'Orange est tenu de répondre à cette question : Gomment les auteurs de nos chansons du xne siècle pouvaient-ils savoir que Guillaume de Gellone avait épousé une femme nommée Guibourc? Et, plus on examine la question, mieux on voit qu'il y a deux réponses possibles, et deux seulement.

La première consiste à recourir à la théorie des « cantilènes ». Nos chansons de geste, dit-elle, ne sont que

i. Le Manuel de Dhuoda, publié par Édouard Bondurand, Paris, 1887, p. 39. Cf. l'excellente discussion de M.J. Calmette, La famille de saint Guilhem, p. 6 et suiv. Voyez aussi une étude de M. Ph.-Aug. Becker sur le Duodas Handbuch dans la Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XXI, p. 73-101.

des remaniements de chants épiques contemporains des événements. Si les jongleurs du xne siècle conservent dans leurs poèmes le nom authentique de Guibourc, c'est que, vers l'an 800 au plus tard, des chants héroïques et populaires avaient célébré cette Guibourc, de son vivant même. « Qui sait, écrit M. Jeanroy *, si sous l'héroïne légendaire ne se cache pas une héroïne réelle, dont l'histoire était sans doute bien différente de celle d'Orable (Guibourc), qui s'était signalée peutêtre par quelque action éclatante et dont le nom aurait été conservé par la reconnaissance et l'admiration populaires ? » Il va sans dire que la vraisemblance de cette explication croîtra ou décroîtra selon que par ailleurs 1 on trouvera ou l'on ne trouvera pas d'autres raisons de croire à l'existence de ces chants populaires de l'an 800. Il faudra, en tout état de cause, disons-le dès maintenant, que ces raisons soient bien fortes pour nous décider à croire que des aèdes, au vme siècle, aient chanté, avec les exploits de guerre de Guillaume, les exploits de sa femme. Tout ce que nous savons de Guibourc, c'est qu'elle a donné à son mari six enfants au moins, peut-être neuf 2 : il semble peu probable qu'elle ait, par surcroît, trouvé le temps de devenir une « héroïne ».

Il faut choisir pourtant entre ces deux partis : ou bien la vraie Guibourc aura été dans la réalité une sorte de Bradamante et aura mérité par là d'être chantée, de son vivant même, par des scaldes, — ou bien il faut se résigner à une explication plus prosaïque : lesjon-

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